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Le livre des singularités

SEPTIÈME OBJET.

Reading edition

QUELQUES LETTRES SINGULIÈRES,

ÉCRITES PAR DES PAPES, DES ROIS, DES PRINCES, etc.

Nous pourrions commencer cet article par des lettres plus que singulières, à raison de la source dont on les disait et on les croyait émanées dans les premiers siècles de l'Eglise, siècles d'une grande foi, mais souvent d'une crédulité plus grande encore, surtout parmi le peuple. Nous voulons parler des lettres écrites, disait-on, les unes par Jésus-Christ, d'autres par la Sainte Vierge; celles-ci par saint Pierre, celles-là par saint Paul. On en a même vu tomber du ciel, et quelques-unes apportées par des anges. Mais depuis le Xe siècle environ, toutes ces correspondances surnaturelles ont été mises au rang non-seulement des apocryphes, mais même des fables. Ce serait donc abuser de la patience du lecteur que de les lui donner en détail; nous nous contenterons d'indiquer aux curieux quelques ouvrages où ils trouveront les textes de ces différentes pièces, avec les jugements qu'on en a portés.

1o L'une de ces sortes de lettres dont on a le plus parlé, est la réponse que Jésus-Christ fit à Abgare, roi d'Edesse, qui lui avait écrit pour l'inviter à venir résider dans ses Etats. Albert Fabricius a inséré les deux lettres, celle d'Abgare et celle de Jésus-Christ (en grec et en latin), dans son Codex apocryphus Novi Testamenti; Hamburgi, 1719, 9 tom. in-8o. Voy. t. I, pp. 317-319. Nous les avons données en latin et en français, avec quelques détails, dans nos Recherches sur la personne de J.-C. Dijon, Lagier, 1829, in-8o, pp. 40-48.

2o Une réponse de la Sainte Vierge à une lettre de saint Ignace. Voy. le Cod. apocr., t. II, pp. 841-844; ces deux lettres (en latin) sont fort courtes. Celle de saint Ignace a pour inscription: Christiferæ Mariæ, suus Ignatius, et celle de Marie: Ignatio dilecto suo, humilis ancilla Christi Jesu.

3o Une autre lettre de Marie aux Messéniens; elle a pour inscription: Maria virgo, Joachim filia, humillima Dei ancilla, Christi Jesu crucifixi mater, ex tribu Juda stirpe David, Messaniensibus omnibus salutem, et Dei Patris omnipotentis benedictionem. Cette lettre de dix lignes (en latin) porte à la date: Anno filii nostri XLII, nonis julii (7 juillet). Elle est signée Maria virgo; selon d'autres éditeurs, la signature est ainsi énoncée: Maria quæ suprà, hoc chirographum approbavit; alors ce serait saint Luc qui aurait servi de secrétaire à la Sainte Vierge. Voy. Cod. apocr., t. II, p. 849[90].

4o Une troisième lettre de Marie, adressée aux Florentins; elle est si courte que nous pouvons la rapporter comme échantillon du style que l'on a prêté à la vierge Marie:

«Florentia Deo et Domino Jesu-Christo filio meo et mihi dilecta. Tene fidem, insta orationibus, roborare patientiâ. His enim sempiternam consequeris salutem apud Deum.» Sans signature. On la croit écrite Anno Christi LXV, année où Florence, dit-on, a embrassé le Christianisme. Voy. Cod. apocr., t. II, p. 852.

5o Une lettre de saint Jean, adressée à un hydropique qui lui avait écrit pour en obtenir sa guérison. La demande et la réponse (en latin) sont fort courtes. L'hydropique fut guéri. Voy. Cod. apocr., t. II, p. 927.

6o La correspondance de saint Paul avec Sénèque; il n'en existe que des débris consistant en quatorze lettres dont huit de Sénèque et six de saint Paul. Ces lettres, dont saint Jérôme et saint Augustin ont parlé, ont été publiées dans un grand nombre d'anciennes éditions, soit des épîtres de saint Paul, soit des œuvres de Sénèque. Elles ont été imprimées pour la dernière fois, en 1719, dans le Cod. apocr., t. II, pp. 892-904. (Nous avons fait un travail assez étendu sur ces lettres dont nous donnons le texte et la traduction française, avec beaucoup de détails historiques et littéraires sur saint Paul, sur Sénèque et sur les controverses dont ces lettres ont été l'objet. Ce travail est inédit.)

7o On cite encore une lettre écrite par Jésus-Christ et apportée du ciel par saint Michel, à un nommé Adalbert, imposteur du VIIIe siècle, qui avait singulièrement fasciné les yeux du peuple; il se disait en relation habituelle avec les anges. Cette lettre avait été trouvée à Jérusalem près d'une des portes de la ville. Baluze l'a publiée dans son appendice aux capitulaires des Rois de la seconde race; et quoique mutilée, elle occupe encore trois colonnes in-folio. Adalbert a été condamné en 744 au Concile de Soissons; et en 745, il a été déposé du sacerdoce au second Concile de Rome; on croit qu'il a fini ses jours en prison. Voy. Cod. apocr., t. I, pp. 309-313.

8o Dans le même VIIIe siècle, le pape Innocent II envoie en France au roi Pépin, une lettre écrite par saint Pierre lui-même et qui fut trouvée à Rome sur son autel. Voy. Cod. apoc., t. II, p. 913. L'Art de vérifier les dates (t. III, p. 294) prétend que ce n'est point une supercherie de la part du Saint-Père, mais que c'est une prosopopée.

Nous ne prolongerons pas davantage cette nomenclature de lettres qui d'ailleurs, si elles étaient rapportées tout au long, n'offriraient guère d'autre singularité que la source divine dont on a prétendu qu'elles émanaient. Comme elles sont toutes supposées, nous ne nous y arrêterons pas davantage, et nous allons passer à d'autres lettres réelles, authentiques et dont le contenu est plus conforme à la nature de notre travail. Nous ne remontons pas au-delà du XIVe siècle. Nous pourrions commencer par les lettres que s'écrivirent en 1301 le pape Boniface VIII et notre roi Philippe-le-Bel, pendant leur déplorable démêlé sur la puissance temporelle, sur la régale, etc.; mais, comme elles sont, de part et d'autre, dans un style peu convenable et que, d'ailleurs, elles ont été publiées avec des détails historiques dans un de nos ouvrages précédents (le Dictionnaire des livres condamnés au feu, Paris, 1806, t. I, pp. 54-55), nous nous abstenons de les rapporter ici. En voici d'autres dont les sujets sont moins graves, sans rien perdre de leurs droits à la singularité:

I.

LETTRE DU PAPE JEAN XXII

A PHILIPPE LE LONG, ROI DE FRANCE.

Ce souverain pontife, nommé Jacques d'Euse, est né à Cahors en 1243; cardinal en 1312, il fut élu pape à Lyon le 7 août 1316 et couronné dans la Cathédrale de cette ville le 5 septembre suivant. C'était un homme de petite taille, mais d'un grand courage, et fort sévère.

La lettre suivante qu'il écrivit au Roi de France, ressemble beaucoup plus à l'admonition que ferait un régent à un petit écolier, qu'à un bref pontifical adressé à un roi: c'est ce qui en fait une vraie particularité singulière. La voici; elle a été écrite d'Avignon en 1317.

«Nous avons appris que, lorsque vous assistez à l'office divin, particulièrement à la messe, vous tournez la tête, vous parlez tantôt à l'un, tantôt à l'autre, sans faire l'attention requise aux prières qui se font pour vous et pour le peuple. Vous devriez aussi, depuis votre sacre, prendre des manières plus graves, et porter le manteau royal comme vos ancêtres. On dit encore que dans vos États le Dimanche est profané et que dans ce saint jour on rend la justice, et même qu'on va jusqu'à faire la barbe et les cheveux[91]; c'est ce que nous vous avertissons de ne point souffrir.....»

Dans la même année que cette lettre fut écrite, 1317, on vit en France un spectacle bien rare et bien terrible. Il s'était formé des conspirations contre ce pape Jean XXII; on rechercha les coupables; Hugues Gérard, évêque de Cahors depuis 1312, fut du nombre; on lui fit son procès, et, par jugement de la Cour séculière, il fut condamné à être traîné publiquement (c'est-à-dire attaché derrière un tombereau sur une claie et traîné jusqu'au lieu du supplice), à être écorché en quelques parties du corps et à être brûlé, ce qui fut exécuté. (Voyez l'Art de vérifier les dates, in-8o, tom. III, p. 383.)

II.

LETTRE DU CURÉ DE SAINT-MÉRY DE PARIS A S. S. LE PAPE JEAN XXII.

Cette lettre date de 1323; elle fut écrite au sujet d'un nommé Jourdain de l'Isle, seigneur de Casaubon, neveu du même Pape Jean XXII, par sa femme. Fier de cette alliance, il se livrait à une conduite désordonnée, et se signalait par des crimes et même par des atrocités. Le roi Charles IV lui avait pardonné plusieurs fois à la sollicitation du Pape; mais Jourdain continuant ses déportements, les poussa jusqu'au point d'assommer l'huissier du conseil qui lui apportait l'ordre de paraître à la Cour du Roi pour la seconde fois. On l'arrêta, on instruisit son procès, et il fut condamné par arrêt des Maires du Palais, à être attaché à la queue d'un cheval, traîné jusqu'au lieu du supplice et à être pendu; ce qui fut exécuté la veille de la Trinité (31 mai 1323).

Le lendemain de l'exécution, le curé de Saint-Méry écrivit en latin une fort belle lettre au Pape; en voici la traduction littérale:

«Très Saint Père,

»Aussitôt que j'ai su que le mari de votre nièce allait être pendu, j'ai assemblé mon chapitre, et j'ai représenté qu'il convenait de profiter de cette occasion pour vous marquer notre très-respectueux attachement et notre profonde vénération. A peine votre neveu a-t-il été pendu, qu'avec grand luminaire, nous sommes allés le prendre à la potence, et bravement nous l'avons fait porter dans notre église, où, après maints Requiem, nous l'avons enterré honorablement et gratis.

»Saint Père, nous continuons à vous demander votre sainte et paternelle bénédiction.

Signé J. Thomas, chevecier.»

Il est dit dans l'Art de vérifier les dates, qui nous fournit cette anecdote: «On doit moins faire attention à la simplicité ridicule de cette lettre tirée des manuscrits de Fontanieu (vol. 63), qu'à la juste sévérité du Roi.»

III.

LETTRE DE L'EMPEREUR MAXIMILIEN Ier A MARGUERITE D'AUTRICHE, SA FILLE.

Cette lettre, datée simplement du 18 septembre, doit être de l'année 1512; autant elle est connue par des extraits qui se trouvent dans toutes les biographies de Maximilien, autant est rare son texte pur, copié exactement sur l'autographe; c'est ce qui nous engage à le donner ici dans son entier; car, outre sa rareté, rien n'est plus bizarre que cette lettre, soit par son objet, soit par le style et l'orthographe de l'auteur, qui, sachant très-peu et très-mal le français, employait une espèce de jargon franco-germain pour correspondre avec sa fille Marguerite qui, ayant été élevée en France, possédait très-bien notre langue et ignorait l'allemand. L'objet de cette lettre, disons-nous, est singulier; Maximilien[92], devenu veuf pour la seconde fois en 1510, mande à sa fille qu'il ne veut plus hanter femme nue, qu'il a l'intention de se faire élire pape et d'être saint. A cet effet il songe à résigner l'empire à Charles son petit-fils[93]. Mais pour négocier avec le pape et les cardinaux, il faut de l'argent. Il n'est pas hors de propos de donner ce sommaire de la lettre en question, qui, sans cela, serait peut-être inintelligible pour plus d'un lecteur, comme on va le voir; nous la donnons textuellement, ajoutant seulement quelques accents, pour en rendre la lecture moins pénible.

«Le 18 septembre.

»Très chière et très amée fylle, jé entendu l'auis que vous m'auez donné par Guyllain Pingun, nostre garderobes vyess, dont nous auons encore mius pensé desus. Et ne trouuons point pour nulle résun bon que nous nous devons franchement marier, maès avons plus avant mys nostre délibération et volonté de jamès plus hanter faeme nue.

»Et enuoyons demain Monsieur de Gurce, évesque, à Rome devers le pape[94] pour trouuer fachon que nous puyssons accorder auec luy de nous prenre pour ung coadjuteur, affin que après sa mort pouruns estre assure de auoer le papat et deuenir prester, et après estre sainct, et que il vous sera de nécessité que, après ma mort, vous serés contraint me adorer dont je me trouueré gloryoes.

»Je enuoye sur ce ung poste deuers le roy d'Arogon pour ly prier quy nous voulle ayder pour à ce parvenir dont yl est aussi contant, moynant que je résingne l'empire à nostre commun fils Charles. De sela aussi je me suys contenté.

»Le peupl et gentilhomes de Rom ount faet ung allyance contre les Franchoes et Espaingnos est sunt XXm combatans et nous ount mandé que yl veolunt estre pour nous pour faere ung papa à ma poste, et du l'empire d'Almaingne et ne veulent avoer ne Franços, Aregonoes, ne mains null Vénéciens.

»Je commence aussy practiker les cardinaulx, dont IIc ou IIIc mylle ducas me ferunt un grand seruice, aueque la parcialité qui est deja entre eos.

»Le Roy d'Arogon a mandé à son ambaxadeur que yl veult commander aux cardinaulx Espaingnos que yl veulent fauoriser le papat à nous.

»Je vous prie, tenés ceste matière empu secret; ossi bien en briefs jours je creins que yl fault que tout le monde le sache; car bien mal esté possible de pratiker ung tel si grand matère secrètement, pour laquell yl fault auoer de tant de gens et de argent succurs et practike, et à Diu, faet de la main de vostre bon père Maximilianus, futur pape. Le XVIIIe jour de septembre.

»P.S. Le papa a ancor les vyevers dubls (les fièvres doubles), et ne peult longement fyvre (vivre).»

Tel est ce modèle de style épistolaire de l'empereur Maximilien Ier. Sur la fin de sa carrière, il fit quelques actes marqués au coin de l'originalité. Trois ou quatre ans avant sa mort, il ne voyageait jamais sans avoir avec lui un grand coffre, fermé hermétiquement et dont il conservait soigneusement la clef. Ceux qui l'accompagnaient croyaient que son trésor était renfermé dans cette caisse; point du tout: c'était son cercueil, avec le poêle et tous les objets nécessaires à des funérailles. Sentant approcher sa fin, il fit son testament, dans lequel il ordonna qu'après sa mort, on lui coupât les cheveux, qu'on lui tirât les dents, qu'on les broyât et qu'on les réduisît en cendres; de plus, que son corps fût enfermé dans un sac rempli de chaux vive, déposé dans son cercueil, et inhumé sous un autel de l'église de Neustadt. Par la suite son corps a été transféré à Inspruck où l'empereur Ferdinand Ier lui a fait ériger un superbe mausolée.

Nous avons puisé le texte de la lettre rapportée ci-dessus, dans le curieux ouvrage intitulé: Correspondance de l'empereur Maximilien Ier et de Marguerite d'Autriche sa fille, Gouvernante des Pays-Bas, de 1507 à 1519, publiée d'après les manuscrits originaux, par M. Leglay, archiviste général du département du Nord, correspondant de l'Institut. Paris, Jul. Renouard, 1839, 2 vol. gr. in-8o. Voy. tom. II, p. 37. Le savant éditeur a enrichi ce précieux recueil de notes très-intéressantes.

IV.

LETTRE D'ANNE BOLEYN, ÉCRITE DANS SA JEUNESSE.

Lorsque Anne écrivit cette lettre, elle ne se doutait guère qu'un jour, pour son malheur, elle monterait sur le trône d'Angleterre. Il paraît qu'elle résidait alors à la campagne, et qu'elle se trouvait accidentellement à Londres, lorsqu'elle adressa la lettre en question à une de ses amies, nommée Marie, restée à la campagne; elle devait être encore fort jeune, puisque cette lettre, dans quelques-uns de ses détails, annonce une naïveté presqu'enfantine. Nous la donnons traduite littéralement en français; elle est sans date, mais nous la présumons écrite vers 1521.

«Ma chère Marie, voilà un mois que je suis à Londres, et je ne trouve pas cette ville fort amusante. On n'y est pas du tout matinal, et il est rare qu'on s'y lève avant dix heures; il est vrai qu'on se couche tard, car il est toujours dix heures du soir avant qu'on puisse se mettre au lit. Je suis déjà fatiguée de cette vie, et je languirais après le moment de retourner à la campagne si je ne restais ici à cause des cadeaux que je reçois.

»Mon excellente mère m'a conduite hier chez un marchand de Cheapside (grande rue de Londres); elle m'a acheté trois chemises neuves[95], à raison de 6 pences (12 s.) l'aune; et je dois recevoir au bal de lord Norfolk une paire de souliers neufs en étoffe qui ont coûté 3 shellings (3 fr. 75).

»La vie peu régulière que je mène, m'a ôté l'appétit; vous savez qu'à la campagne je déjeûnais d'une livre de lard et d'un pot de bonne bière; à Londres à peine puis-je en prendre la moitié. Il est vrai de dire que j'attends avec impatience l'heure du dîner qui dans les premières maisons est retardée jusqu'après midi[96].

»Hier au soir, j'ai joué à la main-chaude chez lord Leicester; lord Surrey y était aussi, et a chanté un air de sa composition sur la fille de lord Kildare. On la trouve très-belle; et mon frère m'a dit à l'oreille que la belle Géraldine (c'est le nom de l'amante de lord Surrey) est la plus jolie femme de son siècle. J'ai été bien aise de la voir, car on assure qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle.

»Je vous prie de bien soigner mon poulailler pendant mon absence. Ces chères petites bêtes! je les ai nourries de mes mains. Si Marguerite a achevé de tricoter mes mitaines en laine rouge, qu'elle me les envoie par la première occasion.

»Adieu, chère Marie, je vais à la messe, où vous aurez une part aussi grande dans mes prières que vous l'avez dans mon cœur.

»Votre amie, »Anne Boleyn.»

Quoique nous ayons dit que cette lettre a pu être écrite vers 1521, nous avouons qu'il est difficile d'en déterminer la date, puisqu'on n'a rien de positif sur celle de la naissance d'Anne; tout ce qu'on en sait, c'est qu'elle est le dernier rejeton du mariage de sir Thomas Boleyn avec Jeanne Clinston, fille d'un baron de ce nom. Les uns font naître Anne en 1507, et d'autres, avec peut-être moins de fondement, en 1499 ou 1500. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle passa en France avec la princesse Marie, sœur de Henri VIII, qui vint y épouser Louis XII, le 9 octobre 1514, et qui fut veuve trois mois après, le 1er janvier 1515. Cette princesse Marie repassa en Angleterre aussitôt après la mort du Roi; mais elle laissa Anne Boleyn à la Cour de France près de la reine Claude, femme de François I. Anne y resta huit ans et ne retourna en Angleterre qu'en 1522, selon Lingard. Alors en admettant qu'elle est née en 1507, elle aurait eu 15 ans; et c'est sans doute à cette époque qu'elle aurait passé quelque temps à la campagne, dans la maison paternelle à Roch-Ford-Hall, dans le comté d'Essex, où elle était née, ainsi que son frère Georges, depuis vicomte de Roch-Ford, et sa sœur Marie, l'un et l'autre ses aînés; alors ce serait dans cette année 1522 ou la suivante, qu'elle aurait pu écrire la lettre en question, peut-être à Marie sa sœur aînée. Quoi qu'il en soit, Henri VIII en devint par la suite éperdument amoureux, et avant que ses familiers et sa nouvelle église eussent prononcé la dissolution de son mariage avec Catherine d'Aragon qu'il avait épousée en juin 1509 (laquelle dissolution eut lieu le 25 mai 1533), il se maria secrètement avec Anne Boleyn le 14 novembre 1532; la fit couronner à Westminster le 1er juin 1533; et la nouvelle mariée accoucha le 7 septembre de la même année 1533, d'une fille nommée Elisabeth, qui dans la suite (le 17 novembre 1558) monta sur le trône d'Angleterre, où elle se montra la digne fille de son père, en faisant aussi tomber une tête royale sous le fer du bourreau.

Mais de même que Anne Boleyn, fille d'honneur de Catherine d'Aragon, avait fait répudier sa maîtresse et sa souveraine, de même Jeanne Seymour, fille d'honneur d'Anne, ne tarda pas à précipiter celle-ci d'un trône usurpé. Le 22 mai 1535, Anne fut arrêtée par ordre de Henri, livrée à une Commission qui la condamna à mort, comme adultère, et elle fut exécutée le 19 mai 1536. Henri avait lui-même déterminé le genre du supplice, et avait mandé pour ce bel exploit le bourreau de Calais comme très-habile. Furent exécutés avec cette malheureuse Anne, son frère le lord Roch-Ford, Norris, écuyer du Roi, deux gentilshommes de sa chambre, Brereton et Weston, ainsi qu'un de ses musiciens nommé Smetton; celui-ci fut pendu, les autres décapités.

Il est difficile de se faire une idée du caractère atroce de Henri VIII, le vrai Néron de l'Angleterre. Son règne a duré de 1509 à 1547, c'est-à-dire 38 ans, et pendant ces 38 ans, on compte 72,000 exécutions à mort[97]; mais dans ces 72,000 exécutions, il y en a 1,272 de personnages plus ou moins notables, que ce tyran a commandées lui-même soit pour satisfaire ses passions brutales, soit pour faire triompher le schisme qu'il venait d'établir. Voici le détail que l'histoire nous a transmis de ces 1,272 exécutions:

2 Reines, ses épouses, Anne Boleyn et Catherine Howard;—2 cardinaux;—3 archevêques;—18 évêques;—13 abbés;—500 prieurs, moines et prêtres;—14 archidiacres;—60 chanoines;—50 docteurs;—12 ducs, marquis et comtes avec leurs fils;—29 barons et chevaliers;—335 autres nobles;—124 citoyens;—110 femmes.—Total 1,272 victimes, et leur bourreau couronné est mort tranquillement dans son lit le 28 janvier 1547, âgé de 56 ans.

V.

LETTRE DE MADAME DE SAINT-ANDRÉ AU PRINCE DE CONDÉ.

Louis I de Bourbon, prince de Condé, né en 1530, se distingua d'abord dans la carrière des armes; mais après la funeste mort du roi Henri II, arrivée le 10 juillet 1559, des mécontentements le jetèrent dans le parti des réformés, et on l'accusa d'être le moteur de la conspiration d'Amboise, qui eut lieu en mars 1560; il fut arrêté et emprisonné à Orléans où était la Cour. Catherine de Médicis et les Guises étaient furieux contre lui; on instruisit son procès qui devait se terminer pour lui de la manière la plus funeste.

C'est dans le cours de ce procès que Mme de Saint-André, qui prenait au Prince un grand intérêt, mais qui ne pouvait pénétrer dans sa prison, lui fit parvenir la lettre amphibologique suivante, où elle l'engage à persister dans ses dénégations au sujet de la conspiration d'Amboise. Cette lettre est symétriquement ainsi conçue:

«Croyez-moi, Prince, préparez-vous à la mort: aussi bien vous sied-il mal de vous défendre. Qui veut vous perdre est ami de l'État. On ne peut rien voir de plus coupable que vous. Ceux qui par un véritable zèle pour le Roi vous ont rendu si criminel, étoient honnêtes gens et incapables d'être subornés. Je prends trop d'intérêt à tous les maux que vous avez faits en votre vie, pour vouloir vous taire que l'arrest de votre mort n'est plus un si grand secret. Les scélérats, car c'est ainsi que vous nommez ceux qui ont osé vous accuser, méritoient aussi justement récompense, que vous la mort qu'on vous prépare; votre seul entêtement vous persuade que votre seul mérite vous a fait des ennemis, et que ce ne sont pas vos crimes qui causent votre disgrace. Niez avec votre effronterie accoutumée, que vous ayez eu aucune part à tous les criminels projets de la conjuration d'Amboise. Il n'est pas, comme vous vous l'êtes imaginé, impossible de vous en convaincre; à tout hasard recommandez-vous à Dieu.»

Pour avoir le vrai sens de cette lettre, il faut en lire seulement les 1re, 3e, 5e, 7e lignes, etc., jusqu'à la fin. Et alors on y trouvera le sens suivant qui est diamétralement opposé à celui que présente la lettre lue entièrement de suite:

«Croyez-moi, Prince, préparez-vous à vous défendre; qui veut vous perdre est plus coupable que vous. Ceux qui vous ont rendu si criminel, étoient subornés. Je prends trop d'intérêt à votre vie, pour vouloir vous taire un si grand secret. Les scélérats qui ont osé vous accuser, méritoient la mort qu'on vous prépare; votre seul mérite vous a fait des ennemis, qui causent votre disgrace. Niez que vous ayez eu aucune part à la conjuration d'Amboise; il n'est pas possible de vous en convaincre; à Dieu.»

Le procès continua, et, en fin de cause, le Prince fut condamné à perdre la tête; mais la sentence n'était pas encore signée, lorsque la mort de François II, arrivée dans ce moment (le 5 décembre 1560), changea la disposition des esprits. On sollicita la grâce du condamné, et Charles IX arrivant au trône, l'accorda. Il était temps, car on prétend que «la Reine Mère et les Guises, sûrs de la condemnation, avoient mandé à Orléans jusqu'à quarante bourreaux les plus experts du Royaume pour l'exécution du Prince qui ne fut sauvé que par la mort du Roi et le courage de Lhospital.» Cette anecdote est rapportée dans une note, p. 385, de l'Indicateur Orléanais ou Histoire d'Orléans, par M. Vergnaud-Romagnesi, 1830, in-12; mais nous avouons que Mézerai, Daniel, Velly, Anquetil, et plusieurs autres historiens que nous avons consultés, ne mentionnent point ce fait, peut-être imaginé par les ennemis de la Reine Mère.

VI.

LETTRE DE CHARLES IX A LA COMTESSE DE CRUSSOL.

Cette lettre, quoique ne portant pas de date, doit avoir été écrite en avril 1561, dans le mois qui a précédé le sacre de Charles IX. Le comte de Crussol était alors gentilhomme ordinaire de la chambre, et Mme de Crussol, ancienne dame de la Cour, paraît avoir été dans l'intimité du jeune Roi, qui alors avait onze ans. C'est ce que fait conjecturer l'expression plus que familière dont se sert ce Prince en lui écrivant.

«Ma vieille lanterne, j'eusse eu aujourd'huy bon besoing de vostre secours pour receuoir un ambassadeur qui m'est venu du pays estranger, dont personne n'entendait le langage; et vous avez la langue si à commandement que vous en eussiez, à mon advis, entendu quelque chose pour luy faire response. Et je vous prie, ma vieille lanterne, de me venir trouver à mon sacre, ou pour le moins à mon entrée de Paris, ou vous serez bien enrouillée, si vous n'êtes volontiers veue par vostre jeune fallot.

Signé Charles.»

La subscription porte: «A ma cousine comtesse de Crussol.»

VII.

AUTRE LETTRE DE CHARLES IX AU DUC D'ANJOU, SON FRÈRE.

Le duc d'Anjou, qui fut depuis Henri III, venait d'être élu Roi de Pologne (le 9 mai 1573), et son frère Charles s'empresse de l'en féliciter par la lettre suivante:

«A monsieur mon frère, le Roy de Pologne.

»Mon frère, Dieu nous a fait la grâce que vous estes eslu roy de Pologne; j'en suis si aise que je ne sais que vous mander. Je loue Dieu de bon cœur. Pardonnez-moi; l'aise me garde d'escrire; je ne sais que dire, mon frère.

»Je auons reçeu vostre lettre.

»Je suis vostre bien bon frère et amy.

Signé Charles.»

Il y a du sentiment dans cette lettre, mais on avouera que pour un prince qui faisait des vers français, dont quelques-uns sont passables, voilà de la prose bien singulière. Nous préférerions la lettre suivante écrite sur le même sujet par Catherine de Médicis au même duc d'Anjou, quoiqu'elle soit bien éloignée d'être un chef-d'œuvre. Elle prouve la joie que répandit dans la famille l'élection du jeune prince au trône de Pologne.

VIII.

LETTRE DE CATHERINE DE MÉDICIS AU DUC D'ANJOU.

«Mon fils, je ne sais quelles grâces faire à Dieu de faire tant pour moi que je vous vois ce que je désire. Je vous prie le bien recognoître et toute la grandeur qu'il vous baille, que ayez dans le cœur de l'employer pour son service et de vostre frère qui est si aise de vostre bien que je ne l'ay jamais vu plus. Il ne reste plus sinon que Dieu vous fasse la grâce de bientost prendre La Rochelle et vous conserver comme le désire

«Votre bonne mère, Caterine.» (Sic).

IX.

LETTRE DE CHARLES IX A SON FRÈRE LE ROI DE POLOGNE.

Voici encore une lettre assez singulière écrite par Charles IX à son frère le Roi de Pologne, peu après l'arrivée de celui-ci dans ses Etats:

A Monsieur mon frère, le Roy de Pologne.

«Monsieur mon frère, Balagny, présent porteur, est si bien instruit de la charge qu'il vous porte que je penserois luy faire tort si je faisois ceste lettre plus longue, sinon pour vous dire que, vous estant là, nous tenons les deux bouts de la courroie, et que, si nous jouons bien nostre jeu, il faudra tant serrer que nous fassions crever tout ce qui sera entre deux; et sur ce je vous baise les mains.

«Vostre bien bon frère et amy, Charles.»

Cette lettre sans date a dû être écrite vers la fin de 1573; alors ce bon et humain Charles IX n'a pas eu trop le temps de serrer la courroie, car il est mort à Vincennes le 50 mai 1574.

X.

LETTRE DE HENRI III, ROI DE FRANCE, A RÉNÉ DE FAUCIGNY, SON AMBASSADEUR.

Nous avons eu occasion dans l'une des lettres précédentes (celle d'Anne Boleyn, p. 201) de dire un mot de sa fille Elisabeth, reine d'Angleterre, qui, à l'imitation de son digne père (Henri VIII, bourreau de deux de ses femmes, Anne Boleyn et Catherine Howard, décapitées par ses ordres), fit, à son tour, tomber sur l'échafaud, la tête de l'infortunée Marie Stuart, sa cousine. Veut-on savoir le jugement que portait sur cette Elisabeth, un roi de France son contemporain? Qu'on lise la lettre suivante que Henri III adressait à l'un de ses ambassadeurs; on y verra que S. M. Britannique est fort maltraitée par S. M. le Roi de France, et qu'il n'a pas dû y avoir grandes relations d'intimité entre elles. Nous conservons dans ce monument singulier l'orthographe du temps, ou plutôt celle du Roi:

«Mon cousin, ie veus encore escrire à vous particulièrement, vue la plène confiance que i'ay en vostre affection pour moy, comme ainsy pour le triomphe de la foy et l'abaissement de ses ennemis. Je crois doncques et veux croyre en la vraye amitié de mons. mon frère le duc de Sauoye, et me croy debuoir non moins confier en vos propres aduertissemens..... Mais laissez-moi vous dire en familier que c'est perdre ses peines et plumes à mondict frère de Sauoye que de m'escrire et uouloir aygrir contre cette famme d'Angleterre (la reine Elisabeth), laquelle je hayts desia plus que la mort, la tenant et resputant comme il se doit pour vraye fille d'enfer, cruelle et sanguynaire, autant que les tyrans payens, Tiberius et Nero, ignoble de race, inexorrable, impie, folle et superbe hérétique et dampnée bastarde que Dieu veuille tirer de cette terre où elle fait mille maux depuiz plus de trente ans, martyrisant les fidelles chrestiens[98] et respandant le sang royal[99] avecque celluy de ses gallants[100] et aultres comme à plaisir; en voulant sembler me faire services, elle ajist en trahyson dans mon royaulme et sur touts mes subjects, et jusqu'à mes plus proches et familiers, tellement que i'en ay le cas de conscience, et par fois ie n'ay pu mériter d'estre absollu et benit pour mes peschez de cholere et soyf de vendiquation contre cette meschante reyne. Ne manquez, ie uous prie, à bien fayre connoistre à nostre Sainct-Père le Pape et à mon frère de Sauoye en quelles extresmitez et tribullations ie suis contrainct; et vous layssant à délibérer auec mon chancelier pour le surplus, je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous veuille assister et tenir en sa saincte et digne guarde.

»A Blaisy, le 12 de may 1588. Signé Henry.»

Voici encore un échantillon du style et de l'orthographe de ce prince; il est tiré d'une lettre qu'il adressait à M. de Villeroi, trésorier de l'Ordre du S.-Esprit créé en 1578. Henri se plaint gravement du Pape:

«Villeroy, je suis outré de colère, aiant veu l'indigne indignité que le Pape m'a faite à moy qui pour ma religion catolique et si affectionée voulonté an icelle merytays moings tel afront que nul qui peust estre ny avoys esté, que je ne suis pas moy-mesmes maintenant, tant j'an suis hors de moy! Il lui prand byen que je soys catolique..... Mays je le serai désormays pour ma consciance seule et non pour son respect, luy voulant plus de mal et estant si résolu de luy rendre... Car vous scavez qu'il n'y a ryen sy dous que la venjeance......»

Cette lettre doit être de 1585, année où parut le manifeste du cardinal de Bourbon, relatif au maintien de la foi catholique, mais dans lequel les ducs de Lorraine et de Guise sont qualifiés de lieutenants-généraux de la Ligue, etc. Ce manifeste était appuyé des noms de presque tous les princes de l'Europe, le Pape en tête.

XI.

LETTRE DE HENRI IV A MADAME DE MONTGLAT, GOUVERNANTE DES ENFANTS DE FRANCE.

On sait que Henri IV[101] a eu une éducation qui ne se ressentait en rien de la mollesse de la Cour. Son grand-père maternel, Henri d'Albret, voulut qu'on l'habillât et qu'on le nourrît dès son bas âge comme les autres enfants du pays, et qu'on l'habituât à courir et à grimper sur les rochers; souvent on le faisait marcher nuds pieds et nue tête, et quand il faisait quelques petites sottises, on ne lui épargnait pas la correction du fouet[102]. C'est le souvenir de cette éducation et surtout de cette correction, qui domine dans la lettre suivante que le bon Henri écrivit à madame de Montglat, gouvernante de ses enfants[103]; cette lettre a rapport au petit dauphin (depuis, Louis XIII) qui paraît avoir été bel et bien têtu dans son enfance. Nous allons respecter l'orthographe du bon roy:

«Madame,

«Je me playns de ce que vous ne m'avez pas mandé que vous avyez foueté mon filz; car je veux et vous commande que vous le fouetez (sic) toutes les fois qu'il sera opyniatre, ou fera quelque chose de mal, sachant bien par moy-mesme qu'yl n'y a ryen au monde qui luy face plus de profyt que cella (sic), ce que je reconnoy par espérience m'avoyre profité; car estant de son age j'ay esté fort foueté; c'est pourquoy je veux que vous le fassiez; ce que vous luy ferez entendre. Adieu, madame de Montglat. Etc., etc.»

Cette lettre est sans date, mais elle peut avoir été écrite vers 1606; le Dauphin avait alors environ cinq ans.

Nous ignorons si madame de Montglat a eu égard aux recommandations du Roi, en administrant souvent au petit Dauphin la correction prescrite; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'on l'en a encore plusieurs fois gratifié depuis l'affreuse catastrophe de son malheureux père. Voici ce qu'on lit dans le journal de l'Estoile, au 29 mai 1610.

»Nostre nouveau Roy fut fouetté ce jour, par commandement exprès de la Roine régente sa mère, pour s'estre opiniastré à ne point vouloir prier Dieu. M. de Souvray, son gouverneur, auquel en avoit esté donnée la commission, n'y vouloit mettre la main, jusques à ce que, comme forcé par la Roine, fut contraint de passer outre. Ce jeune prince se voiiant pris, et qu'il lui en falloit passer par là: «Ne frappez guère fort au moins,» dit-il à M. de Souvray. Puis peu après, estant allé trouver la Roine, et Sa Majesté s'estant levée pour lui faire la révérence comme de coustume: «J'aimerois mieux, dit le petit prince tout brusquement, qu'on ne me fist point tant de révérences et tant d'honneur, et qu'on ne me fist point fouetter.»

Encore une anecdote relative à la correction royale en question; elles ne sont pas communes dans l'histoire, ces sortes d'anecdotes. Le fait s'est passé au mois d'août de la même année 1610. On avait fait présent d'un petit faon au jeune Roi.

«Prenant plaisir, dit l'Estoile, à chasser après, lui prist la fantasie de se desrobber de la compagnie finement sans estre apperceu, et se cacher quelque part, comme il fist, dans ung buisson où personne ne le vid entrer: si qu'on ne savoit pour tout où il estoit. Incontinent l'alarme s'en donna avec effroy, tant pour la saison plaine d'ombrages, soubçons et desfiances, que pour le petit aage de S. M. Enfin après une assez longue recherche, aiiant esté trouvé, M. de Souvrai son gouverneur, qui en estoit en grande peine, le voulust fouetter; mais il lui dit que s'il le fouettoit pour cela, jamais il ne l'aimeroit, encore que pour l'amour de la Roine, il lui fist toujours bonne mine, dont Sa Majesté, ladite Roine, estant advertie, qui en avoit eu la principale peur, après qu'elle l'en eust fort tansé, lui dit, que s'il lui advenoit plus, ce ne seroit pas M. de Souvrai qui le fouetteroit, mais elle. Le Roy lui promist de plus n'y retourner; de quoi la Roine contente lui pardonna.»

Nous allons rapporter une lettre écrite par le même petit prince lorsqu'il n'était encore que Dauphin; adressée à son papa, elle doit avoir été écrite vers 1608. C'est l'ouvrage d'un enfant dont la prononciation n'est pas encore formée et qui écrit comme il prononce; nulle trace de la consonne r dans les mots parti, votre, arsenal, gros, très, etc., etc., ce qui annonce une prononciation mignarde comme celle des petits enfants. Quant à l'orthographe, c'est celle de la nature; elle est conforme à la prononciation, et par conséquent dépourvue de tous principes élémentaires grammaticaux. Malgré cela, ce petit jargon a dû faire plaisir au cœur paternel du bon Henri. Voici cette lettre:

«Papa,

»Depuy que vou ete pati j'ay bien donné du paisi à maman. J'ay été à la guere dans sa chambe; je sui allé reconète les enemy. Il étè tous à un tas en la ruele du li à maman où i dormè. Je les ay bien éveillé avè mon tambour. J'ay été à vote asena, papa, Moncheu de Rony m'a monté tou plein de belles ames é tan tan de gos canon; é puy i m'a donné de bonne confiture è ung beau petit canon d'agen; i ne me fau qu'un peti cheval pour le tiré. Maman me renvoie demain à Sain Gemain où je pieray bien Dieu pour bon papa afin qu'i vous gade de tou dangé et qu'i me fasse bien sage è la gache de vou pouvoi bien to faire tès humbe sevices. J'ay fort envie de domi, papa, fe fe Vendome[104] vou dira le demeuran et moi que je suj vote tès humbe et tès obéissan fi, papa, et serviteu.

DAUPHIN.»

Cette lettre a été prise dans les Historiettes de Tallemant des Réaux, tom. I, p. 164[105]; la copie en est plus exacte que celle qui a été insérée dans le Magasin pittoresque, tom. II, p. 258.

Nous citerons encore un fragment de lettre d'un autre enfant de Henri IV, d'Elisabeth de France, sœur cadette de Louis XIII; cette lettre porte la date de 1610, (la princesse avait alors huit ans, puisqu'elle est née en 1602). Elle est adressée à Maman Gast (Mme de Monglat). Le style en est enfantin comme celui de la lettre précédente de son jeune frère. On y lit:

«...... Je voudrois bien passer seu seu Verneulle[106] en sagesse, et en danse et en baux habis.....»

Nous avons puisé ce léger fragment dans l'annonce de l'autographe de cette lettre qui a été adjugée le 2 février 1838, à la vente des livres, etc., du cabinet d'un officier-général étranger, dont le catalogue a été rédigé par M. Merlin fils, Paris, in-8o de 66 pag.

De ces sublimes correspondances de princes passons à celles de simples particuliers qui peuvent aussi figurer dans notre recueil.

XII.

LETTRE DE L'ABBÉ DE MONTREUIL A SON FRÈRE.

Cet abbé, bel esprit du siècle de Louis XIV, écrivait quelquefois d'une manière assez originale. Etant un jour tombé malade à Calais, il fit part de cette nouvelle à son frère par la lettre suivante:

«Mon frère, on a mandé à notre mère que j'étois fort malade; dites-lui, je vous prie, que cela ne doit point lui donner d'inquiétude: les enterrements sont à bon marché à Calais; je ne lui demande qu'une douzaine de messes qui ne coûtent que cinq sous au pays où elle est. Et à vous, mon cher frère, la seule grâce que je vous demande, c'est de ne me point faire de mauvaise épitaphe, ou pour mieux dire de ne m'en point faire du tout; vous m'obligerez sensiblement.

»Votre bon frère, de Montreuil.»

Cette lettre donnerait à penser que Mme de Montreuil regardait de près à la dépense, et que le frère du malade avait un talent poétique fort équivoque aux yeux dudit malade.

AUTRE LETTRE DU MÊME ABBÉ A L'UN DE SES DÉBITEURS.

«Monsieur Olivier, je vous prie de m'excuser si, malgré la résolution que j'avois prise, j'ai laissé passer mercredi sans envoyer saisir vos meubles. Si ce n'étoit point fête aujourd'hui, vous auriez le plaisir de voir un sergent; mais soyez tranquille, cela ne tardera pas; et n'espérez pas que je me laisse plus longtemps corrompre par votre mauvais exemple. Quoique vous ne m'avez jamais tenu parole, je suis bien décidé cette fois-ci à vous tenir la mienne; et bien que vous ayez l'honneur d'être le plus mauvais payeur de Saint-Cloud, je ne suis pas décidé à être l'homme le plus patient de Paris; ainsi à demain.»

L'abbé de Montreuil, né à Paris en 1620, est mort à Valence en 1692. Voy. ce que dit de sa personne et de ses ouvrages, le savant Michault de Dijon, dans ses Mélanges historiques et philologiques, Paris, Tillard, 1770, 2 vol. in-12, tom. I, pp. 85-94.

XIII.

CORRESPONDANCE LACONIQUE.

On connaît deux anglais de la secte des quakers, l'un demeurant à Philadelphie, et l'autre à Londres, dont la correspondance est d'un laconisme sans exemple. Ils n'ont pas à craindre qu'on viole à leur égard le secret des lettres, car ôtez l'adresse à l'extérieur, le nom du lieu d'où ils écrivent et la date à l'intérieur, vous ne trouverez souvent que la feuille en blanc avec un signe qui exprime toute leur pensée. Par exemple, celui de Philadelphie, demandant un jour à son ami s'il y avait quelque chose de nouveau à Londres, se contenta de lui adresser la lettre suivante:

Phil. Jan. 2, 1835. «Friend, ? Signé Joh. K...»

Ce signe interrogatif placé au milieu de la page exprima toute la demande.

Celui de Londres ne fut pas en reste de laconisme; comme il n'avait rien de nouveau à mander à son correspondant, la réponse qui suit lui parut suffisante.

London, februa., 26, 1835. «Friend, 0 Signé Thom Wol...»

Ce zéro fit tous les frais de la lettre.

En général les quakers sont très-économes de paroles, dans l'usage ordinaire de la vie. Le fait suivant, survenu à peu près dans le même temps, le prouve: l'un d'eux, débarquant d'Amérique dans un de nos ports de mer, pour soutenir un procès qu'il avait, fut instruit qu'avant l'audience on allait ordinairement rendre visite au président du tribunal; il s'y rendit. Admis dans le cabinet du magistrat, sans saluer et sans se découvrir: «Ami, dit-il, demain j'ai un procès devant ton tribunal; comme tu me jugeras, Dieu te jugera; adieu.» Et il sortit.

XIV.

LETTRE FACÉTIEUSE SUR UN PROJET DE RÉFORME DE L'ORTHOGRAPHE.

En 1829, un écrivain qui possédait des connaissances grammaticales assez étendues, a proposé un plan de réforme de l'orthographe actuelle de la langue française; il ne tenait sans doute aucun compte de l'inutilité de tous les efforts que l'on a faits, de tous les livres que l'on a publiés depuis le XVIe siècle jusqu'au XIXe[107], pour parvenir à cette réforme qui consisterait à écrire comme l'on parle, c'est-à-dire à substituer l'orthographe des cuisinières à l'orthographe de l'Académie, et à nous remettre tous à l'A, B, C.

Comme ce grammairien, malgré les justes observations qu'on lui a faites, a sérieusement persisté dans son projet et même a publié quelque chose à cet égard, un plaisant lui a adressé, sous le nom de l'académicien Andrieux[108], la lettre suivante, qui, écrite exactement selon le plan de réforme, en fait suffisamment sentir le ridicule: cette facétie nous a paru pouvoir figurer parmi nos lettres singulières; la voici:

«Mosieu,

»Il è d'un bon éspri de déziré la réforme de l'ortografe fransèze aqtuèle, de vouloir la rendre qonforme, ôtan qe posible, à la prononsiasion; il è d'un bon grammériin è même d'un bon sitoiiin de s'oqupé de sète réforme; mèz il è dificile d'i réusir. Voltaire, aprè soisante & diz an de travô èt à pène parvenu à nou fère éqrire FRANÇAIS qome PAIX, è non pà qome FRANÇOIS è POIX; on trouve anqor dé jan qui répunent à se chanjeman si rézonable è si simple; lé routine son tenase, le suqsè vouz en sera plu glorieu si vou l'obtené; vou vou propozé de marché lanteman è avèq préqôsion dan sète qarière asé danjereuze; s'è le moiiin d'arivèr ô but; puisié vou l'atindre!

»Signé Andrieux, Manbre de l'Aqadémie fransèze.»

Cet échantillon de la réforme proposée n'est-il pas une vraie caricature, un travestissement qui donne à penser que si cette réforme était adoptée, il ne serait plus possible de reconnaître la langue française, puisqu'on en aurait fait disparaître tout principe élémentaire grammatical, tout vestige d'étymologie. J'aimerais presqu'autant l'orthographe de cet ordre qu'un maire villageois adressa au desservant de sa commune pour lui enjoindre d'inhumer un petit enfant:

«Ojordhuy a sainq qheurre du soer mosieu le desairvan voura bin fére l'illumation de lanfan de Pinchonet mort né avant que dètre au monde ciderrière dénommé.

»Ce venredi 3 ahou 1832.

Signé B...., mère de C...»

Ce billet, à part le style, nous paraît, sous le rapport de l'orthographe, aussi rationnel que la lettre attribuée à Andrieux, puisque ce maire a bien certainement écrit comme il parlait.

Au reste, il est incontestable que, si la lettre précédente, orthographiée selon la prononciation parisienne, était écrite par un provençal, par un lorrain, par un franc-comtois, par un picard, par un normand, par un breton, conformément à la prononciation usitée dans leurs provinces respectives, il est incontestable, disons-nous, qu'on aurait six lettres d'orthographes différentes. Où en seraient non seulement la pureté, mais l'unité de notre langue? Convenons donc qu'une réforme subite et complète de l'orthographe d'une langue est la chose impossible; et, comme le dit très-judicieusement M. Ch. Nodier: «Proposer cette réforme est le fait d'un esprit présomptueux et superficiel, dont la portée manque d'étendue, ou le savoir de maturité.»

XV.

LETTRES DE DEUX FASHIONABLES.

Le style épistolaire, comme tant d'autres parties de notre littérature, est aussi entré depuis un certain nombre d'années, dans la voie du progrès sous l'égide du romantisme; et si ses pas n'ont point été aussi rapides que ceux qu'y ont faits la poésie, l'art dramatique, le roman, etc., ils n'en sont pas moins très-marquants. C'est ce que vont prouver les deux lettres suivantes écrites en 1825 par des fashionables du premier mérite et bien faits pour donner des leçons, dans ce genre, à la société régénérée. On verra dans ces lettres qu'il est du bon et de la dernière fashionabilité de dater, comme faisait lord Byron[109], chaque lettre, de Venise; qu'il est également, du bel air de mettre l'année avant le nom du mois et le quantième après ledit nom, puis le numéro de la maison avant le nom de la rue; ce qui, soit dit entre nous, est bien un peu mettre la charrue devant les bœufs; n'importe, pourvu que tout soit à l'anglaise pour la forme, et d'un style romantique renforcé pour l'expression, cela sera à merveille et dans le vrai genre. On en va juger par les exemples ou plutôt les modèles suivants, où nos fashionables qui, comme Mme de Sévigné, n'écrivaient point pour le public, se sont distingués pour la forme et surtout pour l'expression, qui offre une admirable variété d'heureux néologismes.

PREMIÈRE LETTRE.

Venise, 1825, juillet 20. »Mon cher ami,

»Même avant d'avoir reçu votre dernière chose d'art, je savais que vous teniez un rang parmi les sommités de l'époque. Nous sommes ici plusieurs illustrations qui avons été vivement frappés de l'idéalisme dont cette chose d'art est palpitante. L'excentricité qui vous caractérise y brille de tous ses resplendissements. Les douleurs stridentes de votre cœur d'homme y apparaissent mélancolieuses et lancinantes aussi bien que la spontanéité de votre langage vibrant.

»Je vis hier lady Warth dans un raout, chez la marquise de Senancourt. Cette femme de poésie, coiffée d'un turban à la moabite, a laissé tomber des paroles échevelées qui s'harmoniaient avec les mystérieuses effluves échappées de sa main. Près d'elle je reconnus Antony Florival, l'un des hommes d'élégance de la fashionabilité parisienne, qui ont le plus de distinction.

»Entre nous, je doute que lady Warth résiste à l'âcre fascination de mes regards corrosifs.

»Surtout, ne soyez pas discret.

»Votre ami, N......»

»P. S. Puis-je vous demander un service? Il s'agit de vous transporter dans mon appartement, 25, rue de Provence, au quatrième au-dessus de l'entresol. Après avoir demandé la clef à mon portier, dont les inexplicables pointilleries m'ont si fort harcelé avant mon départ, vous voudriez bien prendre chez moi trois foulards, les miens étant réduits à un état voisin de l'idéalité, et me les renvoyer par notre ami Zelberg que j'attends le mois prochain. Vous savez combien je tiens à la confortabilité.»

SECONDE LETTRE.

RÉPONSE.

Du Château de[110].... 1825, août, 5.

«Merci pour vos compliments sur ma chose d'art, mon cher ami, merci à vous, homme de progrès, pour avoir si bien compris l'actualité et l'idéalité dont elle palpite. J'ai relu cette lettre tout-à-l'heure encore dans un délicieux cottage où je viens faire de l'art tous les matins. Ma pensée s'y produit avec plus de spontanéité, et mon ame histérique semble y respirer plus à l'aise.

»Je suis allé hier à Paris où j'ai vu plusieurs hommes de fashion et plusieurs femmes de gaze et de fleurs de votre connaissance.

»Pour m'acquitter de votre commission, je me suis rendu chez vous et j'ai demandé la clef de votre appartement à votre portier; mais cet homme, qui ne me fait nullement l'effet d'un homme de poésie, a opposé à ma demande le rationalisme le plus absurde et le plus obstiné. J'allais lui déduire la causalité de ma demande, il a osé me dire que vous lui deviez 14 fr. 75 c. pour brossage d'habits et autres frais aussi indignes de vous, et que nul objet à vous appartenant ne sortirait avant l'entier acquittement de cette somme. Ayant perdu la semaine dernière trois cents louis dans un steeple-chase contre une célébrité de notre club, je me suis vu à regret dans l'impossibilité de lever l'obstacle résultant de l'irrationalité de ce misérable.

«Votre ami dévoué. R......»

Nous allons terminer cette série de chefs-d'œuvre espistolaires par trois lettres empruntées aux orientaux, pour juger de la différence du style. Car le style turc, le style hindou, le style chinois n'ont rien de commun avec le style européen. Ce sera encore une singularité. Nous ne retrouverons dans ces missives orientales ni la clarté du style de Voltaire, ni le naturel de celui de Mme de Sévigné. Mais nous en serons dédommagés par la boursoufflure des expressions, par les grands compliments et par l'exagération des titres[111]. Commençons par le turc.

XVI.

LETTRE D'IBRAHIM-PACHA AU GRAND-SEIGNEUR.

Le sultan Mahmoud ayant cédé, en 1833, le gouvernement d'Adana (Turq. asiat.), à Ibrahim-Pacha, pacha d'Egypte, celui-ci adressa la lettre suivante à sa Hautesse pour la remercier, faire acte de soumission, etc. Nous ne pouvons donner que la traduction.

«Mon sublime, magnanime, courageux, puissant et grand souverain, notre bienfaiteur, le bienfaiteur de l'humanité;

»Puisse le Ciel accorder à ta sublimité une vie sans fin, et puisse-t-il faire que l'ombre de ta sublimité serve de protection à tous les hommes et particulièrement à mon humble tête!

»Ton inépuisable bonté t'a porté, ô très-gracieux souverain, à m'accorder le gouvernement d'Adana.

»Encouragé par cette nouvelle faveur de ta sublimité, la durée de ma chétive existence sera entièrement consacrée à prier Dieu pour la conservation de ta vie et la prolongation de ton règne. Comme mon cœur est plein du sentiment de la reconnaissance, je ne forme plus d'autre vœu (Dieu m'en est témoin) que d'agir de manière à mériter la gracieuse approbation de ta sublimité, et à trouver l'occasion de me dévouer tout entier à ton service.

»Dans le but de t'exprimer ma vive gratitude et mes très-humbles remercîments, j'ose déposer cette humble supplique au pied du trône du sublime, du magnanime, du courageux, du puissant, du grand Padischah, notre auguste souverain, le bienfaiteur de tous les hommes.»

L'original de cette lettre est entièrement écrit de la main d'Ibrahim-Pacha, signé par lui et scellé du sceau de ses armes.

Passons à l'Hindou.

XVII.

LETTRE DE KRICHNAYA AU BRAME LATCHOUMANAYA, SON SUPÉRIEUR.

Nous devons prévenir que, dans l'étiquette épistolaire de l'Hindoustan, un supérieur qui écrit à son inférieur met toujours son nom le premier dans le début de la lettre; et au contraire, un inférieur qui écrit à son supérieur place son nom le second. Observons encore qu'on ne se sert jamais de la seconde personne, mais toujours du pluriel à la troisième; on ne dira pas: «A vous seigneur,» mais on mettra: «A eux seigneurs, les seigneurs brahmes, les brahmes (un tel).» Il faut également se bien garder de mentionner dans une lettre des respects ou des civilités pour la femme de celui à qui l'on écrit; seulement parler d'elle serait une indiscrétion, une impolitesse dont le mari serait offensé. On ne se sert jamais de cire noire pour annoncer la mort d'un parent; mais on brûle un peu l'extrémité de la feuille de palmier sur laquelle on écrit. Les Hindous sont très-susceptibles en fait d'étiquette; aussi il faut prendre toutes les précautions, surtout d'inférieur à supérieur, pour ne rien négliger de ce qui tient à la soumission, disons mieux, à la plus basse servilité, mais particulièrement aux compliments exagérés. C'est ce que nous allons trouver dans la lettre suivante qui est une réponse qu'un inférieur fait à son supérieur.

«A eux, seigneurs, les seigneurs brahmes, les grands brahmes Latchoumanaya, qui sont ornés de toutes les vertus, qui sont grands comme le Mont-Mérou[112], qui possèdent une connaissance parfaite des quatre védams, qui par l'éclat de leur vertu, brillent comme le soleil; dont la réputation est répandue dans les quatorze mondes et qui y sont loués. Moi, leur très-humble serviteur et esclave Krichnaya, me tenant à une distance d'eux, les deux mains jointes, la bouche close, les veux baissés, la tête inclinée, et attendant dans cette humble posture qu'ils daignent jeter les yeux sur celui qui n'est rien en leur présence; après avoir obtenu leur permission, m'approchant d'eux avec crainte et respect, et me prosternant par terre à leurs pieds qui sont la fleur même appelée Tavaraï[113], après les avoir profondément salués, et les avoir baisés, je leur fais, à ces pieds, cette humble supplique, savoir:

»L'année vicary, le vingtième du mois de Pouchin, moi, votre très-humble esclave, que vous avez daigné regarder comme quelque chose, ayant reçu des deux mains la lettre que votre excellence s'est abaissée jusqu'à m'écrire, l'ayant baisée et l'ayant mise sur ma tête, je l'ai, après cela, lue avec toute l'attention dont j'étais capable. Votre excellence peut être assurée que j'exécuterai ponctuellement ce qu'elle contient sans m'écarter de l'épaisseur d'un grain de sésame, de la teneur de ses ordres. L'affaire mentionnée dans la lettre est en bon train et j'espère que par la vertu de l'assirvahdam[114] de votre excellence, elle se terminera bientôt à son honneur et avantage. Aussitôt qu'elle sera finie, moi votre très-humble serviteur et esclave, je ne manquerai pas de me rendre auprès des pieds de votre excellence pour recevoir ses ordres.

»Du reste, je prie votre excellence de m'intimer les avis et les instructions nécessaires pour me conduire d'une manière qui lui soit agréable, et de m'indiquer la meilleure voie pour servir ses pieds sacrés, qui sont la fleur de Tavaraï elle-même. Pour cela il ne sera pas nécessaire que votre excellence s'abaisse encore jusqu'au point de m'écrire une seconde fois; il suffira que sa bonté me fasse parvenir une feuille de bétel échancrée avec l'ongle[115], par quelqu'un qui m'expliquera ses ordres de vive voix.

»Telle est ma très-humble supplique.»

Cette lettre est tirée de l'ouvrage très-curieux de M. l'abbé Dubois, intitulé: Mœurs, Institutions et Cérémonies des peuples de l'Inde. Paris, 1825, 2 vol. in-8o. Voy. tom. II, p. 107-111.

Finissons par le chinois:

XVIII.

LETTRE CHINOISE ADRESSÉE A LA REINE D'ANGLETERRE.

Cette lettre que nous ne rapportons qu'à cause de la singularité de quelques expressions, a été adressée, en 1839, à sa majesté la reine Victoria, par des commissaires délégués du gouvernement chinois, pour l'engager à supprimer pour toujours le fatal commerce de l'opium, si funeste, disent-ils, au genre humain. Voici cette lettre où ils s'expriment d'une manière aussi cavalière que ridicule par les titres qu'ils se donnent.

«Nous les enfants de la dynastie céleste, qui avons accepté les dix mille royaumes de la terre, nous possédons un degré de majesté divine que vous ne pouvez pas sonder. Ne dites pas que nos avertissements vous ont manqué.

»Vous, Reine, en recevant cette lettre, prenez immédiatement les mesures nécessaires pour empêcher le commerce de l'opium; et faites-les-nous connaître.

»Ne cherchez en aucune manière à user de fausseté ou à éluder nos ordres. Nous ne vous permettons ni des détails, ni des détours.

»Nous nous tenons avec anxiété sur notre orteil en attendant votre réponse.

»Donné la seconde lune de la XIXe année.

Signé Lin, commissaire impérial, président de l'administration de la guerre, vice-roi de Hoo-Kwang.

Tang, l'un des présidents du conseil de guerre, vice-roi de Canton et de Quangse.

E, vice-président du conseil de guerre et gouverneur de Canton.

Voilà de plaisants Chinois avec leur ton grossier et leur style de Rodomont; aussi, le surintendant, jugeant cette pièce par trop impérieuse et trop contraire aux règles de la diplomatie, n'a pas cru devoir la mettre sous les yeux de la Reine.

Notes in this chapter

Note 1 · On a beaucoup écrit sur cette lettre aux Messéniens; l'un des derniers ouvrages dont elle est l'objet, est intitulé: L'Antica e pia tradizioNote 2 · Se faire la barbe, ou se faire couper les cheveux, le Dimanche, était alors un péché et un délit civil qui était puni d'une amende dont la mNote 3 · Cet empereur, né à Gran le 22 mars 1459, a eu pour père Frédéric IV, son prédécesseur, qui avait pris pour devise les cinq voyelles A, E, I,Note 4 · C'est Charles-Quint, fils de Philippe et de Jeanne, infante d'Espagne, né le 24 février 1500, élu empereur le 28 juin 1519, couronné le 23 oNote 5 · Jules II occupait alors le siège pontifical; il avait été élu pape le 1er novembre 1503, et il est mort le 21 février 1513. Il eut pour succNote 6 · Il paraît que les chemises, surtout les chemises de toile, étaient encore rares dans ce temps-là (vers 1520), quoiqu'elles fussent connues lNote 7 · Un vieux proverbe nous apprend les heures des repas de la bourgeoisie dans ces temps-là: Lever à six, Dîner à dix, Souper à six, Font vivNote 8 · Le Journal de la Morale chrétienne, tom. XII, p. 362, dit: «On a compté que sous le règne de Henri VIII, soixante et douze mille personnes oNote 9 · Edmond Campian, jésuite anglais, et plusieurs autres catholiques, furent exécutés en décembre 1581; Antoine Babington et d'autres catholiqueNote 10 · Marie Stuart, reine d'Ecosse, fut décapitée à Fotheringay le 18 février 1587.Note 11 · Le comte d'Essex fut mis à mort dans la tour de Londres, le 7 mars 1601.Note 12 · Fils d'Antoine de Bourbon, Roi de Navarre, duc de Vendôme, et de Jeanne d'Albret, Henri est né au château de Pau, en 1553, le 14 et non le 1Note 13 · Il paraît qu'il redoutait cette punition. Un jour Catherine de Médicis, infatuée de l'astrologie judiciaire, le conduisit avec ses propres eNote 14 · Cette dame de Montglat n'était pas très-bonne, si l'on en juge d'après la parodie d'un mauvais pamphlet du temps, intitulé: Questions proposNote 15 · Ce petit frère était César de Vendôme, fils naturel de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, né au mois de juin 1594; il avait sept ans de pluNote 16 · Les éditeurs des Historiettes ont ajouté cette note à leur copie: «Cette lettre n'est point celle que les éditeurs de l'Isographie ont découNote 17 · Cette seu seu ou petite sœur, était Gabrielle-Angélique, née en 1602 de Henri IV et de Catherine-Henriette de Balzac d'Entraigues, marquise Note 18 · Parmi les ouvrages du XVIe siècle, qui ont paru sur la réforme de l'orthographe, on distingue: Le Tretté de la grammère françoëze, par Loys Note 19 · M. Andrieux, aimable poète, bon écrivain, homme de beaucoup d'esprit, est mort en 1833, âgé de 74 ans. Malgré ses talents, il avait sur BossNote 20 · Georges-Noël Gordon lord Byron, célèbre poète anglais, né le 22 janvier 1788, est mort à Missolonghi (Grèce), le 19 avril 1824.Note 21 · Qu'on n'aille pas prendre au pied de la lettre cette expression du château de.....; l'auteur de cette lettre n'a peut-être jamais approché dNote 22 · En voici un exemple ancien, tiré de la correspondance du sultan Achmet avec Henri IV, sous la date du 20 mai 1604. Nous nous bornons à citerNote 23 · Ce mot désigne le nom sous lequel le Dieu Vichnou veut être adoré parmi les montagnes.Note 24 · C'est une espèce de lis d'étang ou Nénuphar, Nymphœa lotus. Les Indiens prétendent que leur première divinité, Brahma, est sortie de cette pNote 25 · Ce mot répond à notre Dieu vous bénisse; c'est une expression mystérieuse, composée de trois autres qui renferment d'heureux souhaits. Les bNote 26 · Ce mode équivaut souvent à une lettre de créance pour porter des ordres verbaux.
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