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Le livre des singularités

SECOND OBJET.

Reading edition

CRÉATION DE L'HOMME. POEME ÉPISODIQUE, REDIVIVIFIÉ DU SEIZIÈME SIÈCLE.

LIMINAIRE.

Humble émule des doctes éditeurs de l'Abeille du Parnasse, nous aussi, nous aimons à papillonner sur la croupe de ce mont sacré, à aller à la picorée, à descendre dans le calice des fleurs et à y pomper les plus suaves parfums. Nous nous adressons surtout aux riches productions du XVIe siècle; ce sont elles qui nous fournissent le butin le plus précieux.

Mais parmi tant de pièces admirables de ce grand siècle, dont les charmes venaient se disputer l'honneur de figurer dans notre galerie, nous avons distingué une petite épopée ou quasi-épopée, qui, par la nature de son objet primordial et par le talent éminent de l'auteur, nous a paru complètement justifier notre choix. Aussi ne regrettons-nous point les peines, sueurs et labeurs qu'il nous en a coûté pour arracher cette brillante escarboucle à la féconde mine qui la recélait; et nous pouvons assurer qu'aucune précaution n'a été négligée pour l'en extraire sans altérer la pureté de ses formes.

Dire que ce superbe poëme, qui pourtant n'est qu'un épisode, sort de la plume d'un des premiers disciples de Ronsard, ce serait déjà lui délivrer un passeport assez honorable, surtout par le temps qui court [4]; mais nous ajouterons que ce disciple devenu maître, a été appelé de son temps LE PRINCE DES POÈTES FRANÇOIS, et qu'en 1607 on a dit de lui: «Il mérite et emporte le prix par-dessus tous les autres poètes, plusieurs desquels quoiqu'on les tienne pour estre de très-belles ESTOILES, ornemens de l'univers, si est-ce que celui-ci les surpassant est admiré et réputé comme un SOLEIL.»

D'après un témoignage aussi radieux de la part des contemporains, quelle idée ne doit-on pas se former du mérite de l'auteur, de l'excellence de ses talents, de la beauté de son travail! Quelle impatience ne doit-on pas avoir de connaître et de savourer le fruit éclos dans la serre chaude d'un tel génie!

Quel est donc le sujet de ce merveilleux poëme? Attention! petits et grands, prêtez l'oreille; il est ici question d'un objet transcendant qui est pour vous de la plus haute importance; car sans lui où en seriez-vous? que seriez-vous? pas même un de ces atômes d'Epicure les plus imperceptibles. Or donc, sachez que cet incomparable chef-d'œuvre est la CRÉATION DE L'HOMME, mais de l'homme par excellence, de l'homme en chair et en os, de l'homme fortement constitué et parfaitement disposé, membre par membre, tel que Dieu seul pouvait le former de ses mains divines. L'auteur de cette épopée en a si bien esquissé le plan, divisé les parties, élaboré l'ensemble, qu'en parcourant les détails circonstanciés de cette grande opération, on croirait vraiment en lire le procès-verbal et voir le poète sublime placé à côté du CÉLESTE OUVRIER, épier son auguste pensée, et enregistrer tous ses mouvements, à mesure qu'il façonne et anime chaque partie du corps du TERRESTRE EMPEREUR. C'est ainsi, par exemple, qu'il nous présente d'abord l'image délicate de «la masse faite d'une poussière collée, pressée entre les doigts du Créateur.[5]» Puis, il passe successivement en revue chaque membre qu'il décrit en particulier, tels que le siège de l'entendement, le cerveau, les yeux, le nez, la bouche, les dents, les oreilles, les mains, les bras, les genoux, les pieds, la cervelle, le cœur, les poumons, l'estomac, enfin l'individu complet. Oui, c'est un tableau achevé. Mais n'anticipons pas sur les jouissances du lecteur; prévenons-le seulement que dans un poëme ou quasi-poëme de cette importance, on a été économe de notes sur les beautés du texte, car il en eût fallu à chaque vers et peut-être à chaque mot.

Nous dirons cependant qu'ayant découvert un Discours sur l'excellence de l'homme, qui date du même siècle, de 1558, et où la beauté de la prose rivalise avec le charme des vers de notre prince des poètes, nous n'avons pu résister au plaisir de mettre en rapport ces deux génies. Nous avons donc placé sous certains passages de poésie relatifs à quelque partie du corps humain, le passage de prose qui regarde le même objet. L'auteur de cette prose est un nommé Boaistuau, dont nous parlerons par la suite, ainsi que de l'auteur du poëme.

CRÉATION DE L'HOMME.

INVOCATION.

O Divin architecte, ouvrier admirable, Qui, parfait, ne void rien à toi que toi semblable, Sur ce rude tableau fais que ma lourde main Eslaboure si bien d'un pinceau non humain, Le Roy des animaux[6], qu'en sa face on remarque De ta divinité quelqu'évidente marque.

FORMATION DU CORPS DE L'HOMME.

O Père, tout ainsi qu'il te plut de former De la marine humeur les hostes de la mer, De mesme tu formas d'une terrestre masse Des fragiles humains la limoneuse race; Afin que chasque corps forgé nouvellement Eust quelque sympathie avec son élément. Estant donc désireux de produire en lumière Le terrestre empereur, tu pris de la poussière, La collas, la pressas, l'embellis de ta main, Et d'un informe corps formas le corps humain; Ne courbant toutesfois sa face vers le centre, Comme à tant d'animaux qui n'ont soin que du ventre[7], Mourans d'ame et de corps: ains relevant ses yeux Vers les dorez flambeaux qui brillent dans les cieux, Afin qu'à tous moments sa plus divine essence Par leurs nerfs contemplast le lieu de sa naissance[8].

SIÈGE DE L'ENTENDEMENT.

Tu logeas tout d'abord l'humain entendement En l'estage plus haut de ce beau bastiment[9]: Afin que tout ainsi que d'une citadelle Il domptast la fureur du corps qui se rebelle Trop souvent contre lui; et que nostre raison Tenant dans un tel fort jour et nuict garnison, Foulast dessous ses pieds l'envie, la colère, L'avarice, l'orgueil et tout ce populaire, Qui veut, séditieux, tousjours donner la loy A celui qu'il te plut leur ordonner pour Roy.

LES YEUX.

Les yeux, guides du corps, sont mis en sentinelle Au plus notable endroit de ceste citadelle, Pour descouvrir de loin et garder qu'aucun mal N'assaille au despourvu le divin animal. C'est en les façonnant que ta main tant vantée Se semble estre à-peu-près soi-mesme surmontée; Ne les perçant à jour, pour ne rendre nos yeux Tels que ceux qui voyant par un tuyau les cieux, Ne remarquent que peu de si grande estendue (Car les bords du canal restrécissent leur vue), Et pour ne difformer par tant de trous ouverts La face du seigneur de ce bas univers. Ces deux astres bessons[10], qui de leurs douces flammes Allument un brasier dans les plus froides ames; Ces miroirs de l'esprit, ces doux luisants flambeaux, Ces doux carquois d'amour ont si tendres les peaux, Par qui, comme à travers deux luisantes verrières[11], Ils dardent par moments leurs plus vives lumières, Qu'ils s'esteindroyent bien-tost si Dieu de toutes parts Ne les avoit couverts de fermes boulevards; Logeant si dextrement tant et tant de merveilles Entre le nez, le front et les joues vermeilles, Ainsi qu'en deux vallons plaisamment embrassez De tertres qui ne sont ni peu ni trop haussez. Et puis comme le toict préserve de son aisle Des injures du ciel la muraille nouvelle, On voit mille dangers loin de l'œil repoussez Par le prompt mouvement des sourcils hérissez[12].

LE NEZ.

Celui qui veut savoir combien l'humaine face Reçoit d'un nez bien fait d'ornement et de grâce, Qu'il contemple un Zopyre, à qui cent fois plus cher Fut son roy que son nez, son devoir que sa chair[13]. Le nez moins qu'en beautez en profits ne foisonne; Le nez est un conduit qui reprend et redonne L'esprit dont nous vivons; le nez est un tuyau Par qui l'os espongeux de l'humide cerveau Hume la douce odeur; le nez est la gouttière Par qui les excréments de pesante matière S'esvacuent en bas; comme les moins espais Se vont évaporant par les jointes du tais. Tout ainsi que l'on voit les ondeuses fumées Passer par le canal des noires cheminées[14].

LA BOUCHE.

Or pour ce que le temps et dedans et dehors Avec sa lime sourde amenuise tout corps, Et que tout ce qui prend et trespas et naissance, A toute heure est subject à perte de substance, Le Tout-Puissant a fait que la bouche nous rend Ce que le sein dévore ou que l'âge despend[15], Comme les arbres verds par les racines hument L'humeur qui tient le lieu de humeur qu'ils consument. Dieu la mit en tel lieu tant afin que le nez Fist l'essay de l'odeur des vivres destinez Pour l'humain aliment, afin que nostre vue Subtile discernât l'anet de la cigue, Et du serpent l'anguille; ainsi que sans faveur La langue doit juger de leur vraye saveur. O bouche, c'est par toy que nos ayeulx sauvages, Qui, vagabonds, vivoyent durant les premiers âges Sous les cambrez[16] rochers ou sous les feuillus bois, Sans reigle, sans amour, sans commerce, sans loys, S'unissant en un corps ont habité les villes, Et porté, non forcez, le joug des loix civiles. O bouche! c'est par toy que les rudes esprits Ont des esprits savants tant de beaux arts appris. Par toy nous allumons mille ardeurs généreuses Dans les tremblants glaçons des ames plus peureuses; Par toi nous essuyons des plus tristes les yeux; Par toi nous rembarrons l'effort séditieux De la bouillante chair, qui nuict et jour se peine D'oster et thrône et sceptre à la raison humaine. Nos esprits ont par toy commerce dans les cieux; Par toy nous appaisons l'ire[17] du Dieu des Dieux, Envoyant d'ici bas sur la voûte estoilée Les fidèles soupirs d'une oraison zélée; Par toy nous fredonnons du Tout-Puissant l'honneur; Nostre langue est l'archet, notre esprit le sonneur, Nos dents les nerfs battus, le creux de nos narines Le creux de l'instrument, d'où ces odes divines Prennent leur plus bel air, et d'un piteux accent Desrobent peu à peu la foudre au Tout-Puissant.[18]

LES DENTS.

Un double rang de dents sert à l'ouverte gueule De forte palissade, et qui, comme une meule Brisant les durs morceaux, envoye promptement Dans le chaud estomach l'imparfait aliment. Et d'autant que les dents donneroient à la face, S'on les voyoit à nud, plus d'effroy que de grâce, On voit par un grand art leurs deux ordres couverts De deux rouges coraux, ni peu, ni trop ouverts.

LES OREILLES.

Mais en quel membre humain luisent plus de merveilles Qu'ès conduits tortueux des jumelles oreilles, Portières de l'esprit, escoutes de nos corps, Vrais juges des accents, recevant les thrésors Dont Dieu nous enrichit, lorsque dans son eschole Ses saincts ambassadeurs nous portent sa parole! Et d'autant que tout son semble toujours monter, Le Tout-Puissant voulut les oreilles planter Au haut du bastiment, ainsi qu'en deux guérites, Coquillant leurs canaux, si que les voix conduites Par les obliques plis de ces deux limaçons Tousjours de plus en plus en allongent leurs sons[19]; Comme l'air de la trompe ou de la saquebute[20] Dure plus que celui qui passe par la flûte; Ou tout ainsi qu'un bruit s'étend par les destours D'un escarté vallon, ou court avec le cours D'un fleuve serpentant, ou rompu se redouble, Passant entre les dents de quelque roche double. Ce qu'il fit d'autre part afin qu'un rude bruit Traversant à droit fil l'un et l'autre conduit, N'estourdist le cerveau, ains envoyast plus molles Par ce courbé dédale à l'esprit nos parolles, Tout ainsi que le Gers qui coule, tortueux, Par le riche Armagnac, n'est tant impétueux Que le Dou[21], qui, sautant de montagne en montagne, Fend d'un cours presque droit de Tarbe la campagne.

LES MAINS.

Mains qui du corps humain tracez la pourtraiture, Oublierez-vous les mains, chambrières de nature, Singes de l'Eternel, instruments à tous arts, Et pour sauver nos corps non soudoyez soudards, De nos conceptions diligentes greffières, Ministres de l'esprit, et du corps vivandières?

LES GENOUX ET LES BRAS.

Tairez-vous des genoux et des bras les ressorts, Qui jouent dextrement pour servir tout le corps? Car tout ainsi que l'arc son traict en l'air délache Selon que plus ou moins sa corde est roide ou lasche, Nos nerfs et nos tendons donnent diversement A la machine humaine et force et mouvement, Entrenouant les os qui sont les poutres dures, Les chevrons, les pilliers, dont les belles jointures Peuvent, malgré la mort, longuement empescher D'escarteler les murs de ce logis de chair.

LES PIEDS.

Pourrez-vous point encor oublier l'artifice Des pieds, soubassements d'un si rare édifice?

LA CERVELLE.

Hé quoy! n'est-il pas temps, n'est-il pas temps de voir, Dans les secrets du corps, le non secret pouvoir D'un si grand ouvrier? Prendray-je la scapelle[22] Pour voir les cabinets de la double cervelle, Thrésorière des arts, source du sentiment, Siège de la raison, fertil commencement Des nerfs de notre corps; que la sage nature Arma d'un morion[23] dont la double fourrure Contre les fermes os de son cerne[24] voulté Préserve du cerveau la froide humidité: Registre où, chasque jour, d'une invisible touche Quelque rare sçavoir l'homme d'estude couche?

LE COEUR.

Pourray-je desployer sur un docte feuillet Ce dédale subtil, cet admirable ret, Par les replis duquel l'esprit monte et dévale, Rendant sa faculté de vitale animale: Tout ainsi que le sang et les esprits errants Par le chemin courbé des vaisseaux préparants D'un cours entortillé, s'eslabourent, se cuisent, Et en sperme fécond peu-à-peu se réduisent? Décriray-je du cœur les inesgaux costez, D'un contrepoids esgal sur leur pointe plantez, Dont l'un s'enfle de sang, et dans l'autre s'engendrent Les artères mouvants qui par le corps s'espandent? Là le subtil esprit, sans cesse ba-battant Tesmoigne la santé d'un pouls tousjours constant: Ou changeant à tous coups de bransle et de mesure, Monstre que l'accident peut plus que la nature.

LE POUMON.

Fendray-je le poulmon, qui d'un mouvement doux Tempère nuict et jour l'ardeur rôdant chez nous, Semblable au ventelet, qui d'une fresche haleine Esvente en plein esté les cheveux de la plaine? Poulmon, qui prend sans fin, qui sans fin rend l'esprit, De qui le change fait qu'ici tout homme vit: Soufflet qui s'agitant, par divers intervalles Fait sonner doucement nos parlantes régales!

L'ESTOMACH.

Fendray-je l'estomach, qui, cuisinier parfait, Cuit les vivres si bien qu'en peu d'heure il en fait Un chyle nourricier; et fidèle l'envoye Par la veine portière ès cavernes du foye? Le foye en fait du sang, puis le jettant dehors, Le départ justement aux membres de ce corps Par les conduits rameux d'une plus grande veine: Semblable (ou peu s'en faut) à la vive fontaine, Qui, divisant son cours en cent petits ruisseaux, Humecte un beau jardin de ses esparses eaux. De vray comme ceste eau diversement conduite Fait croistre ici l'œillet, là le froid aconite, Ici le prunier doux, ici l'aigre meurier, Ici la basse vigne, ici le haut poirier, Ici la molle figue, ici la dure amande, Ici l'alvine amère et deçà la lavande: Tout de mesme le sang et le bon aliment, Par tout le corps humain courant diversement, S'allongent soit en nerfs, soit en os se durcissent, S'estendent soit en veine, ou en chair s'amollissent, Se font ici mouelle, ici muscle, ici peau, Pour rendre nostre corps et plus fort et plus beau.

EPILOGUE.

Quant au reste, ne veux faire une ample revue De ces membres que Dieu desrobe à notre vue; Je ne veux despecer tout ce palais humain: Car ce brave projet requiert la docte main Des deux fils d'Esculape et l'eslabouré style Du disert Galien ou du haut Hérophile. Par cet eschantillon il me suffit d'avoir Tellement quellement monstré le saint pouvoir Du sublime ouvrier, fabricateur de l'homme, Chef-d'œuvre qu'on peut dire un petit monde en somme; Car forment ses cheveux le règne végétal, Ses os le minéral, et ses chairs l'animal[25].

LAUS DEO.

Tel est le magnifique poëme de la CRÉATION DE L'HOMME. L'auteur s'est beaucoup moins étendu sur la création de la femme, sans doute parce qu'elle a été formée instantanément et complètement de la côte d'Adam. Cependant il est bon de rapporter ce qu'il dit de cette dernière opération, ne serait-ce que pour compléter le grand tableau de notre origine.

CRÉATION DE LA FEMME.

Après avoir donné tous les détails que nous avons vus sur les diverses parties du corps humain, le poète a consacré un grand nombre de vers à peindre le génie et les facultés de l'homme, puis à citer plusieurs faits qui les constatent; mais il n'avait point encore été question de la femme; ne pouvant se dispenser d'en parler, le poète aborde ainsi cet objet important:

Vous qui dans ce tableau, parmi tant de pourtraits, Du roi des animaux contemplez les beaux traits, Çà, çà, tournez un peu et vostre œil et vostre ame, Et, ravis, contemplez les beaux traits de la femme, Sans qui l'homme ici-bas n'est homme qu'à demi; Ce n'est qu'un loup-garou, du soleil ennemi, Qu'un animal sauvage, ombrageux, solitaire, Bizarre, frénétique, à qui rien ne peut plaire Que le seul desplaisir, né pour soi seulement, Privé de cœur, d'esprit, d'amour, de sentiment. Dieu donc, pour ne monstrer sa main moins libérale Envers le mâle humain qu'envers tout autre mâle, Pour le parfaict patron d'une saincte amitié, A la moitié d'Adam joinct une autre moitié; La prenant de son corps, pour estreindre en tout âge D'un lien plus estroit le sacré mariage.

Ici l'auteur compare Dieu à un chirurgien qui, ayant à faire une opération douloureuse, endort le patient avant de mettre le scalpel dans ses chairs. Puis, parlant de la position d'Adam, il dit:

Dieu si bien engourdit et son corps et son ame, Que la chair sans douleur par ses flancs il entame, Qu'il en tire une côte, et va d'elle formant La mère des humains; gravant si dextrement Tous les beaux traits d'Adam en la côte animée, Qu'on ne peut discerner l'amant d'avec l'aimée. Bien est vray toutefois qu'elle a l'œil plus riant, Le teint plus délicat, le front plus attrayant, Le menton net de poil, la parole moins forte, Et que deux monts d'yvoire en son sein elle porte. Or après la douceur d'un si profond sommeil, L'homme unique n'a point sitôt jeté son œil Sur les rares beautez de sa moitié nouvelle, Qu'il l'admire, l'embrasse, et haut et clair l'appelle Sa vie, son amour, son appui, son repos, Et la chair de sa chair, et les os de ses os. Source de tout bonheur, amoureux androgyne, Jamais je ne discours sur ta saincte origine, Que, ravi, je n'admire en quelle sorte alors D'un corps Dieu fit deux corps, puis de deux corps un corps. O bienheureux lien, ô nopce fortunée Qui de Christ et de nous figures l'hyménée! O pudique amitié, qui fonds par ton ardeur Deux ames en une ame et deux cœurs en un cœur! O contract inventé dans l'odorant parterre Du printanier Eden et non dans cette terre Toute rouge de sang, toute comble de maux Et le premier enfer des maudits animaux..... Par ton alme faveur, après nos funérailles, Bienheureux nous laissons de vivantes médailles..... Par toy nous esteignons les impudiques flammes Que l'archer paphien[26] allume dans nos ames; Et apprenant de toy comment il faut aimer, Trouvons le miel plus doux et le fiel moins amer..... Cela fait, l'Eternel aux bienheureux amants Commande de peupler par saincts embrassements Le désert univers, et faire qu'en tous âges Leur beau couple eût ci-bas des survivants images. Il avoit imposé naguères mesmes loix Aux félons animaux qui logent dans les bois, Aux troupeaux emplumez, aux bandes qui, fécondes, Ont reçu de sa main en partage les ondes. Les ours depuis ce temps engendrèrent des ours, Les dauphins des dauphins, les vautours des vautours, Les humains des humains; et, d'un ordre immuable, Nature à ses parents rendit le fils semblable.

Terminons par un mot sur le grand homme, auquel nous devons le chef-d'œuvre de la création de l'homme, et sur le prosateur qui nous a fourni quelques notes que nous avons ajoutées au poëme.

Le poète, ce soleil du XVIe siècle, est l'illustre Guillaume de Salluste du Bartas, né près de Nérac en 1544, et mort en juillet 1590. Il servit Henri IV de son épée et de sa plume; il fut employé par ce prince dans d'utiles négociations en Angleterre, en Danemarck et en Ecosse. Son principal ouvrage, celui d'où nous avons tiré l'épisode en question, est sa fameuse SEMAINE, divisée en sept jours, poëme où il célèbre la création, et qui a fait une telle sensation que, dans l'espace de cinq à six ans, il a eu plus de trente éditions dans tous les formats, depuis l'in-fol. jusqu'à l'in-24, sans compter les nombreuses traductions[27] en latin, en italien, en espagnol, en allemand et en anglais. Cela n'a pas empêché que certains modernes, jaloux de sa gloire, et sans doute vieilles perruques en fait de goût, ne se soient avisés de traiter son style «de bas, de lâche, d'incorrect, et rempli d'images dégoûtantes.» Quelle profanation! Aussi, dans notre indignation contre cette perversité du siècle, et pour venger la mémoire du grand homme, n'avons-nous rien trouvé de mieux à faire, que de détacher le plus beau diamant de sa couronne hebdomadique, et de le présenter de nouveau à l'admiration de notre siècle.

Quant au prosateur, c'est un nommé Pierre Boaistuau, surnommé Launay, né à Nantes, mort à Paris en 1566; il a laissé beaucoup d'ouvrages plusieurs fois réimprimés, car, d'après Lacroix-du-Maine, «c'étoit homme très-docte et des plus éloquents orateurs de son siècle, et lequel avoit une façon de parler autant douce, coulante et agréable qu'aucun autre.» Mais nous ne citons ici que son Discours sur l'excellence et dignité de l'homme, qui est à la suite de son Théâtre du monde, «où l'on trouve d'abord un ample Discours des misères humaines;» imprimé à Paris, par Jean Longis et Rob. Maignier, 1558, in-8o. Si Lacroix-du-Maine fait un grand éloge de ce Boaistuau, La Monnoye en rabat beaucoup: «Il a passé dans son temps, dit-il, pour un beau parleur, avoit quelque lecture, du reste fort superficiel, ne sachant absolument point de grec, et n'entendant qu'assez médiocrement le latin.» Voilà deux jugements très-différents; arrangez-vous, Messieurs:

Non nostrum inter vos tantas componere lites.

Notes in this chapter

Note 1 · Ce liminaire date de 1827.Note 2 · Les Thalmudistes, dont les commentaires sont parfois singuliers, comme nous l'avons déjà dit, rendent ainsi compte des douze heures du jour Note 3 · Boaistuau dit: «En quelle reverence doit-on tenir celui que nostre Dieu a tant prisé qu'il l'a élevé comme chef et empereur de toutes les crNote 4 · Veluti pecora quæ natura prona atque ventri obedientia finxit. (Sallust. de Bello Catilin. 1.)Note 5 · Os homini sublime dedit: cœlumque tueri Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus. Ovide, Metam., I, V. 85-86.Note 6 · Le passage suivant de Boaistuau peut s'appliquer ici, et supplée d'ailleurs à ce qui manque dans celui de notre poète: «Quelle excellence etNote 7 · Jumeaux.Note 8 · Vîtres.Note 9 · Notre prosateur s'est aussi étendu sur la partie des yeux: «Mais quel miracle y a-t-il en la subtilité inexplicable de nos yeux! lesquels onNote 10 · Ce Zopyre était un drôle de corps; courtisan de Darius qui assiégeait Babylone depuis vingt mois, il jugea à propos, pour en finir, de se coNote 11 · Boaistuau parle ainsi du nez: «Mais quel spectacle digne d'admiration trouverons-nous en la fabrique du nez? N'est-ce pas un petit mur élevéNote 12 · C'est-à-dire dépense.Note 13 · Courbés, creux.Note 14 · Ire, colère.Note 15 · Le prosateur Boaistuau ne parle que des lèvres et de la langue: «Mais par quelle merveilleuse ordonnance sont entretaillées les lèvres, lesqNote 16 · «Quant aux oreilles, dit notre prosateur, elles ne sont point oisives; elles sont colloquées en lieu éminent, afin de recevoir le son qui naNote 17 · Instrument de musique à vent, espèce de trombone.Note 18 · L'Adour.Note 19 · Ce mot, alors féminin, est devenu masculin et s'écrit maintenant scalpel.Note 20 · Ancienne armure de tête, plus légère que le casque.Note 21 · Cerne signifie circuit, enceinte.Note 22 · Pythagore a dit: «L'homme est un abrégé de l'univers: il a la raison par laquelle il tient à Dieu; une puissance végétative, nutritive, reprNote 23 · Cupidon.Note 24 · Une de ces traductions que l'on a distinguée dans le temps, est intitulée: Joan. Edoardi Dumonin Beresithias, sive mundi creatio, ex gallico
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