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Le livre des singularités

DIXIÈME OBJET.

Reading edition

LE CHANT DU ROSSIGNOL; TEXTE PUR, ÉCRIT SOUS SA DICTÉE ET TRADUIT EN FRANÇAIS;

PRÉCÉDÉ DE SON ÉLOGE ET SUIVI D'UN MOT SUR LE LANGAGE DES ANIMAUX, etc.

De tous les écrivains anciens et modernes qui ont parlé du rossignol, de ce musicien par excellence dont les chants retentissent au loin avec tant d'éclat sur la lisière de nos bois et dans nos bocages, aucun ne l'a fait d'une manière plus vraie, mieux sentie et plus agréable que l'historien de la nature, notre célèbre Buffon.

«On pourrait, dit-il, citer quelques autres oiseaux chanteurs dont la voix le dispute à certains égards à celle du rossignol; les alouettes, le serin, le pinson, les fauvettes, la linotte, le chardonneret, le merle, se font écouter avec plaisir lorsque le rossignol se tait: les uns ont d'aussi beaux sons, les autres ont le timbre aussi pur et plus doux, d'autres ont des tours de gosier aussi flatteurs; mais il n'en est pas un seul que le rossignol n'efface par la réunion complète de ces talents divers et par la prodigieuse variété de son ramage; en sorte que la chanson de chacun de ces oiseaux, prise dans toute son étendue, n'est qu'un couplet de celle du rossignol; le rossignol charme toujours et ne se répète jamais, du moins jamais servilement; s'il redit quelque passage, ce passage est animé d'un accent nouveau, embelli par de nouveaux agréments; il réussit dans tous les genres; il rend toutes les expressions; il saisit tous les caractères, et de plus il sait en augmenter l'effet par les contrastes. Ce coryphée du printemps se prépare-t-il à chanter l'hymne de la nature, il commence par un prélude timide, par des sons faibles, presqu'indécis, comme s'il voulait essayer son instrument et intéresser ceux qui l'écoutent; mais ensuite prenant de l'assurance, il s'anime par degré, il s'échauffe, et bientôt il déploie dans leur plénitude toutes les ressources de son incomparable organe: coups de gosier éclatants, batteries vives et légères, fusées de chant où la netteté est égale à la volubilité; murmure intérieur et sourd qui n'est point appréciable à l'oreille, mais très-propre à augmenter l'éclat des tons appréciables; roulades précipitées, brillantes et rapides, articulées avec force et même avec une dureté de bon goût; accents plaintifs cadencés avec mollesse; sons filés avec art, mais enflés avec ame; sons enchanteurs et pénétrants; vrais soupirs d'amour et de volupté qui semblent sortir du cœur et font palpiter tous les cœurs, qui causent à tout ce qui est sensible une émotion si douce, une langueur si touchante: c'est dans ces tons passionnés que l'on reconnaît le langage du sentiment qu'un époux heureux adresse à une compagne chérie, et qu'elle seule peut lui inspirer, tandis que dans d'autres phrases plus étonnantes peut-être, mais moins expressives, on reconnaît le simple projet de l'amuser et de lui plaire, ou bien de disputer devant elle le prix du chant à des rivaux jaloux de sa gloire et de son bonheur. Ces différentes phrases sont entremêlées de silences, de ces silences qui, dans tout genre de mélodies, concourent si puissamment aux grands effets, etc.»

Tel est le tableau de main de maître, où les talents du rossignol sont rendus d'après nature. Opposons-lui l'absurde caricature de L. S. Mercier sur le même sujet. Cet écrivain, sans cesse occupé à s'attaquer aux hautes puissances scientifiques et littéraires[161] et à rabaisser les sommités en tout genre, a jugé à propos de comprendre dans la proscription celui de tous les oiseaux qui tient le sceptre du chant:

«Le rossignol, dit-il, est un animal détestable, un musicien féroce, un mauvais faiseur de fausses notes, qui, n'allant que par écarts, ne parcourt la gamme que pour y faire des sauts périlleux. Ne semble-t-il pas entendre un facteur de serinettes qui essaie ses tuyaux à tort et à travers, soufflant au hasard et rompant la mesure à tout propos? Ecoutez-le, le saltimbanque, il joue des gobelets avec sa voix; c'est le versificateur des oiseaux.»

Ensuite l'auteur, conséquent dans ses principes, élève la fauvette aux dépens du rossignol.

»Pour la fauvette, dit-il, c'est autre chose. Pourquoi ne l'estime-t-on pas, cette pauvre petite fauvette? Pourquoi n'en parle-t-on pas dans le monde? Parce qu'elle est modeste: elle chante pourtant à ravir; jamais elle n'est à côté du ton; elle chante de l'ame; c'est du pathétique, du doux, de l'accentué; elle ne prend rien dans sa tête, toute sa mélodie est dans son cœur; c'est la mère qui berce son enfant; c'est l'amante répétant la chanson du bien-aimé.» Ce tableau est très-joli, mais il n'a été tracé qu'en haine du rossignol.

Revenons à celui-ci: l'anglais Daines Barrington (m. le 14 mars 1800) dit, dans ses Expériences sur le chant des oiseaux, etc., que le rossignol efface tous les autres oiseaux par ses sons moëlleux et flûtés et par la durée non interrompue de son ramage qu'il soutient quelquefois pendant vingt secondes. Le même observateur a compté dans ce ramage seize reprises différentes, bien déterminées par leurs premières et dernières notes, et dont l'oiseau sait varier avec goût les notes intermédiaires; enfin il s'est assuré que la sphère que remplit la voix du rossignol n'a pas moins d'un mille (tiers de lieue) de diamètre, surtout lorsque l'air est calme; ce qui égale au moins la portée de la voix humaine.

Quant au savant M. Dupont de Nemours, (m. le 6 août 1817), qui s'est aussi occupé du langage des animaux et surtout des oiseaux, il prétend que le rossignol a trois chansons: celle de l'amour suppliant, d'abord langoureuse, puis mêlée d'accents d'impatience très-vive, qui se termine par des sons filés, respectueux, qui vont au cœur. Dans cette chanson la femelle fait sa partie en interrompant le couplet par des sons très-doux, auxquels succède un oui timide et plein d'expression. Elle fuit alors, mais.... Les deux amants voltigent de branche en branche; le mâle chante avec éclat très-peu de paroles rapides, coupées, suspendues par des poursuites qu'on prendrait pour de la colère; aimable colère!.... C'est sa seconde chanson, à laquelle la femelle répond par des mots plus courts encore: ami, mon ami.—Enfin on travaille au nid: c'est une affaire trop grande, on ne chante plus. Le dialogue continue, mais il n'est que parlé, et on y distingue à peine le sexe des interlocuteurs. C'est après la ponte que, perché sur une jeune branche voisine de celle qui porte sa famille, un peu au-dessus d'elle, battant la mesure par le petit mouvement qu'il imprime au rameau, et quelquefois par un léger mouvement des ailes, il distrait sa compagne des soins pénibles de l'incubation par les charmes d'une harmonie indicible. Nous retrouverons encore plus bas M. Dupont de Nemours; mais il est temps d'arriver à l'objet principal de cet article, c'est-à-dire au chant proprement dit du Rossignol, dont on a essayé de rendre et d'exprimer les sons sur le papier.

Le premier auteur qui ait fait cet essai singulier, du moins le premier que nous ayons découvert, est un nommé Marco Bettini[162], savant jésuite Italien, (m. à Bologne le 7 nov. 1657). Voici un échantillon du chant du rossignol, qu'il a inséré dans une de ses pièces intitulée Ruben, hilarotragedia satiropastorale:

Tiùu, tiùu, tiùu, tiùu, tiùu,[163] Zpè tiù zqua: Quorrror pipì Tìo, tìo, tìo, tìo, tix. Qutìo, qutìo, qutìo, qutìo; Zquo, zquò, zquò, zquò, Zi zi zi zi zi zi zi zi, Quorròr tiù zquà pipiquì.

Nous n'avons pas sous les yeux la pièce de Bettini, qui a été imprimée à Parme en 1614, in-4o; nous puisons ce passage dans un vieux recueil italien, plein de variétés en tout genre, et qui a pour titre: Il Cannochiale Aristotelico, o sia, Idéa dell'arguta et ingeniosa elocutione, che serve à tutta l'arte oratoria, lapidaria, et simbolica, etc. dal conte D. Emanuele Tesauro cavalier gran croce de' Santi Mauritio et Lazaro; quarta impressione. In Roma, 1664, in-8o de 870 p. sans la table. V. pp. 200-201. Le comte Emmanuel Tesauro est mort en 1677; il était si content de cette imitation du chant du rossignol qu'il dit: «... Incerto, non il rusignuolo sia divenuto poeta, ò il poeta un rusignuolo.»

Le second auteur qui nous a révélé un petit mot sur le chant imité du rossignol, est le vieux fureteur Etienne Pasquier, (m. le 31 août 1615), qui, dans ses Recherches sur la France, édition de 1665, in-fol., s'exprime ainsi, p. 625:

«Moy-mesme me suis voulu quelquefois jouer sur le chant du rossignol en faveur d'une damoiselle qui portait le surnom de Du Bois:

Dessus un tapis de fleurs, Mon cœur arrousé de pleurs Se blottissoit à l'ombrage, Quand j'entends dedans ce bois D'un petit oiseau la voix Qui desgoisoit son ramage. Il me caresse tantost D'un tu tu, puis aussitost Un tot tot il me besgaye: Ainsi d'amour malmené, Le rossignol obstiné Dedans son tourment s'esgaye. Ha, dis-je lors à part moy, Voilà vrayement l'émoy De l'amour qui me domine; Par quoy je veux comme luy Gringuenoter mon ennuy, Pour consoler ma ruine. Je te requiers un seul don, Tu', tu', tu' moy, Cupidon, Tost, tost, tost, que je m'en aille. Il vaut mieux viste mourir, Que dans un bois me nourrir Qui jour et nuict me travaille.

On voit par ces tristes vers que l'amoureux Pasquier n'a pas si bien écouté aux portes du rossignol que le jésuite Bettini; et nous allons voir que ces deux messieurs ne sont rien ou presque rien en comparaison du troisième auteur dont il nous reste à parler.

C'est le docteur Jean-Mathieu Bechstein, célèbre naturaliste et grand chasseur, (n. en 1757 et m. en 1811). Il a laissé vingt-cinq ouvrages, tous relatifs à l'histoire naturelle, aux diverses espèces de chasses et à l'administration des forêts. Il s'était surtout livré à l'ornithologie, et avait fait une étude particulière des mœurs et du langage des oiseaux. On pense bien que le rossignol ne devait pas y être oublié; croirait-on que l'auteur a eu le talent et la patience de noter et d'écrire sous la dictée de l'oiseau même une suite de ces brillantes et éclatantes roulades qui ont valu à ce chantre des forêts le titre de chef d'orchestre dans tous les concerts de la gente emplumée. C'est ce qui a fait dire à M. Ch. Nodier, dans son excellente édition de la Philomela, poème attribué à Albus Ovidius Juventinus, Lutetiæ Parisiorum, 1829; in-8o, p. 22: «Rien n'égale, dans la langue factice de l'imitation, le tour de force extraordinaire du savant ornithologiste allemand Bechstein, qui est parvenu à exprimer assez heureusement avec les signes usuels de notre langue parlée, toutes les modulations de la voix du rossignol. Ce singulier specimen de l'onomatopée est trop curieux pour ne pas trouver ici sa place.» Nous allons donc le donner tant d'après le texte copié par M. Nodier, que d'après une magnifique édition du morceau seul, imprimée sous ce titre: LE CHANT DU ROSSIGNOL, Mons, chez Jevenois, belle page in-fol., dont nous devons un exemplaire à l'amitié de M. Châlon.

Figurez-vous donc le gentil animal, perché sur sa branche, levant la tête, ouvrant le bec et dégoisant ainsi la kirielle de ses sons ravissants:

Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou, Shpe tiou tokoua, Tio, tio, tio, tio, Kououtio, kououtiou, kououtiou, kououtiou: Tskouo, tskouo, tskouo, tskouo, Tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii. Kouorror, tiou. Tskoua pipitskouisi. Tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tsirrhading! Tsi si si tosi si si si si si si si, Tsorre tsorre tsorre tsorrehi; Tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsi. Dlo dlo dlo dla dlo dlo dlo dlo dlo: Kouioo trrrrrrrritzt. Lu lu lu ly ly ly lî lî lî lî, Kouio didl li loulyli. Ha guour guour koui kouio! Kouio kououi kououi kououi koui koui koui koui, ghi ghi ghi; Gholl gholl gholl gholl ghia hududoi. Koui koui horr ha dia dia dillhi! Hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets. Touarrho hostehoi; Kouia kouia kouia kouia kouia kouia kouia kouiati; Koui koui koui io io io io io io io koui Lu lyle lolo didi io kouia. Higuai guai guay guai guai guai guai guai kouior tsio tsiopi.

Voilà le texte pur de la langue des rossignols; on ne sera peut-être pas fâché d'en voir la traduction française, telle que nous l'a donnée un homme de beaucoup d'esprit, dont nous avons déjà parlé dans cet article. Feu M. Dupont de Nemours, membre de l'Institut, a ainsi rendu ce morceau ou partie de ce morceau, dans notre idiome:

Dors, dors, dors, dors, ma douce amie Amie, amie, Si belle et si chérie: Dors en aimant, Dors en couvant, Ma belle amie, Nos jolis enfants, Nos jolis, jolis, jolis, jolis, jolis, Si jolis, si jolis, si jolis Petits enfants. (Un silence.)

Mon amie, Ma belle amie, A l'amour, A l'amour ils doivent la vie; A tes soins ils devront le jour. Dors, dors, dors, dors, ma douce amie, Auprès de toi veille l'amour, L'amour, Auprès de toi veille l'amour.

Nous voulons bien croire que cette traduction est littérale et rendue dans le rythme en usage chez messieurs les rossignols; cependant nous n'en garantirons l'exactitude qu'après avoir retrouvé la prosodie rossignolienne, et le dictionnaire rossignolien-français, que le bon M. Dupont de Nemours avait sans doute consultés.

Cet estimable écrivain ne s'est pas exclusivement occupé du chant du rossignol, il a encore cherché à comprendre et à traduire la langue d'autres oiseaux et même de quelques autres animaux. Quoique ses opinions soient très-hasardées, elles peuvent cependant fixer l'attention sur une foule de faits curieux; car il est certain que les animaux vivant en société ou en famille doivent avoir quelques moyens de s'entendre et de se communiquer leurs idées[164].

C'est une erreur, selon cet observateur, de croire que les oiseaux répètent toujours le même son; il assure que le croassement des corbeaux ne comprend pas moins de vingt-cinq mots différents que voici:

Cra, cre, cro, cron, cronon.

Grass, gress, gross, gronss, grononess.

Crae, crea, crae, crona, groness.

Crao, creo, croe, crone, gronass.

Craon, creo, croo, crono, gronoss.

«Si nous pensons, continue l'auteur, qu'avec nos dix chiffres arabes, qui sont dix lettres, dix mots, en les combinant deux à deux, trois à trois, quatre à quatre, on forme les chiffres diplomatiques de 100, de 1,000, de 10,000 caractères, et que si on les combinait de cinq à cinq, on en ferait un chiffre de 100,000 caractères, ou de plus de mots que n'en a aucune langue connue, on aura moins de peine à comprendre que les corbeaux puissent se communiquer leurs idées. Leurs vingt-cinq mots suffisent bien pour exprimer: là, ici, droite, gauche, en avant, halte, pâturez, garde à vous, l'homme armé, froid, chaud, partir, je t'aime, moi de même, un nid, et une dixaine d'autres avis qu'ils ont à se donner selon leurs besoins.»

Passant des oiseaux aux quadrupèdes, l'auteur dit:

«Le chien n'emploie que des voyelles, et quelquefois, mais seulement dans la colère, les deux consonnes g et z.» (Nous ferons cependant observer à l'auteur que les mots aboyer et japper, qui ne sont que des onomatopées, sembleraient annoncer que le b et le p ne sont pas tout-à-fait étrangers à l'alphabet des chiens.)

«Le chat emploie les mêmes voyelles que le chien, et de plus six consonnes, m, n, g, r, v, f.

»Les araignées emploient deux voyelles et deux consonnes, puisqu'elles prononcent les mots tak et tok.»

Revenant aux oiseaux, M. Dupont prétend que chez eux, l'énergique accentuation du discours tient à la surabondance de l'amour. «Les oiseaux, dit-il, ne peuvent trouver cette force énorme dans leurs muscles si frêles, que par un excès de vie dont les éléments donnent à leur amour une extrême ardeur. En pareil cas, il ne suffit pas d'aimer, il faut ajouter à la pensée même par les intonations et le rythme. C'est ce qui fait nos poètes et ce qui rend nos oiseaux musiciens.

»Le coq parle la langue de ses poules, mais de plus il chante sa vaillance et sa gloire. Le chardonneret, la linotte, la fauvette chantent leurs amours.

»Le pinson chante son amour et son amour propre; le serin, son amour et son talent réel. Le mâle de l'alouette chante un hymne sur les beautés de la nature, et déploie toute sa vigueur lorsqu'il fend les airs et s'élève aux yeux de la femelle qui l'admire.»

On nous permettra ici un petit épisode sur trois illustres poètes du XVIe siècle qui se sont évertués à qui imiterait le mieux dans ses vers le chant de l'alouette, qui, comme celui du rossignol, n'est pas facile à rendre; ces trois grands poètes sont Ronsard, Du Bartas et Gamon. Voici comment chacun de ces messieurs, s'élançant du haut du Parnasse et planant dans les airs, a gazouillé sa petite affaire; d'abord Ronsard:

Elle guindée du zéphire, Sublime en l'air vire et revire, Et y décligne un joli cri, Qui rit, guérit et tire l'ire Des esprits mieux que je n'écri (sic).

Vient ensuite Du Bartas, dont le texte véritable est celui-ci:

La gentille alouette, avec son tire-lire, Tire l'ire à l'iré et tire-lirant tire Vers la voûte du ciel, puis son vol vers ce lieu Vire et désire dire à Dieu Dieu, à Dieu Dieu.

Enfin Gamon, critique de Du Bartas, croit l'emporter sur lui en s'exprimant ainsi:

L'alouette en chantant veut au zéphire rire, Lui crie vie vie et vient redire à l'ire: O ire! fuy, fuy, fuy, quitte, quitte ce lieu, Et vite, vite, vite adieu, adieu, adieu.

Auquel de ces trois gazouilleurs donnerons-nous le prix? L'illustre Ronsard paraît tout au plus digne d'un accessit. Revenons à M. Dupont.

«L'hirondelle, dit-il, qui est toute tendresse, tout affection, chante rarement seule, mais en duo, en trio, en quatuor, en sextuor, en autant de parties qu'il y a de membres dans la famille; sa gamme n'a que peu d'étendue, et pourtant ce petit concert est plein de charmes.» Nous ne dirons rien du rossignol, parce que nous avons précédemment exposé l'opinion de M. Dupont sur le chant de ce coryphée des bois.

DE QUELQUES TRADUCTIONS SINGULIÈRES.

Nous ne voulons pas quitter le poème de la Philomela, dont M. Ch. Nodier a donné un si bon commentaire, et dont nous avons parlé plus haut, sans dire un mot de l'unique traduction française qui existe de ce poème. L'entreprise était ardue, quoique la pièce n'ait que 70 vers; aussi nous ne connaissons que l'intrépide abbé de Marolles qui n'ait pas reculé devant une telle difficulté. Il a tant traduit, tant traduit, le pauvre cher homme, que ce travail ne lui a rien coûté. Sa traduction, en prose mêlée de vers, est dans son Recueil de diverses pièces d'Ovide et d'autres poètes anciens, Paris, 1661, in-8o, p. 29 et suiv.; M. Nodier l'a fait réimprimer à la suite de son commentaire. Nous ne pouvons nous dispenser de citer un passage de cette singulière traduction; c'est celui où l'auteur latin donne les noms par lesquels il exprime le chant ou cri de différents oiseaux, dans les six vers suivants:

Cucurrire solet gallus, gallina gracillat, Pupillat pavo, trissat hirundo vaga. Dum clangunt aquilæ, vultur pulpare probatur; Et crocitat corvus, graculus at frigulat. Gloctorat immenso de turre ciconia rostro; Pessimus at passer tristia flendo pipit. Etc.

Voici la traduction de notre bon abbé:

Le coq a jour et nuit son haut coqueliquais; Cocodaste a la poule et le paon poupe gais; L'hirondelle trinsotte, et de l'aigre trompette L'aigle imite le son, quand le vaultour pulpette. Le noir corbeau croasse; et le geai gris et vert Frigulote au printemps, en automne, en hiver. Le passereau pipie en pleurant sa couvée. Du sommet d'une tour la cigogne élevée Pousse d'un bec fort long sa glottorante voix. Etc.

Dans sa prose digne de sa poésie, le docte abbé nous apprend que la mésange tintine, que la grive gringotte; que l'étourneau pisote; la perdrix caquate; l'oie gratonne, la grue gruine; l'épervier et l'autour piaillent; le milan lippe; la pie jase; le butor bouffe; le tigre rougnonne; le léopard miaule; l'ours grommelle; le sanglier roume; l'éléphant barronne; le cerf zée; l'âne sauvage brame; le grillet grillotte; la souris chicotte; etc., etc. On voit que ces dénominations sont, en grande partie, imitées textuellement de ce latin des deuxième ou troisième siècles, temps où l'on croit qu'Ovidius Juventinus a vécu; mais elles ne subsistent plus[165], ou, pour mieux dire, elles n'ont existé que dans l'œuvre du bon abbé dont le talent ne pouvait leur donner longue vie.

Citons encore un ou deux fragments de quelques autres traductions de cet infatigable pervertisseur du latin en français; leur naïve simplicité pourra amuser le lecteur. Dans ses immenses travaux de ce genre, il n'a pas dédaigné les différentes petites pièces attribuées à Virgile, telles que le culex, la ciris, le moretum, le copa, la mort de Mécène, etc. Il les a toutes traduites, et toutes ces traductions sont dignes de lui, mais il s'est surpassé dans la ciris. Après le discours que Charmé, nourrice de Scylla, fille de Nisus, tient à cette bonne princesse, qui se leva pendant la nuit pour aller couper le cheveu fatal d'où dépendait la vie de son père, le poète dit:

Hæc loquitur, mollique ut se velavit amictu, Frigidulam injecta circumdat veste puellam; Quæ prius ut tenui steterat succincta corona; Dulcia deinde genis rorantibus oscula figens, Persequitur miseræ caussas exquirere tales......

Ce passage est ainsi rendu par le digne abbé:

Elle tint un discours, et vêtit un manteau De fine laine épais, taillé par le ciseau. Dès qu'elle eut mis aussi sur l'épaule faiblette De la jeune princesse une veste mollette, (Elle n'avait pour lors qu'un simple cotillon), Elle voulut lui rendre un peu de vermillon, La baisant à la joue où découlaient ses larmes, Qui l'avaient fort changée en ternissant ses charmes. Elle lui demanda d'où venait son ennui......

Pouvait-on lutter d'une manière plus heureuse avec l'original? Oui, si nous en jugeons par la version des épigrammes de Martial, due au même auteur; nous citerons seulement la 159e du livre des Apophorètes ou les présents; le poète latin a dit:

AMICTORIUM.

Mammosam metuo: teneræ me trade puellæ, Ut possint niveo pectore lina frui.

Le poète français a dit:

UNE CHEMISE DE FIN LIN.

Je crains les mamelues, Ces grosses faffelues, De qui tout est grossier; Qu'on me donne une fille et jeune et délicate, Afin que de mon lin le fil souple à plier Puisse entourer son sein où la blancheur éclate.

Dans la 42me épigramme du 1er livre, sur la mort de Porcie, la traduction de ce vers,

Dixit et ardentes avido bibit ore favillas.

est encore bonne à citer:

Elle tint ce discours et mit entre ses dents Pour se faire mourir force charbons ardents.

C'est à peu près ainsi que l'abbé de Marolles a traduit les quinze livres des épigrammes de Martial; aussi Ménage a bien eu raison de mettre sur son exemplaire de cette traduction: Epigrammes contre Martial. Au reste toutes les versions de ce vrai traditore des classiques latins, sont de même force.

Il a aussi existé des traductions d'auteurs en prose, qui peuvent rivaliser de bizarrerie et de ridicule avec celles des poètes. Par exemple, un sieur Thomas Guyot, dit le Bachelier, a publié à Paris, en 1666, une version des plus belles lettres de Cicéron à ses amis, et voici comment il rend dans notre langue la seconde lettre du livre IV ad familiares, adressée à Servius Sulpicius; bornons-nous à quelques passages du commencement, et citons d'abord le latin:

A. D. III. Kal. Maias quum essem in Cumano, accepi tuas litteras.... Postquam eas legi, Postumia tua me convenit et Servius noster. His placuit, ut tu in Cumanum venires; quod etiam mecum ut ad te scriberem, egerunt.......

Traduction de M. Guyot:

«Monsieur,

»J'ai reçu votre lettre le vingt-neuvième d'avril, lorsque j'étais au Cumin.... Après l'avoir lue, madame votre femme m'ayant fait l'honneur de me venir voir avec monsieur votre fils, ils ont jugé à propos que vous prissiez la peine de venir ici, et m'ont obligé de vous en écrire.......»

On avouera que, grâce à son traducteur, monsieur Cicéron, habillé à la française, s'exprime ici avec toute la politesse que comporte notre style épistolaire actuel. Le bon M. Guyot n'est pas moins galant avec d'autres personnages contemporains de l'orateur romain; il se garde bien de les appeler simplement par leurs noms en us. Ainsi Trebatius est sous sa plume, monsieur de Trébace; Pomponius, monsieur de Pompone; etc. Il est vrai que c'était assez la coutume au XVIIe siècle de tout mettre à la française dans la république romaine. Le traducteur Perrot d'Ablancourt fait un colonel de tout tribun militaire; Patru appelle le Forum, le Palais. En s'adressant aux juges grecs ou romains, on aurait cru manquer à la civilité si on ne leur eût pas dit Messieurs. Et cela se retrouve encore dans des traductions imprimées au XVIIIe et même au XIXe siècle. Nous y avons vu avec édification que J. César, dans ses Commentaires traduits, nous parle du diocèse de Langres, de celui de Trèves, etc.

Ajoutons que notre théâtre français jusqu'aux trois quarts du XVIIIe siècle, a été, quant au costume, au niveau des traductions dont nous venons de parler. Les Horace, les Brutus, les Auguste, les Cinna paraissaient sur la scène en grande perruque à trente-six marteaux, justaucorps de velours, veste brodée, culotte de soie et beaux bas blancs roulés sur le genou, avec boucles de pierreries à la jarretière et à l'escarpin de peau de chèvre.

Notes in this chapter

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