DOUZIÈME OBJET.
Reading edition
PIÈCES RELIGIEUSES.
I.
DE QUELQUES OUVRAGES MYSTIQUES ASSEZ SINGULIERS, PUBLIÉS DANS LES XVIe ET XVIIe SIÈCLES.
Rien n'est plus étrange et parfois plus ridicule que les titres sous lesquels certains pieux écrivains croyaient jadis devoir publier leurs ouvrages, pour attirer et fixer l'attention des lecteurs. Ils avaient en cela imité les Juifs et les Orientaux, qui ont toujours été fous de ces titres allégoriques, annonçant la puérilité du goût. C'est surtout dans les seizième et dix-septième siècles que nos dévots auteurs ont multiplié ces enseignes bizarres des produits de leur imagination souvent déréglée quoique tendant toujours vers un but très-louable en lui-même. Par exemple, l'un d'eux voulait-il réchauffer la piété des fidèles dans le saint temps de l'Avent, il prenait pour sujet de ses méditations, les neuf grandes antiennes qui se chantent alors et qui toutes commencent par O; puis il croyait faire merveilles en annonçant son livre sous ce titre allégorique et vraiment ridicule:
La doulce mouelle et saulce friande des saints et savoureux os de l'Avent. Paris, 1578, in-8o.
Cet écrivain, qui voulait que l'on suçât et savourât la moelle de ces os, depuis le 15 décembre jusqu'au 25, se nommait Jean Massieux, prêtre de Mantes.
Un autre (Jean Dusaix) recommande la sobriété en Carême, dans le petit ouvrage suivant qui est en vers:
L'Opiate de sobriété, composé en Caresme pour conserver au cloître la santé de religion. Lyon, 1553, in-8o.
Le poète débute ainsi:
Ma bonne sœur, ma chère Philiberte, Je suis certain que vous êtes experte Quant au jeûner; car avez quarante ans: Mais ci-devant, ainsi que je l'entends, Avez dormi dedans un lit mollet, Avez mangé de la chair de poulet.....
Puisque nous parlons du Carême, citons encore un ouvrage dans lequel on détaille ce qui se servait sur table au XVe siècle dans ce temps de mortification; nous suivons exactement l'orthographe de l'auteur:
Le Quadragesimal spirituel, c'est assavoir la salade, les feubves (fèves) frites, les poys, la purée, la lamproye, le saffren, les orenges, la violette de mars, les pruneaulx, les figues, les alemandes (amandes), le miel, le pain, les eschaudez, le vin blanc et rouge, l'ypocras; les invitez au disner, les cuisiniers, les serviteurs à table, les chambrières servant de blanches nappes, serviettes, pots et vaisseles; les Grâces après disner, le luc (luth) ou harpe, la dragée, pasques-flories et les grandes-pasques; puis enfin le double des lettres du Sainct-Esprit envoyées aux dames de Paris, veufves, jeunes religieuses, filles et pucelles, etc. Paris, veufve Michel Lenoir, (sans date), pet. in-4o goth. de 27 feuillets.
Une autre édition a pour titre:
S'ensuit le Quadragésimal spirituel qui traicte de toutes sortes de viandes qui sont nécessaires pour user en karesme, avec les servans et servantes qui servent à table et puis le jeu de la harpe pour yssue de table. Paris, Jehan Janot, in-4o de 26 feuillets, fig.
Ajoutons:
Le royal Syrop de pommes, antidote des passions mélancholiques, par Gab. Drohyn, médecin. Paris, Moreau, 1615, in-8o.
Petit traité recherché.
L'ame comme le corps pouvant éprouver des incommodités, un docteur spirituel a jugé à propos d'offrir aux pauvres malades l'instrument allégorique suivant:
La Seringue spirituelle pour les ames constipées en dévotion; par un Missionnaire. Paris, (sans date), in-8o.
Ce rude docteur ne ménage pas les dames qui se fardent, comme on peut en juger par ce passage, pag. 180 du volume: «Vilaines carcasses, cloaques d'infection, bourbiers d'immondices, n'avez-vous pas honte de vous tourner et retourner dans la chaudière de l'amour illicite, et d'y rougir comme les écrevisses lorsqu'elles cuisent, pour vous faire des adorateurs? Au reste il est juste que des visages qui ne savent plus rougir de pudeur, rougissent au moins par artifice. Mais puisque vous avez voulu imiter la rougeur des écrevisses, comme elles, vous irez à reculons dans la voie du ciel.»
Un autre médecin de l'ame a aussi publié:
La Conserve de grâce et les neuf médicaments du chrétien malade. Paris, in-8o.
L'auteur est Pierre Doré, Dominicain, mort en 1569; c'est l'homme de ce temps le plus fécond en livres à titres singuliers; on en compte trente-neuf, entre autres ses Allumettes du feu divin, etc. Le Pâturage de la brebis humaine, etc. L'Anatomie et description mystique des membres de Notre Seigneur. La Tourterelle de viduité, etc. Le Passereau solitaire, etc., etc., etc.
On connaît aussi:
Les Pillules spirituelles pour la guérison de l'ame et du corps, de Cameron. Bordeaux, 1615, in-8o.
Ce Jean Cameron, célèbre théologien protestant, est mort à Montauban en 1625. Il était né à Glascow.
Il paraît que la mise des femmes n'était pas très-décente au XVIIe siècle, car ce siècle fourmille d'ouvrages publiés à ce sujet. Nous allons en citer quelques-uns:
Discours particulier contre les femmes desbraillées de ce temps; par Pierre Juvernay. Paris, 1637, in-8o.
Livre assez rare, quoiqu'on en ait fait trois éditions dans la même année.
Discours contre les filles et les femmes mondaines découvrant leur sein et portant des moustaches; par P. Juvernay. Paris, 1640, in-8o.
C'est sans doute une autre édition du même ouvrage.
Le Chancre ou couvre-sein féminin, ensemble le Voile ou couvre-chef féminin; par Jehan Polman, chanoine de Cambray. Douai, 1635, in-8o.
Livre assez rare et recherché à cause de son titre.
De l'abus des nudités de gorge, tiré de la Sainte Ecriture, des Conciles et des Pères; (par Jacques Boileau). Bruxelles, 1675, in-8o.—1677, in-12;—et 1680, in-12.
Cet ouvrage est divisé en deux parties: la première annonce que les nudités de gorge sont blâmables et nuisibles; la seconde traite des vaines excuses des femmes qui ont la gorge et les épaules nues. Ce livre est terminé par une ordonnance des vicaires-généraux de l'Archevêque de Toulouse, portant: «Nous enjoignons aux confesseurs séculiers et réguliers, sous peine de suspension, de refuser les sacrements à celles qui porteront les bras nuds, ou la gorge ou les épaules découvertes et dont la nudité ne sera pas modestement cachée par des toiles non transparentes; de laquelle nudité nous nous réservons l'absolution.......»
Avis aux femmes et aux filles sur leur nudité de gorge et d'épaules;—Instruction à l'usage des grandes filles pour être mariées; ensemble la manière d'attirer les amants;—Lettre à une jeune dame nouvellement mariée, avec la réponse. (Sans nom de ville), 1749, in-8o.
Passons à d'autres sujets; on en connaît plusieurs publiés sous le titre de Fouet, c'est-à-dire vive réprimande; ainsi nous avons:
Le Fouet de l'Académie des pécheurs, bastie sur la famine du prodigue évangélic; par V. P. F. Ph. Bosquier, montois. Arras, 1597, in-8o.
Le Fouet des apostats, augmenté d'une réponse du second fouet des mesmes apostats; par F. N. Aubespin. Tolose, Colomiez, 1606, in-12.
Nous ne connaissons pas la première édition de cet ouvrage.
Le Fouet divin des jureurs, parjureurs et blasphémateurs du très saint nom de Dieu, de Jésus et des Saints...; par le R. P. Jean Bernard. Douay, 1618, in-12.
Le fouet des menteurs, par Jacques d'Ambrun. Lyon, 1638, in-16.
Le fouet des paillards, ou juste punition des voluptueux et charnels; par M. L. P. (Mathurin le Picard), curé de Menil-Jourdain. Lyon, 1628, in-12.
Autres sujets:
La Louange des femmes, extraite du commentaire de Pantagruel sur l'Androgine de Platon: assavoir le Blason de la femme, etc.; par André Misogine; en vers. (Sans nom de ville ni d'imprimeur), 1551, in-8o.
L'auteur s'est caché sous le nom de Misogine, qu'il aurait dû écrire Misogyne, et qui signifie ennemi des femmes. En effet il justifie ce nom par la manière absurde dont il parle du sexe dans ce livre hétéroclite. On en peut juger par cet extrait du Blason de la femme:
Femme, plaisir de demye heure, Et ennuy qui sans fin demeure; Femme, soudaine repentance, Femme, mortelle pénitence. Femme, feu du diable attisé, Femme, vrai diable desguisé. Femme, que pourray-je plus dire Pour plus amplement te descrire? Rien: je dy assez de diffame En un mot, quand je te dy femme.
Peut-on pousser l'impertinence plus loin? Que l'on vienne après cela nous vanter la politesse de nos aïeux et leur galanterie respectueuse pour les dames. Au reste, dans tous les temps il s'est rencontré des esprits biscornus et très-biscornus qui ont bien mérité cette épithète de la part de leurs victimes.
Discours facétieux des hommes qui font saler leurs femmes à cause qu'elles sont trop douces, lequel se joue à cinq personnages. Rouen, Abr. Cousturier (sans date), in-8o goth.
Très rare.
Les baisers spirituels et les moyens de se joindre à Dieu en ce monde; par Rivault dict Florence; Paris, 1599, in-18.
Les quatre baisers que l'ame dévote peut donner à son Dieu dans ce monde; par J. d'Hennetières. Tournay, 1641, in-12.
Ce doit être une seconde édition de l'ouvrage précédent. L'un et l'autre sont rares.
Les chastes caresses du fidèle courtisan, avec un brief rudiment de l'amour; par J. Perret. Paris, 1654, in-8o.
Lunettes spirituelles pour conduire les femmes religieuses au chemin de perfection, trad. du latin de Denis le Chartreux. Paris, 1597, in-18.
Tous ces livrets sont recherchés et se paient assez cher, mais plus à cause de leur rareté et de leurs titres singuliers, qu'à cause de leur mérite intrinsèque, marqué au coin de l'ignorance et de la naïve expression du temps.
Quelques ouvrages relatifs à la Sainte Vierge vont encore nous offrir des singularités assez remarquables.
II.
DE QUELQUES OUVRAGES SINGULIERS RELATIFS A LA VIERGE MARIE.
Ces sortes de livres assez rares fourmillent de particularités d'autant plus curieuses et d'autant plus piquantes, que le sujet est plus grand et plus solennel. Le premier ouvrage qui va nous occuper, regarde Notre-Dame de Lorette; ce n'est pas que son titre soit très-singulier, mais nous lui avons trouvé d'autres droits à figurer dans notre galerie. Il est intitulé:
La Maison de la Sainte Vierge dans laquelle Dieu s'est fait homme, enlevée de Nazareth par les Anges, et après plusieurs changements portée à Lorette[168]: sa vérité, sa sainteté et ses grâces expliquées en faveur des personnes dévotes à cette sainte Mère, par le P. Chérubin Ruppé, religieux Récolé (sic), professeur en sainte théologie. Lyon, J. Certes, 1680, in-12.
Ce qui nous a paru curieux dans ce livre écrit d'un style très-naïf, n'est point la translation de la maison de Nazareth, histoire très-connue et exposée depuis longtemps à la vénération des fidèles, mais ce sont les détails que le pieux auteur donne sur la vie et les actions de la Sainte Vierge, rapportant avec la plus grande précision les dates de son âge aux époques de son mariage, de son accouchement, de son retour d'Egypte, de sa mort, etc. Quoique ces dates soient plus qu'apocryphes, comme elles sont peu connues, nous allons donner un petit extrait du début de l'ouvrage où elles se trouvent; cet extrait suffira pour faire juger du style, de la foi fervente et de la singulière érudition de l'auteur, qui aurait dû indiquer les sources où il a puisé.
«La sainte maison de Nazareth, dit-il, estoit une partie de la dot qui fut assignée à la Sainte Vierge par son contract de mariage; et c'est le sacré lieu où Sainte Anne, dans sa vieillesse, après vingt ans de mariage et de stérilité, enfanta la reine du ciel, digne et unique fruit de la sainte fécondité du père et de la mère[169].
»C'est là que S. Joseph, âgé de trente-cinq ans, ayant à l'imitation de la Sainte Vierge consacré sa virginité par le vœu, demeuroit avec elle aprez l'avoir reçue des mains des prêtres dans le temple par la sainte alliance d'un légitime mariage comme un sacré dépôt.....
»C'est dans cette sainte maison que se passa le céleste colloque de l'ange Gabriel[170] avec la même Sainte Vierge et que fut accompli le très-adorable mystère de l'incarnation du Verbe, le 25e jour du mois de mars, la Sainte Vierge étant âgée de treize ans et onze mois commencés, et dans le quatrième mois de son mariage, selon l'histoire qui assure qu'elle épousa S. Joseph à l'âge de treize ans six mois et treize jours.
»C'est de ce saint lieu qu'elle partit avec son époux pour le voyage des montagnes de la Judée, et elle s'y retira de rechef aprez avoir fait trois mois de séjour chez sa cousine Sainte Elisabeth, pour assister à ses couches et honorer de sa présence la naissance du précurseur de son divin Fils.
»C'est de là qu'elle partit avec son saint Epoux pour aller en Bethléem[171] où, âgée de quatorze ans trois mois et dix-sept jours, elle accoucha le 25e jour du mois de décembre, et vit naître de ses chastes entrailles le Roi de gloire, le Fils éternel de Dieu, le Sauveur et l'époux de nos ames, qui sortit de son sein virginal en la manière que les rayons du soleil passent à travers le crystal[172]; n'y ayant pas plus de différence dans la virginité de Marie après l'accouchement et avant la conception, qu'il n'y en a dans le crystal après qu'il a été traversé par les rayons du soleil, si ce n'est qu'avant la conception, c'était la virginité et l'intégrité d'une céleste fille; et qu'aprez l'accouchement, c'était la virginité et l'intégrité d'une divine mère. Aussi la douleur, les immondices et le reste des misères des couches des autres femmes furent si éloignées des divines couches de cette admirable Vierge, que l'on ne sauroit les y soupçonner sans tomber dans le reproche d'un énorme blasphême. Elle resta en Bethléem jusqu'au jour de sa sainte purification, et, après avoir satisfait à cette cérémonie, elle s'en retourna avec son fils et son époux en sa maison de Nazareth.
»C'est de là qu'ils partirent pour s'enfuir en Egypte, selon l'ordre que S. Joseph en avoit reçu du ciel par le ministère de l'Ange, pour fuir la cruauté du tyran. Ensuite ce même lieu sacré fut celui de leur retraite, la Sainte Vierge étant dans sa vingt-deuxième année, à leur retour d'Egypte, après une absence de sept ans....
»C'est de cette sainte maison de Nazareth que la très-sainte Vierge partait ordinairement chaque année au temps de Pasques pour aller avec son fils et son époux célébrer cette feste en Jérusalem, où ce divin enfant âgé de onze ans et trois mois, s'étant une fois soustrait secrètement de leur compagnie, fut trouvé, le troisième jour aprez, dans le temple, au milieu des docteurs; et ils s'en retournèrent tous trois ensemble en leur maison à Nazareth.
»La Sainte Vierge, de qui le corps virginal ne fut jamais ni menacé ni atteint de la moindre apparence d'aucune sorte d'infirmité, finit le sacré cours de sa précieuse vie à l'âge de soixante et douze ans, l'an cinquante-huitième après son divin accouchement. Il y a de bons auteurs qui assurent que cette très-sainte mort arriva dans la sainte maison de Nazareth; d'autres croient que ce fut en Jérusalem, sur le mont Sion, dans la maison de S. Jean l'Evangéliste. Enfin d'autres veulent que la Sainte Vierge finit cette vie mortelle dans la sacrée maison du cénacle qui avait été honorée de l'institution du très-auguste sacrement de l'Eucharistie et de la descente du Saint-Esprit en langues de feu[173].
»Mais s'il n'est pas avéré que la maison de Nazareth ait été honorée de la mort précieuse de la mère de Dieu, il est très-vraisemblable qu'elle reçut les derniers soupirs de S. Joseph, dont la Sainte Vierge resta veuve à l'âge de quarante-deux ans, son divin Fils en ayant alors vingt-sept. Il est aussi à croire que S. Joachim et sainte Anne qui moururent octuagénaires peu de temps l'un après l'autre, et laissèrent leur sainte fille orpheline dans le temple à l'âge de douze ans, finirent aussi leurs jours dans la même maison puisqu'elle leur appartenait...»
L'auteur assure ensuite, p. 19, d'après la tradition, que «les apôtres, aussitôt après l'ascension de Jésus-Christ et la descente du Saint-Esprit, commencèrent à exercer dans cette maison, la puissance sacerdotale, et y célébrèrent le Saint-Sacrifice de la Messe pour la première fois...; elle fut donc la première église du monde[174].»
Nous ne prolongerons pas ces citations tirées de l'ouvrage du R. P. Ruppé, sur la maison de Lorette. L'article est un peu long, soyons plus bref dans ce qui nous reste à dire de deux ou trois autres opuscules singuliers relatifs à la Sainte Vierge.
Dissertatio theologica de sanctificatione seminis Mariæ virginis in actu conceptionis Christ.... Authore Samuele Schoroeero. Lipsiæ, apud Braunium, 1709, in-4o.
Cet ouvrage qui a eu deux éditions parfaitement semblables pour la date et le format, n'en est pas moins très-rare; son titre indique assez la nature et le caractère de singularité du sujet. Tout ce que nous pouvons en dire, c'est que sa rareté n'est pas un grand malheur, puisque l'auteur est encore moins réservé que Sanchez dans son Traité de Matrimonio. (Voy. le Catalogue des livres de la bibliothèque du savant bibliographe M. Leber, no 95.)
Les Complainctes de la glorieuse Vierge Marie moult pitéables, voyant son filz pendu en la croix pour rachepter nature humaine; petit in-8o goth.
Cet opuscule est recherché quoiqu'il ne consiste qu'en quatre feuillets.
De tous ces vieux livres ascétiques singuliers, bizarres et même ridicules par leur titre et leur contenu, il en est peu qui puissent le disputer aux deux suivants qui traitent des beautés corporelles de la Sainte Vierge. Le premier a pour titre:
Le livre de la Toute-belle sans pair, qui est la Vierge Marie, de laquelle est escripte la formosité et beauté spirituelle, à la similité de la spéciosité corporelle. Paris, Jehan Petit, (sans date, mais vers 1525); pet. in-8o goth.
Ce traité mystique est curieux; il suffit, pour faire juger de sa bizarrerie, de rapporter les titres de quelques chapitres relatifs à la spéciosité corporelle de Marie, par exemple: De l'office de l'oreille;—Méditacion dévote du nez de la Vierge Marie, et des deux narines;—De la modérée grosseur des lèvres de la Vierge;—Comment la bouche doibt estre de moyenne ouverture;—Méditacion aux espaules de la Saincte Vierge;—Comme le sacré ventre de Marie est la fontaine de vie;—Méditacion aux cuisses (de la Vierge) qui sont force et espérance;—Comme la Sainte Vierge est comparée à l'éléphant;—etc., etc. (Voyez sur ce traité, le Supplement de M. Brunet, tom. II, p. 313, et le Bulletin du bibliophile, Paris, Teschener, janvier 1837, p. 365, no 860 du Catalogue des livres rares; ce sont deux annonces seulement.
Le second ouvrage du même genre, mais publié longtemps après le précédent, est intitulé:
Dévote salutation aux membres sacrés du corps de la glorieuse Vierge mère de Dieu, par le R. P. I. H. Capucin. Paris, Hauteville, 1678, in-16 de 16 pag.
Un exemplaire de cette petite drôlerie mystique existait dans le beau cabinet de M. Nodier, et a été adjugé à la vente de ses livres, en 1829, pour la somme de 27 fr. 05 c., quoique le titre eût un peu souffert.
Rien n'égale l'enthousiasme du R. P. Capucin pour les beautés corporelles de Marie; il l'a exprimé en vingt articles plus ou moins longs, mais cependant de peu d'étendue, puisque la totalité du volume est de 16 pages. Chaque article est consacré à un membre de la Vierge, et tous sont disposés dans l'ordre suivant: 1. La teste; 2. les cheveux; 3. la face; 4. les oreilles; 5. les joues; 6. la bouche; 7. le palais; 8. le col; 9. les espaules; 10. les bras; 11. les mains; 12. la poictrine; 13. les mamelles; 14. le cœur; 15. le ventre; 16. les genoux; 17. les pieds; 18. le sang; 19. tout le corps; 20. l'ame; puis une prière finale.
Il paraît que ce livret a été connu d'Adrien Valois (m. en 1692), et qu'il a allumé sa bile; car voici comment ce savant rigoriste, s'en explique dans le Valesiana, p. 46: «Que n'aurait point fait le pape Innocent XI, s'il avait ouï parler de l'impertinente dévotion de ce Moine dont on nous parlait l'autre jour? N'aurait-il pas condamné rigoureusement des supérieurs qui souffrent qu'un de leurs visionnaires fasse imprimer des oraisons adressées à toutes les parties du corps de la Sainte Vierge en particulier? La religion, la pudeur, le bon sens ne sont-ils pas blessés par une extravagance semblable?»
M. Nodier, moins susceptible et moins irascible qu'Adrien Valois, et ne voyant dans ce colifichet séraphique qu'une dévotion plus bizarre que coupable, a fait réimprimer les vingt articles dans ses curieux Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, Paris, 1829, in-8o, p. 226-33. On ne sera peut-être pas fâché de voir un échantillon du style du révérend père; nous demanderons donc à M. Nodier, la permission de consigner ici quelques-uns de ces articles; de telles élucubrations ne sont point à dédaigner pour quiconque se plaît aux singularités littéraires des XVIe et XVIIe siècles. Voici les hommages que le pieux auteur adresse à certaines parties du corps de la Sainte Vierge:
A la Teste. «Je vous salue, souverain chef de Marie, Emperière (Impératrice) du ciel et de la terre, terreur des puissances de l'enfer, gloire de celles du ciel, couronne des plus éclatantes estoilles.
Aux Cheveux. »Je vous salue, cheveux charmants de Marie, rayons du soleil mystique, ligne du centre et de la circumférence de toute la perfection créée, veines d'or de la mine d'amour, liens de la prison de Dieu, racines de l'arbre de vie, ruisseau de la fontaine du Paradis, cordes de l'arc de la charité, filets de la prise de Jésus et de la chasse des ames.
Au Palais. »Je vous salue, doux palais de la bouche de Marie, ruche à miel qui ensucre ses lèvres, qui coule le nectar du ciel, qui confit l'absynthe de nostre vie, qui adoucit nos amertumes, cave du vin de l'amour qui réjouit le cœur des hommes.
Aux Bras. »Je vous salue, bras laborieux de Marie, officiers de la despense de Jésus, aisles de la Reyne des Séraphins, rames de la navire sacrée qui porte le pain de vie; bras qui étouffez le diable, bras qui embrassez les hommes, bras qui emprisonnez Dieu.
Aux Mammelles. »Je vous salue, mammelles virginales de Marie, nourisses du nourissier de l'univers, aumonières de l'indigence et de la pauvreté de Dieu, procuratrices des aliments de Jésus, vivandières célestes de ses innocents appétits, vases de rosée du ciel, fontaines de manne coulante, nacres de perles liquides, sources de sucre et de laict.
Au Ventre. »Je vous salue, ventre miraculeux de Marie, officier des prodiges de Dieu, arche de son alliance avec les hommes, lict nuptial des deux natures corporelles, qui a uni deux métaux insociables, amas de bled environné de lys, sphère qui a porté le soleil, aurore qui a produit le jour.
Aux Pieds. »Je vous salue, pieds infatigables de Marie, pôles du ciel animé, piédestals des colomnes sacrées qui portent le Louvre de Dieu, légats du sainct Evangile, courriers de nostre fœlicité, laboureurs du salut des ames.
Au Sang. »Je vous salue, sang de Marie, estoffe de laquelle s'est fait l'habit du Verbe incarné, pourpre du monarque des rois, substance que Dieu a briguée, formateur de qui vous a formé, ouvrier de l'hostel miraculeux qui a logé corporellement toute la divinité, etc., etc.
Nous nous bornons à ces huit articles; ils suffisent pour faire apprécier le talent de l'auteur et la richesse de son imagination dans les allégories mystiques auxquelles il soumet chacune des perfections de Marie.
Il existe encore un ouvrage relatif à la Vierge, composé dans le XIIIe siècle, par Albert Legrand, et qui est fort singulier; c'est sans doute là que plusieurs des auteurs ridicules que nous venons de citer, ont puisé leurs folies. Ce livre a pour titre: Liber de intemerate Dei genetricis Marie laudibus; Lugduni, 1503, petit in-4o de 78 feuillets. Il est divisé en 266 chapitres, dont quelques-uns sont fort bizarres, comme on va le voir par la courte exposition de leurs titres que nous traduisons en français; par exemple, l'auteur demande:
Chap. 19. Sous quelle forme l'ange Gabriel a-t-il dû apparaître à Marie? Etait-ce sous la forme d'un serpent ou sous celle d'une colombe?—Non, c'était sous la forme humaine, puisqu'il annonçait la naissance d'un homme.
Chap. 25. Quelle était la couleur du vêtement de l'ange?—Il était blanc, symbole de l'innocence.
Chap. 29 et 31. A quelle heure et dans quel lieu s'est faite l'annonciation?—Dès le point du jour et à Nazareth.
Chap. 36. Pourquoi l'ange s'est-il adressé à la Vierge Marie plutôt qu'à S. Joseph?—Le genre humain ayant été perdu par une femme, il était naturel qu'il fût sauvé par une femme.
Chap. 37. Que faisait la Sainte Vierge au moment de l'annonciation?—Elle était en contemplation.
Chap. 40. Quel âge avait alors Marie?—Douze ans au moins.
Chap. 44. Quelle était la couleur de sa peau?—Noire.
Chap. 45 et 46. Et celle de ses cheveux et de ses yeux?—Egalement noire.
Chap. 58. Etait-elle assise ou debout quand l'ange s'est présenté?—Elle était assise.
Chap. 71. Qui a été le confesseur de la Sainte Vierge? (Question absurde, puisque Marie n'a jamais péché.)—L'auteur prétend que ce ne pouvait être que S. Pierre, puisqu'il était pape.
Chap. 96. Marie était-elle modeste dans ses habits?—Très-modeste; c'est tout au plus si elle en avait deux, l'un pour les jours ouvriers, l'autre pour les jours de fête.
Chap. 133 et suiv. La Sainte Vierge était-elle instruite?—Très-certainement; elle possédait toutes les sciences, les arts mécaniques, les arts libéraux, le trivium, le quadrivium,[175] et même la théologie.
Etc., etc.
Nous nous garderons bien d'épuiser la liste de ces questions oiseuses et ridicules dont Albert développe très au long les solutions. Il a écrit en latin, et c'est fort à propos pour certains sujets, surtout ceux des chap. 238, 240, 243, etc. Au reste, si l'auteur n'eût jamais fait que cet ouvrage, au lieu d'Albert le Grand nous aurions Albert tout court; ou plutôt son nom, comme tant d'autres, aurait disparu de la scène du monde. Mais cet homme était le plus grand théologien, le plus grand philosophe et le premier polygraphe de son temps, et son nom inscrit sur 21 vol. in-fol. de ses œuvres, qui pourtant ne seront jamais réimprimées, traversera encore des siècles. Il est mort à Cologne, en 1280, âgé de 87 ans. Les légendaires prétendent que dans son adolescence, il fut honoré d'une visite de la Sainte Vierge qui dessilla les yeux de son entendement et lui promit qu'il serait un jour une des plus grandes lumières de l'Eglise; l'origine de cette fable aurait-elle pris sa source dans le traité De Mariæ laudibus, dont nous venons de parler?
Encore un ouvrage assez singulier sur la Sainte Vierge:
«Sensuit une dévotion et recollection pour méditer et penser cordialement la saincte et sacrée gésine de Nostre-Dame: c'est-à-sçavoir depuis la nativité de Nostre-Seigneur jusqu'à la purification, etc. (Sans date), in-4o.»
Ce curieux manuscrit sur VÉLIN, enrichi de huit belles miniatures de la grandeur des pages, a été vendu 36 fr. chez M. d'Ansse de Villoison en 1806.
Le vieux mot GÉSINE, employé dans le titre de cet ouvrage, signifie l'état d'une femme depuis le moment de ses couches jusqu'à l'instant des relevailles, c'est-à-dire jusqu'à la cérémonie dont elle est l'objet à l'église, la première fois qu'elle y vient après ses couches. Ce mot était très-usité dans les XIVe, XVe, XVIe et XVIIe siècles. Les articles suivants, que nous avons extraits du beau Catalogue des archives de M. de Joursanvault, Paris, Teschener, 1838, 2 vol. in-8o, en font foi:
«No 525. Dépenses faites pour le fait de la GÉSINE de madame la duchesse de Touraine..... depuis le 1er juillet 1391.
»No 710. Un drapier donne quittance du drap destiné à housser deux coffres pour la GÉSINE de la duchesse d'Orléans.
»No 536. Parties de plusieurs choses délivrées à Roulet Pasquier, varlet de garde-robe de Mme la duchesse d'Orléans, pour faire porter à Asnières devers madicte Dame, tant pour le fait de sa GÉSINE et de son enffant, comme autrement.
»No 714. Jehan Porchet peint deux biers à berser (berceaux), l'un grand et l'autre petit, pour l'enfant de la GÉSINE dont la duchesse d'Orléans est grosse. 1396.
»No 3543. Valentine de Milan, duchesse d'Orléans, fait payer 100 francs d'or à Jeanne Lagoutière, sage-femme, pour les soins qu'elle lui a donnés dans la GÉSINE qu'elle a faite à Asnières de son fils Philippe d'Orléans. 1396.
»No 715. Payement à Perrette Daugière, couturière, de la façon de huict paires de draps pour GÉSIR la damoiselle, la nourrisse, la berceresse et la femme de chambre de Philippe d'Orléans; de deux grands fons à la cuve à baigner de la Duchesse, et de deux paillasses pour GÉSIR les fourries au dehors de la chambre de ladite dame. 1397.
»No 721. Plusieurs pièces relatives aux meubles des chambres de la duchesse d'Orléans, pour sa prochaine GÉSINE. 1400.
»No 612. Guillaume Granchier, mercier, donne quittance pour douze pièces de petits cendaulx qu'il a vendus pour faire certaines chambres pour la prochaine GÉSINE de la duchesse d'Orléans. 1400.
»No 619. Bernart Bousdrach, dit Pagain, mercier, vend à la duchesse d'Orléans une pièce de satin blanc livrée à Coucy, pour le fait de sa GÉSINE. 1401.
»No 642. Un marchand fournit deux pièces de toile de Reims, pour faire deux draps de parement pour la GÉSINE de la duchesse de Touraine. 1490.»
Etc., etc., etc.
Nous citerons encore Marot, qui, dans son Estrenne à madame la Dauphine, dit:
A madame la Dauphine Rien n'assigne, Elle a ce qu'il faut avoir; Mais je la voudrais bien voir En GÉSINE.
Cette Dauphine doit être Catherine de Médicis, qui, mariée à Henri II, le 28 octobre 1533, à Marseille, n'en eut d'enfants qu'en 1544.
Le dernier morceau singulier ou pour mieux dire absurde que nous rapporterons sur la Sainte Vierge, est le troisième paragraphe du second chapitre de l'Histoire des Carmes, où il est question du TESTAMENT de Marie en faveur de ces religieux. Ce passage est extrait d'une Histoire des Ordres monastiques, (attribuée à un abbé Musson), Berlin, 1751, 7 parties en 5 vol. in-12. V. tom. I, p. 276[176].
«Marie, dit l'auteur, après la conversion des Carmes et la mort de son cher fils, n'ayant plus rien qui la retînt dans le siècle (le monde), ne songea plus qu'à exécuter le vœu qu'elle avait fait dès sa plus tendre jeunesse d'entrer en religion (se faire religieuse).
»Dans ce dessein, elle fit son testament en faveur des Carmes qu'elle laissa ses légataires universels. Elle leur donna sa maison de Nazareth avec quelque peu de terre qu'elle possédait aux environs, afin d'en faire un couvent. Ayant ainsi disposé de son patrimoine, elle vint se présenter au R. P. Général de l'Ordre avec plusieurs autres filles dont elle était accompagnée pour demander la grâce de la sainte religion et l'entrée au Carmel. Il est plus facile de concevoir que d'exprimer quels furent les sentiments de la communauté et avec quels transports de joie ils reçurent Marie au nombre de leurs sœurs. Le R. P. Agabus fit à ces saintes filles un excellent discours, après l'évangile de la messe, sur l'importance des vœux religieux et sur l'obligation de leur état. Ensuite il leur donna à toutes le voile, et nomma Marie leur supérieure.
»L'acte de sa profession se conserve en original chez les Carmes. C'est un grand rouleau fait de papyrus ou papier d'Egypte; les caractères en sont syriaques, de ceux qu'on appelle estrangelo, grands, bien marqués, sans points, ornés de quelques figures, et encore lisibles malgré le nombre des années.
»Au bas de cet acte est l'original du testament de Marie, signé de sa main et de deux notaires royaux du châtelet de Nazareth, et au haut du rouleau on voit une belle vignette qui représente sa vêture.»
Nous regrettons de n'avoir pu découvrir le texte de cette pièce, qui, comme celui du testament de Jésus-Christ que nous allons donner, était sans doute rédigé selon toutes les formules du style des notaires au XVe siècle.
III.
TESTAMENT DE JÉSUS-CHRIST.
Cet acte mystique, monument de la naïve simplicité de nos pères, nous a été communiqué par un excellent ami, bibliographe très-instruit et très-versé dans la littérature du moyen âge. Il a eu l'obligeance de nous en adresser une copie transcrite de sa main avec la plus scrupuleuse exactitude, sur un vieux livre d'Heures, du XVIe siècle[177]; nous aurions désiré reproduire cet acte avec la même exactitude, mais les vieux signes d'abréviation et de ponctuation manquant à nos presses modernes, nous sommes obligé de le donner sans abréviation dans les mots et avec les signes actuels de la ponctuation. Nous conservons l'orthographe, en ajoutant seulement quelques accents pour faciliter l'intelligence du texte:
«Le testament de nostre Sauueur et Rédempteur Jésus-Christ.
»Au nom de Dieu mon Père et du Sainct-Esprit. Amen.
»Je Jésus de Nazareth, fils de ma doulce, précieuse et benoiste mère Marie, congnoissant qu'il n'est rien plus certain que je suis descendu et venu du ciel en ce monde pour souffrir et endurer mort douloureuse, âpre et angoysseuse pour les pauures pécheurs rachepter du feu d'enfer et de dampnation éternelle: voulant mourir en testant, estant estendu sur le lict de ma très-dure croix en grand torment, en passions mortelles et terribles, en mon plain entendement divin, en plénitude de éternelle sapience, faictz, dispose et ordonne mon testament, dernière et perpétuelle volunté, en la forme et manière qui sensuyt:
»Premièrement. Je recommande mon ame à Dieu mon Père, lui priant et suppliant qu'elle partant et issant (sortant) de mon corps, aille et descende ès lieux des sainctes ames détenues là-bas attendans que je les aille délivrer et jetter hors dudict lieu.
»Item. Je recommande ma mère sur toutes créatures la plus aymée moult desconfortée, triste et désolée, à Dieu mondict Père et auec ce à mon loyal et singulier amy Jehan Zébédée à présent près de mon lict auquel meurs à terrible torment: et auec pour ce que après madicte mère, sur toutes autres humaines créatures plus amoureusement et plus tendrement ay en mon cueur et vraye affection ledict Zébédée, je le recommande à madicte mère.
»Item. Je pardonne ma mort à tous mes ennemys, priant à Dieu mon Père qu'il lui plaise les avoir pour excusés, et qu'il ne veuille d'eulx prendre justice ne vengeance, car ils ne congnoissent ne sçauent pas (ce) qu'ils font.
»Item. A mon compaignon Dismas, pendu auprès de moy, voyant et considérant la bonté cordiale, bon vouloir et bonne affection qu'il ha à moy dès le présent, d'icy en avant et à toujoursmais, à perpétuité, je lui donne et laisse le royaulme éternel; et dès maintenant je l'enuoie en saisine, et veuil que son ame partant de son corps se rende et viengne par devers moy quelque part que je sois.
»Item. Et comme il soit ainsi que entre les autres vertus y en ayt une singulière qui m'a tousjours tenu bon, c'est patience en tribulation; considérant aussi que plusieurs pour l'amour de moy auront moult à souffrir, à tous mes bons et loyaux amys, à toutes mes déuottes et loyalles filles en toutes leurs afflictions, adversités et tribulations, je leur laisse mon trésor de patience; et pour ce que ledict trésor est grand, plantureux et abondant, je veuil que partie en soit distribuée à tous pauures orphelins, malades, langoureux, prisonniers, impotens, anciens, caducques et femmes veufves.
»Item. Je veuil que, le jour de mon trépas, soit lu ce présent mon testament, dernière et perpétuelle volunté, deuant et en présence de mon peuple chrestien pour lequel j'endure ladicte mort; et soient faictes mes obsèques en pitoyables pleurs et doloreuses larmes et angoisseux soupirs; et en congnoissance (reconnaissance), tous ceulx et celles qui seront présens à mesdicts (sic) obsèques, pleurans et lamentans mondict trépas et doloreuse passion, et en vraye contrition de leurs péchés et en mémoire de madicte angoisseuse mort, je leur donne mon royaulme de Paradis.
»Item. A tous ceux qui de bon cueur pardonneront les ungs aux aultres pour l'amour de moy qui suys leur Dieu, leur père créateur, en voulant d'ici en avant vivre en bonne paix, amour et charité, dès maintenant je leur donne (remets) toutes les offences, crimes et tous péchés dont si souvent m'ont offencé, en protestant toutefois que d'icy après s'ils retournent à leurs rancunes, haines et discensions les ungs contre les aultres, je révoque ce présent article et veulx qu'il soit de nulle vigueur et valeur tant (jusqu'à ce) qu'ils soyent retournés à requérir pardon les ungs entre les aultres.
»Item. Tous les pauures pécheurs et pécheresses, contrits, confès et repentans de bon cueur et de bon vouloir, protestans dorénavant de ne nous offenser, voulans estre et demeurer à nostre service, je veuil et ordonne que s'ils veulent persévérer en mondict service en gardant et obéyssant tant à mes commandemens qu'à ceulx de ma très-loyalle espouse mon esglise, que en la fin de leurs jours, quant leurs ames partiront de leurs corps, que ils se retirent par devers moy en mon royaulme de paradis, et leur promets mon royaulme éternel avec moy en perpétuelle gloire à toujours sans fin. Amen.
»Et en signe de ce, veuil ce présent mondict testament estre escript par quatre notaires de nostredicte cour, Mathieu, Marc, Luc, Jehan; et ay faict ce présent testament en la présence de ma mère bien amée, elle estant près du lict de madicte croix douloureuse sur le mont Calvaire, au milieu de la terre, signé de nostre sang, scellé au scel de nostre douloureuse croix. Ainsi signé Jésus de Nazareth, roy de Paradis, le confort des pauures pécheurs retournant à sa miséricorde.»
Telles sont les dispositions testamentaires du Sauveur. L'acte a été rédigé par de trop habiles notaires pour craindre qu'il ait été cassé par défaut de forme. Ainsi les légataires ont pu et peuvent compter sur la délivrance de leur legs, s'ils ont rempli, ou s'ils remplissent les conditions imposées par le testateur.
IV.
SENTENCE DE JÉSUS-CHRIST.
De tous les monuments historico-religieux relatifs à l'origine du Christianisme, aucun ne serait plus précieux, après l'Evangile, que le texte authentique de la sentence qui a condamné à mort Jésus-Christ. Aussi avec quel empressement n'a-t-on pas accueilli certaines pièces qui ont paru sous ce titre dans le moyen âge! Nos recherches nous en ont procuré quelques-unes, qui, tout apocryphes qu'elles sont, intéresseront nos lecteurs, tant on a, dans tous les siècles, attaché d'importance à cet acte qui, en terminant la vie et la passion du Sauveur, a mis le sceau à la rédemption du genre humain. Nous allons classer ces pièces, c'est-à-dire les textes de la sentence de Jésus-Christ que nous avons découverts, selon l'ordre de dates de publication des ouvrages dans lesquels on les a d'abord insérés; ils sont censés traduits en français, on y reconnaît le style et les formes judiciaires des XVe et XVIe siècles. Ces textes sont au nombre de quatre.
I. Celui que nous regardons comme le plus ancien, est tiré d'un vieux livre intitulé: La mort et passion de Jésucrist: laquelle fut composée par les bons et experts maistres Gamaliel, Nicodemus et Joseph d'Abarimathie (sic), disciples secrets de Jésucrist, lesquelz en ont traicté bien au long, car ils estoient tousjours présens.—L'an de N. S. J. C. cinq cens et vnze, fut trouvée à Vienne en un petit coffret caché sous terre, la sentence donnée par Ponce Pilate à l'encontre de Jésucrist, translatée de latin en francoys comme icy aprez s'ensuyt.—La destruction de Hiérusalem et vengeance de nostre Saulveur et Rédempteur faicte par Vaspasien empereur de Rome et par Titus son fils. Imprimé à Poictiers, par Jehan et Enguilbert de Marnef frères, 1535, in-4o goth., fig. sur bois[178].
Voici le texte pur de la sentence comprise dans la seconde partie de ce recueil:
«Sensuyt la condampnation donnée par Pilate à l'encontre de Jésus-Christ.
»Nous Ponce Pilate prévost et juge en Hiérusalem soubs trèspuissant et monarche empereur Thybere César, duquel trèseureux le Trèshault soit garde de son empire. A tous et chascuns salut. Nous estans séant pour juge en la synagogue du peuple de Judée: par la grant amour qu'avons à justice. Nous a esté présenté Jésus de Nazareth qui follement a asseuré et affermé soy estre filz de Dieu, combien qu'il soit né d'une pauvre femme. Oultre se dit estre roy des Juifs, et le presche et se vante de destruire le magnifique et excellent temple de Salomon. Et aussy séduyt et révocque tout le peuple de la loy de Moyse trèsapprouvée. Toutes lesquelles choses poisées, pensées, veues, considérées et approuvées, l'avons condampné et prescript à estre crucifié et mis au gibet entre deux larrons, chascun à cousté. Ite, tenete eum.»
Cette dernière formule (en latin) nous rappelle deux pièces du même genre que nous avons découvertes dans des ouvrages du XVIIe siècle[179]: l'un est un ordre de flageller Jésus, donné au licteur ou bourreau; il est ainsi conçu:
«Jesum Nazarenum, virum seditiosum et mosaïcæ legis contemptorem, per pontifices et principes suæ gentis accusatum expoliate, ligate et virgis cœdite. I, lictor, expedi virgas.» C'est-à-dire: «Dépouillez, garrottez et frappez de verges Jésus de Nazareth, accusé par les pontifes et les premiers de sa nation, d'être un homme séditieux et de mépriser la loi de Moyse. Va, licteur, prépare les verges.»
Le second ordre regarde le crucifiement:
»Jesum Nazarenum subversorem gentis, contemptorem Cæsaris et falsum messiam, ut majorum suæ gentis testimonio probatum est, educite ad communis supplicii locum, et cum ludibrio regiæ majestatis in medio duorum latronum cruci affigite. I, lictor, expedi cruces.» C'est-à-dire: «Conduisez au lieu ordinaire du supplice et attachez à la croix, avec l'appareil ridicule de la majesté royale (une couronne), entre deux larrons, Jésus de Nazareth, convaincu par le témoignage des principaux de sa nation, d'avoir soulevé le peuple, d'avoir méprisé César et de s'être faussement dit le Messie. Va, licteur, prépare les croix.»
Il est inutile de faire observer combien le contenu de la sentence rapportée ci-dessus s'écarte de la vérité historique; nous ne parlons pas du titre ridicule de prévôt donné à Pilate; mais en faire le juge de J.-C., c'est commettre une grave erreur. Pilate n'avait dans ses attributions que le pouvoir de confirmer la sentence rendue par les Juifs et de la faire exécuter, parce que, depuis que la Judée était réduite en province romaine, le sanhédrin n'avait plus de droit de vie et de mort. Aussi les Juifs venant demander à Pilate qu'il fît exécuter la sentence rendue contre Jésus, lui dirent non nobis licet interficere quemquam. Pilate avait envie de sauver J.-C., dont il reconnaissait l'innocence; mais fatigué ou plutôt effrayé des clameurs du peuple qui ne cessait de hurler, tolle, tolle, crucifige, crucifige, il se décida enfin à leur livrer Jésus; Jesum flagellatum tradidit voluntati eorum ut crucifigeretur. Il n'a donc rien jugé, puisque, s'il eût été juge, il eût absous; mais, par effroi et par faiblesse, il a confirmé la sentence, et ce sont les soldats romains qui l'ont mise à exécution.
II. Nous avons découvert et copié (il y a environ 50 ans), le texte suivant de la sentence de J.-C., sur un feuillet détaché d'un in-fol. du XVIIe siècle, dont nous ne nous rappelons pas le titre; mais dès-lors, nous avons retrouvé ce texte dans un vieux petit bouquin intitulé: Thrésor admirable de la sentence prononcée par Ponce-Pilate contre nostre Sauveur Jésus-Christ; trouvée miraculeusement escripte en lettres hébraïques dans un vase de marbre, enclos de deux autres vases de fer et de pierre, en la ville d'Aquila au royaume de Naples sur la fin de 1580. Traduict de l'italien en françois, tant pour l'utilité publicque et exaltation de nostre saincte foy, que pour louange de ladicte ville. Paris, Guill. Julien, 1581, in-12. Il y a quelques légères variantes entre notre copie et le texte du Thrésor; nous les donnons en notes dans la réimpression suivante, très-conforme à l'orthographe du temps, à part quelques accents que nous y ajoutons; nous croyons aussi devoir donner le préliminaire de la sentence tel qu'il est dans le petit livret:
«COPIE de la sentence prononcée par Ponce Pilate, Président en la Judée, l'an dix-septiesme du règne de l'empereur romain Tibère à l'encontre de Jésus, fils de Dieu et de la Vierge Marie, nommé Christ, condamné à la mort de la croix entre deux voleurs, le vingt-cinquiesme de mars, trouvée miraculeusement par des passants en la ville d'Aquilée[180], dedans un tumbeau fait d'une belle pierre, auquel furent trouvées deux caisses, l'une de fer, et dedans icelle une de marbre fin, dedans laquelle fut trouvée escripte en hébrieu la sentence cy-après contenue:
«L'an XVIIe de l'empire de Tibère, Empereur de tout le monde, monarque invincible, et de l'olympiade CXXI; de la Cleide[181] l'année LXXXIV; de la création du monde suivant le millesime et la partition des Juifs quatre fois MCLXXIV[182]; de la propagation et accroissement de l'empire romain l'an LXXVIII; de la délivrance de la servitude des Babyloniens l'an CCCCLXXX; de la constitution[183] du sacré empire l'an CCCCLXXXXVII; du consulat du peuple romain de Lucius Piso, du proconsulat de Marcus Isauricus; du commencement du public gouvernement de la Judée par Valerius Palestina; du temps de[184] Quintus Flavius, gouverneur en la ville et cité de Hiérusalem dans laquelle estoit Président trèsagréable Ponce Pilate, régent et gouverneur de la Basse Galilée; du temps d'Hérode Antipater; du temps des Souverains Sacrificateurs du sainct Temple, Anne, Caïphe, Alismaël; du temps des chefs du sainct Temple Rabaham, Anchabel[185], Joachim; des centeniers, comtes romains et de la cité de Hiérusalem, Quintus Cornelius Sublima et Sextus Pompilius Rufus, le XXVe jour de mars.
»Je Ponce Pilate, Président pour l'empire romain, entré au palais et siège[186] principal, juge et condamne par sentence de mort, Jésus, nommé des Juifs Christ Nazaréen, du pays de Galilée, comme un homme séditieux en la loi mosaïque et contraire à la loi de l'empereur Tibère; nous le condamnons à estre mis et attaché avec des cloux en l'arbre de la croix à la manière des criminels et malfaicteurs: et estans ici en l'assemblée de plusieurs, riches et pauvres, comme ainsi soit qu'il n'ait cessé de mettre trouble et dissenssion par toute la Judée, soy-disant fils de Dieu, Roi d'Israël, avec menaces de la ruine de ceste cité de Hiérusalem et du sainct temple; et en outre comme ainsi soit qu'il ait refusé de payer le tribut à Cæsar, ayant pris la hardiesse d'entrer en cette cité et au sainct temple avec palmes et magnificence comme Roy, menant après soy une grande partie du peuple: nous commandons à nostre premier centenier, Quintus Cornelius de mener publiquement par cette cité de Hiérusalem ledict Jésus-Christ, lié, flagellé, vestu de pourpre et couronné d'espines, portant sa croix sur ses espaules, afin de seruir d'exemple à tous malfaicteurs. Nous voulons qu'auec iceluy soient menés deux voleurs meurtriers, et qu'il soit[187] puis après conduict par la porte de la ville Giagorolle, nommée Antonienne, pour estre mené au lieu public de la montagne dite de Calvaire, pour y estre crucifié; et quand il sera mort, nous voulons que le corps demeure pendu sur la croix pour un commun spectacle de tous malfaicteurs; et que sur la croix soit mise ceste superscription en trois langues:
En hébrieu:
Jehudim Melech nosrj Jeschua.
En grec:
Iesous Nazarios vasilef ton Joudaion.
En latin:
Jesus Nazarenus rex Judæorum.
»Nous commandons en outre que personne, de quelque qualité et condition qu'elle soit, n'entreprenne et soit si téméraire d'empescher telle justice par nous faicte, administrée et exécutée selon la rigueur des décretz et loix des Romains sur les Juifs, sur peine d'estre rebelle à l'empire Romain.»
Dans l'imprimé on trouve à la suite du texte précédent, ces mots:
Tesmoins de nostre sentence des douze tribus d'Israël par les Pharisiens: Rabbani; Daniel; Rabbani deuxiesme; Joanni; Bonicat; Rabbani; Insabec; Paricuha; Rabbani; Siméon et Bonet.—Par les Souverains Prestres: Rabbani; Zados; Bonicasalbo.—Puis enfin: Notaire du présent acte public criminel: Notan Berta, de la part de l'Empire et Président des Romains.»
Nous ne nous étendrons pas davantage sur ce second texte de la sentence de J.-C.; les observations que nous avons faites sur le premier s'appliquent à celui-ci, et prouvent également que c'est une pièce supposée.
III. Le troisième texte de la sentence de J.-C. nous est révélé dans le livre d'Heures à l'usaige de Chartres, et dans l'ouvrage intitulé Méditation sur la mort et passion de Nostre Sauveur, etc., dont nous avons déjà parlé, et dont nous devons l'obligeante communication à Mr. G. D. Ce texte, qui diffère des deux précédents, et qui a pour titre LA SENTENCE DE PYLATE, est ainsi conçu:
«Nous Ponce Pylate, Grand Gouverneur de la prévosté de Judée, pour l'Empereur nostre sire César, salut et révérence à nostre sire. Veu le procès entre les seigneurs grands-prestres, phariséens, scribes et gouverneurs principaux, bourgeoys, marchans et populaire de ceste cité de Iérusalem, conquérans et complaignans, d'une part; et Jésus de Nazareth, criminel accusé de crime de lèze-majesté, avec ce, blasphémateur de la loy de Moyse et séducteur de peuple, soy-disant roy des Juifs, d'autre part.—Nous duement informez des maléfices, cautèles, tromperies et séditions dudict de Nazareth; et son procès suffisamment prouvé par tesmoings suffisans, condamnons par arrest et sentence définitive de nostre court, ledict de Nazareth estre fustigé et foytté selon la forme impériale, et chargé de sa croix liée sur ses espaules, mené en nostre publique justice de Calvaire, et là, tout nud, estre pendu, attaché et cloué en sa croix tant que l'ame soit partie du corps: sans opposition ne appellation quelconque. Donné en nostre court de ladicte prévosté de Iérusalem en nostre siège de Licostratos, la IIIIe lune de mars.»
C'est sans doute quelque greffier de Tribunal criminel au seizième siècle, qui, peu instruit des formes judiciaires antiques, aura rédigé cet acte qui ne doit pas inspirer plus de confiance que les deux précédents.
IV. Nous arrivons enfin au quatrième texte de la sentence en question, et ce texte, chose singulière, a attendu jusqu'au XIXe siècle pour venir réveiller la curiosité et tenter la foi des fidèles sur ces sortes de pièces appréciées et jugées depuis longtemps. Oui, le journal Le Droit (dans l'un de ses nos d'avril 1839), nous a dit sérieusement: «Le hasard a mis dans nos mains le document le plus imposant qui ait été enregistré dans les annales humaines; c'est-à-dire la condamnation à mort de Jésus-Christ. Nous transcrivons ce document tel qu'il nous a été remis.»
Voyons si ce document est aussi imposant (nous parlons de la forme seulement), que veut bien le dire le journaliste; ou, pour mieux dire, ou, pour parler plus justement, voyons si ce nouvel acte ne serait pas plutôt un pastiche dénaturé et rapetassé des trois textes précédents, surtout du second que l'on a annoncé comme venant d'Aquila. Le lecteur va en juger; voici d'abord le titre:
«Sentence rendue par Ponce Pilate, gouverneur régent de la Basse-Galilée, portant que Jésus de Nazareth subira le supplice de la croix.»
Vient ensuite le texte de la sentence:
«L'an dix-sept de l'empire de Tibère-César et le vingt-cinquième jour du mois de mars, en la cité sainte de Jérusalem, Anne et Caïphe estant prêtres et sacrificateurs du peuple de Dieu;
»Ponce-Pilate, gouverneur de la Basse-Galilée, assis sur le siège présidial du prétoire, condamne Jésus de Nazareth à mourir sur une croix entre deux larrons, les grands et notoires témoignages du peuple disant: 1o Jésus est séducteur; 2o il est séditieux; 3o il est ennemi de la loi; 4o il se dit faussement fils de Dieu; 5o il est entré dans le temple suivi d'une multitude portant des palmes à la main. Ordonne au premier centurion Quirilus Cornelius, de le conduire au supplice; défend à toutes personnes pauvres ou riches d'empêcher la mort de Jésus.
»Les témoins qui ont signé la sentence contre Jésus, sont: 1o Daniel Robani, pharisien; 2o Joannas Zorobatel; 3o Raphael Robani; 4o Capet, homme public.
»Jésus sortira de la ville de Jérusalem par la porte Struénée.»
On avouera que le fabricateur de cette pièce a lu bien superficiellement les trois textes précédents, et qu'il a singulièrement négligé où plutôt ignoré l'orthographe des noms juifs et latins. On ne sera pas plus satisfait des détails qu'il a donnés sur la prétendue découverte de ce morceau; les voici:
«Cette sentence, dit-il, est gravée sur une lame d'airain; sur le côté sont écrits ces mots: Pareille lame est envoyée à chaque Tribu.—Elle a été trouvée dans un vase antique de marbre blanc en faisant des fouilles en la ville d'Aquila au royaume de Naples en 1820 (sic), et a été découverte par les commissaires des arts à la suite des armées françaises, lors de l'expédition de Naples; elle était dans la sacristie des Chartreux, près de Naples, renfermée dans une boîte d'ébène. Le vase est dans la chapelle de Caserte.—La traduction que l'on vient de lire a été faite par les membres de la Commission des arts. L'original est en hébreu.—Les Chartreux, par leurs prières, obtinrent que cette lame ne leur fût pas enlevée: on leur tint compte ainsi des grands sacrifices qu'ils avaient faits pour l'armée.—M. Denon avait fait faire une lame du même modèle sur laquelle il avait fait graver cette sentence. A la vente de son cabinet, elle a été achetée par lord Howard moyennant 2890 f.»
Cet article donné d'abord par le journal Le Droit, et promptement répété par les autres feuilles, a, dans le premier moment, causé de la surprise, inspiré de l'intérêt, et fixé l'attention des érudits; mais, après quelques informations, on n'a pas tardé à reconnaître que la sentence était une mystification, et les détails de sa découverte une fable. Si l'auteur de cette petite supercherie a eu l'intention de fournir pendant quelques jours de l'aliment aux journaux, il a parfaitement réussi; cela nous a procuré de très-bons articles, marqués au coin d'une profonde érudition; mais l'inventeur n'a pas eu à se louer des compliments que lui a valus cette œuvre de triste conception. Voici comment un journaliste s'en est expliqué:
«Nous ne comprenons pas qu'on ait pu reproduire comme authentique une pièce qui est évidemment d'une fabrication grossière. Comment a-t-on oublié qu'il n'y a que ceux qui jugent qui puissent rendre des jugements, et que Ponce-Pilate n'ayant pas jugé Jésus-Christ, il ne saurait exister une sentence rendue par lui contre le Fils de Marie? Comment a-t-on oublié l'Evangile de saint Jean, où il est dit que Jésus-Christ commença ses prédications la seizième année du règne de Tibère, et le passage d'Eusèbe où il est dit qu'il les continua durant trois années avant de mourir, ce qui rapporte sa mort à la dix-neuvième année du règne de l'empereur, et non à la dix-septième, comme l'indique l'étrange document publié par le Droit. Ce n'est, nous le déclarons, qu'une mystification dont on n'a pas eu seulement l'adresse de déguiser l'absurdité, en mettant des dates romaines à un prétendu document romain (hébreu, ce nous semble). L'absence de ces dates devait suffire pour en empêcher la reproduction. Aussi l'avons-nous vu avec peine cité par des journaux qui défendent ordinairement avec zèle tout ce qui tient à la foi et aux convenances religieuses.» (Extrait du Journal des Villes, etc., du 25 avril 1829).)
Cette opinion très-juste doit être appliquée non-seulement à ce dernier prétendu texte de la sentence de Jésus, mais à tous ceux qui l'ont précédé et d'où il a été tiré. Il est certain, comme nous l'avons déjà dit, qu'on n'a et qu'on n'aura jamais rien de positif sur le matériel de la sentence en question. Nous savons que Jésus a été condamné à mort par les princes des prêtres sur la demande du peuple; nous savons que Pilate a confirmé cette condamnation et l'a fait exécuter; voilà tout ce que nous apprend l'Evangile, voilà tout ce que nous devons croire; le reste, quant aux pièces du procès par écrit, est fiction et pure fiction.
V.
DU PARADIS, DE SES MERVEILLES ET DE SES JOYES.
De toutes les descriptions que l'on a faites de ce lieu de délices, il n'en est aucune qui approche de celle du chanoine Arnoulx, pour la singularité des détails allégoriques, pittoresques et mystiques dans lesquels est entré ce bon chanoine sur l'immense et magnifique demeure et sur les plaisirs que Dieu réserve aux Bienheureux. Le livre qui renferme ces élans de sa vive et féconde imagination, a pour titre: Du Paradis et de ses merveilles où est amplement traicté de la félicité éternelle et de ses joyes, par Fr. Arnoulx, chanoine de la cathédrale de Riez, en Provence. Rouen, chez Robert Séjourné, avec approbation des docteurs, 1665, in-12 de 180 pag.[188] L'article suivant est entièrement composé des extraits les plus saillants de cette production originale. Nous donnons le texte dans toute sa pureté pour faire juger du style et de l'orthographe du temps; et nous indiquons toujours les chapitres d'où chaque passage est tiré.
A vous la parole, illustre historien des hauts lieux:
«Le Ciel est comme un heureux royaume, qui a un si grand Roy, si courtois, si gracieux, qu'il veut que les habitans de son royaume regnent avec luy et que tous soient roys.—Dieu donc est le Roy de ce royaume; les Archanges sont les pages d'honneur; la sacrée Vierge Marie est la Royne; toutes les Vierges sainctes sont les damoyselles et les filles de chambre; les Chérubins sont les ducs; les Séraphins sont les comtes; les Throsnes sont les marquis; les Anges, les barons; et les Saincts, la noblesse. Les sept planettes sont le parlement; et les Puissances les conseillers; les Prophètes sont les secrétaires. Jésus-Christ est le juge souverain; les Evangélistes sont les notaires; les Vertus sont les prélats; les Confesseurs sont les prestres de la chapelle du Roy, et tous les Bienheureux sont les sujets et vassaux. Les Dominations sont les gouverneurs et commandeurs des provinces qui ont pour leur exercite[189] et gendarmerie les estoilles mobiles et erratiques.... (Chap. IV.)
»En ce royaume est la cité de Dieu; c'est un palais tout d'une pièce, qui a neuf corps de logis, qui sont les neuf cieux en chacun desquels y a un ange qui est capitaine du corps de garde, et meut et faict branler, rouler ces belles roues et esphères célestes. Ce palais a pour basse-cour ce très clair ciel cristallin dans lequel est le corps de garde de ce grand Roy et prince souverain Dieu éternel; là demeurent ses gardes. Ce palais est percé de mille et vingt-deux fenestres qui sont les estoilles que les astronomes appellent estoilles fixes, et de deux grandes croisées qui sont le soleil et la lune. Ce palais a tousjours esté entretenu très soigneusement.... (Chap. V.)
»Or dans ce palais est le cabinet de Dieu. En la maison des Bienheureux est, dis-je, le Paradis qui n'est pas moins grand que tout ce palais, moins spacieux que toute cette cité, moins ample que ce grand royaume, ny moins large que tout ce beau ciel empyrée.... O donc, beau lieu! je ne t'appelleray d'autre nom que de mon Paradis.
»Je diray que mon Paradis est un monde de merveilles, un océan de plaisirs, un magasin de richesses.
»Mon Paradis est l'Escurial des Anges, le Louvre des Bienheureux, le logis des fidèles, la patrie de nos ames, l'habitation des prédestinez, la cour des Saincts.
»Mon Paradis est un lieu de volupté, si beau, si plaisant, si magnifique, qu'on ne parle plus là de pauvreté; là, on ne craint plus la nécessité; là, on est toujours content; là, on ne parle que de passe-temps; là tout regorge de délices....
»Mon Paradis est la terre des vivans où l'on chante incessamment, où l'on n'entend que musique.
»Mon Paradis est un palais royal où les planettes servent de salles basses; le premier mobile, de chambre; le ciel cristallin, d'antichambre; et le ciel empyrée, de cabinet.
»Mon Paradis est un climat fortuné où l'on rit perpétuellement, où l'on ne craint la mort aucunement... Il y a vie sans laideur, force sans débilité, joye sans tristesse, repos sans travail, congnoissance de vérité sans tromperie.....
»Quelle joye de voir les anges dont le moindre d'entre eux est plus beau que tout le monde visible! Quel contentement, quel heur, quelle félicité sera-ce d'en voir un nombre sans nombre, et tous plus beaux les uns que les autres! Que sera-ce, mon ame, de voir la perfection de chacun d'eux et les offices qu'ils exercent dans ce beau Palais! Car là, de toutes parts les anges courent, les archanges servent, les principautés triomphent, les puissances s'esjouyssent, les dominations commandent, les vertus resplendissent, les throsnes reluisent, les chérubins esclairent, les séraphins ardent, et tous chantent la gloire et la louange de Dieu.... (Chap. VI.)
»Si vous cherchez de l'or, il y en a très grande abondance en paradis, parce que la cité de Dieu n'est que pur or; ses rues et ses places sont toutes pavées de fin or, émaillées et enrichies d'émeraudes....
»Si vous recherchez les honneurs, Dieu est là qui vous honorera.... Vous serez assis à sa table; Jésus-Christ se ceindra, et en passant vous servira....
»Si vous cherchez de la volupté, toutefois chaste et saincte, il vous rassasiera du torrent de sa volupté, et conviera jusqu à vous enyvrer des vins très délicats qui descendent et découlent de ses torrens très abondans en toutes sortes de délices, qui rendent yvres tous les Bienheureux....
»Si vous vous plaisez à avoir de beau licts mollets, bien parez et richement ornez pour reposer avec toute délicatesse, et vous récréer en iceux, c'est là que vous les trouverés. David vous en porte la parole de la part de Dieu, disant: Les Saincts et Bienheureux s'égayeront en gloire et chanteront la joye sur leurs couches. (Ps. 149..... (Chap. IX.)
»D'après le parfaict amour qui est dans le ciel, quels seront, je vous prie, les banquets et convives, que feront les séraphins, pour estre plus près du throsne de Dieu!.... Quels seront les banquets que célébreront les chérubins, esquels sont enclos tous les trésors de la sapience divine! Quels seront les banquets des throsnes, des dominations et autres esprits bienheureux! Quelle délectation prendra-t-on de voir ce glorieux sainct Laurent, plus clair et plus reluisant que les flammes qui le bruslaient! Quelle joye de voir cette belle vierge saincte Catherine, couronnée de roses et de violettes! Quel carcan d'or et de pierres précieuses sera si agréable à nos yeux que le col de sainct Jean-Baptiste, qui luy fut coupé pour n'avoir voulu dissimuler l'adultère d'Hérode! Quelle pourpre reluira si bien que la rougeur du corps du bienheureux sainct Barthélemy ne la surpasse en beauté! Quel accoustrement enrichy et parsemé d'escarboucles et esmaillé de saphyrs, pommelé d'hyacinthes et orné de toutes autres précieuses pierreries, pourra estre comparé à ce glorieux sainct Estienne, marqué de tant de playes faictes à grands coups de pierres! Quel contentement de voir là cette tant et tant belle trouppe des onze mille vierges et des dix mille martyrs, imitateurs de la croix et de la gloire de Jésus-Christ!... O généreux convive! ô banquet vrayement royal! ô table admirable, puisque tu es digne de Dieu et de tous ses éleus! Arrière donc, arrière tous les amateurs du monde avec tous leurs banquets impurs et charnels auxquels ils se crèvent le ventre d'une superfluité mal assaisonnée.... (Chap. XI.)
»Parlons de la douceur et du nombre des joyes du Paradis. Monseigneur sainct Augustin, en un sermon qu'il a faict de la gloire céleste, dit que la douceur de la gloire du Paradis est si grande, si douce, si délectable, que si une goutte d'icelle tombait dans les enfers, elle adoucirait toute l'amertume et douleur des damnez.
»Cette douceur est bien si grande, qu'estant une fois le vénérable père sainct François malade, et désirant ouïr quelque harmonie et son délectable pour appaiser ses douleurs, il lui apparut un ange en forme humaine avec un cistre en sa main et un arquet, duquel ayant donné un seul coup, il sortit une si grande douceur et mélodie, qu'il en demeura comme mort sur le lict; et estant revenu à soy, il dict à ses frères que si l'ange eust redoublé le coup, il en serait mort d'aise et de douceur, si grande estait-elle!
»La gloire du Paradis est si éclatante que, quand on n'y devrait demeurer tant seulement qu'une heure, on devrait mépriser toutes les joyes et contentemens de ce monde pour l'obtenir. Elle surpasse autant toutes les joyes qui ont jamais esté, sont et seront, comme toute l'eau de la mer surpasse une seule goutte d'eau. En Paradis y a si grand nombre de joyes et si grandes que tous les arithméticiens de ce monde ne les sauraient nombrer, ny tous les géométriens arpenter, ny tous les grammairiens, dialecticiens et rhétoriciens expliquer par paroles, ces divines joyes; toutes lesquelles néantmoins continuellement seront perpétuellement ensemble toutes à la fois à un chacun des Bienheureux.... (Chap. XIII.)
»La perfection du corps de l'homme est si grande en Paradis, qu'elle surpasse sept fois la clarté du soleil; ce qui prouve combien Dieu honore nostre chair, ses membres et toutes les parties du corps, voire jusques au moindre poil de la teste, tant il désire nous faire paroistre sa grande affection et amour. De là vient que la teste en icelui Paradis a sa particulière beauté; les yeux, les oreilles, le nez, la bouche, les bras, les mains et les pieds ont chacun la leur propre. Les corps des Bienheureux sont transparens; on voit à travers d'eux comme on voit à travers la verrine et le cristal; et ils sont ornés d'une merveilleuse variété de couleurs toutes diverses et toutes plus belles.... (Chap. XV.)
»Les justes en l'autre monde sont si forts, si puissans et ont les nerfs si victorieux et les forces si violentes qu'un seul d'iceux serait suffisant d'ébranler toute la terre, et de jouer à la roulette de toute cette grosse boule du monde.... (Chap. XVI.)
»L'œil aura pour son contentement tant et tant de choses délectables, que la moindre surpassera les plaisirs de mille et mille vies. Il verra toutes les parties de ce grand ciel empyrée; il verra sous ses pieds le soleil, la lune, les estoilles et tous les astres et les causes de leurs effets en la génération des choses, les élémens purifiez en leur matière et cognoistra sur le dos de la terre les lieux de sa naissance, de sa demeure, de ses voyages; il verra ses père et mère, ses frères et sœurs, ses cousins, ses enfans, amis et tous ceux avec lesquels il aura vécu familièrement en cette vie.... Au surplus, avec la présence des parens et amis qui donnera mille contentemens, quels plaisirs lui apportera la vision des beautez célestes! L'homme, dit sainct Anselme, appete naturellement la beauté, laquelle aucun ne peut avoir parfaicte; mais en la béatitude céleste, la beauté des justes surpassera la beauté du soleil. D'ailleurs, si chacune des ames est l'épouse de Dieu, de quelle beauté, je vous prie, la doit-il décorer pour la rendre digne de luy et de son alliance! O qu'il saura bien adoucir les traits du visage, rehausser le teint de blanc et de rouge, peindre la bouche d'un agréable corail, proportionner tous les membres et donner à tous les corps un port et situation de très belle grâce!.... (Chap. XVII.)
»Du sens de la vue passons à ceux de l'ouye et de l'odorat. Si la béatitude de la vue a tout ce qu'elle peut désirer, aussi aura l'ouye en la musique très mélodieuse, en l'harmonie très plaisante, aux fredons très gentils, et aux très délectables, douces et belles voix. Là il y a maistre de chapelle; il y a là les chantres et musiciens en toute abondance, il y a là mille millions de très belles voix qui s'accordent en tons divers et en très parfaite observation de toutes les règles de la musique.... Le maistre de chapelle, c'est Jésus-Christ; les chantres sont les anges avec tous les Bienheureux. Il y a là trois escadrons d'anges, et chacun d'iceux fait trois chœurs; de sorte que là on chante à neuf chœurs: les Chérubins, les Séraphins et les Throsnes font le dessus et l'altus; les Dominations et les Principautez font la contre haute; les Vertus et les Puissances font le tenor; les Archanges et les Anges qui sont au plus bas chœur font le bassus; les Saincts mesme sous-entrent aussi avec ces chantres pour chanter ensemble avec eux. Jésus-Christ donne la voix (le ton) à tous, et entonne le motet, lequel est tout nouveau.... Parmi cette céleste musique et tant de si mélodieuses voix par espèces infuses, il y a encore pour l'entière perfection d'icelle, le son de la harpe, des flûtes, des violes, de l'espinette, du luth et de toute autre sorte d'instrumens, qui chatouilleront à merveille la délicatesse de nos oreilles....[190].
»L'odorat et le nez auront aussi part en l'heur et félicité préparée à tout le corps.... Car en premier lieu, le corps d'un chacun des justes en particulier sera très odoriférant, comme le vase lorsqu'il est rempli de belles roses, d'œillets et de toutes autres herbes et fleurs, d'ambre gris, de musc et de toutes autres odeurs aromatiques; et par-dessus tout le corps de la glorieuse Vierge Marie et infiniment encore plus le glorieux corps de nostre doux Seigneur Jésus-Christ. Et à cela nous pouvons encore adjouter la senteur très suave du ciel empyrée, tout rempli de l'odeur de Dieu, qui est comme canelle.... Ainsi est l'odeur qui provient de tant de millions de corps bienheureux qui flairent et sentent bon, non moins de loing que de près, non moins d'un bout du ciel à l'autre que s'ils se touchoient. O quel heur donc! (Chap. XIX.)
»De la béatitude du goust et de l'attouchement.—Deux belles opérations exercent notre goust en ce monde: l'une est de juger des saveurs, l'autre est de manger et d'attirer à l'estomach ce qui est requis à la nourriture du corps. Le corps estant glorifié, il n'aura besoin d'alimens pour l'entretien de son estre. Cettui-ci ne sera point en action, mais bien l'autre pour la délectation d'iceluy goust, la friandise duquel, dit sainct Thomas, ne sera point une quantité de viandes ou de breuvages pris en forme de manger et de boire; mais sera une humeur très agréable qui, en manière de salive, remplira la langue, touchera tous les organes du goust, et les délectera perpétuellement d'une douceur incompréhensible. O effect admirable donné à cette humeur, puisqu'elle aura le goust de toutes les viandes délicates que l'entendement se pourra imaginer et saura désirer! de façon que, si l'on a envie de manger de mille sortes de viandes, cette humeur aura tout ensemble le goust et saveur de toutes ces viandes.
»Enfin le sens de l'attouchement sera béatifié d'un contentement et délectation inexplicable. Car qui est celuy, comme disent sainct Bernard et sainct Cyprien, qui pourrait référer les doux baisers et saincts attouchemens, les regards gracieux et chastes embrassemens de nos chers amis, de tous les aultres Bienheureux, voire et de la Saincte Vierge, si belle, si gracieuse, et, qui plus est, du Sauveur mesme, qui au ciel ne refusera cet honneur et contentement à personne, vu qu'en ce monde il ne refusait de se laisser toucher à ses dévots, et baiser à ses apostres, tesmoing Judas le traistre!.... (Chap. XX[191].)
»De l'emplacement et des sièges des Bienheureux dans le ciel.—Celuy qui avec une harmonie admirable a ordonné les mouvemens des cieux et des estoilles, et qui a donné le nom à chacune d'icelles, celui-là a dressé et agencé l'innombrable exercite et troupe des Bienheureux avec un très bel ordre, donnant à un chacun le lieu, le siège et la gloire selon le mérite de ses œuvres.... Ainsi, comme disent sainct Bonaventure et sainct Vincent de l'Ordre des prescheurs, Jésus-Christ, ensemble avec le Père et le Sainct Esprit sont pardessus tous les Bienheureux et dessus tous les ordres des anges, quant au lieu et à la dignité. Après luy est exaltée la sacrée vierge Marie pardessus tous les ordres et hiérarchies des anges, desquels il y en a neuf chœurs.
»Au premier chœur sont les séraphins avec lesquels sont logés tous ceux qui auront esté remplis de charité et ornés de toute perfection en leur vie, comme furent les apostres, les martyrs et autres semblables.
»Au second chœur sont les chérubins avec lesquels sont logés les bons saincts docteurs et prédicateurs.
»Au troisiesme sont les throsnes avec lesquels seront ceux qui auront méprisé le monde et toutes ses vanités, comme les saincts religieux.
»Au quatriesme chœur sont les dominations, parmi lesquelles sont tous les saincts prélats de l'Eglise.
«Au cinquiesme, sont les principautés avec lesquelles règnent les saincts Princes qui, ayant la crainte et honneur de Dieu, ont sainctement régi et gouverné leurs estats.
»Au sixiesme chœur sont les puissances, parmy lesquelles sont les sainctes vierges qui auront vaincu le monde, le diable et la chair.
»Au septiesme sont les vertus, entre lesquelles sont les saincts confesseurs en faveur desquels Dieu a promis signes et miracles.
»Au huictiesme chœur sont colloquez les glorieux archanges avec lesquels logent les bienheureuses vefves, avec les saincts dévots et pieux qui auront esté soigneux gardiens et vrays observateurs des œuvres de miséricorde.
»Au nefviesme et dernier chœur sont les saincts anges, parmi lesquels sont logez ceux qui auront vescu sainctement en leur mariage.
»Et au-dessous de cet ordre seront les petits enfans qui auront esté baptisez, lesquels, sans aucun propre mérite, auront été sauvez....... (Chap. XXI.)
»Il y a aussi des ordres de Bienheureux ornés de distinctions et décorations: ce sont les martyrs, les docteurs et les vierges. Les martyrs, pour avoir versé leur sang, sont décorez d'une escharpe et guirlande rouge et dorée.
»Les docteurs et simples prestres, pour avoir terrassé le diable, sont ornez d'une guirlande verte, et brillent dans le ciel comme une estoille.
»Les vierges, hommes et femmes, qui ont gardé virginité, sans corruption volontaire de leur corps, sont ornez d'une guirlande blanche; et faut noter qu'avoir eu volonté de rompre sa virginité, ne fait pas perdre l'auréole ou décoration. Celle aussi qui auroit esté violée, combien qu'elle eust conçu, ne perd point l'auréole....» (Chap. XXII.)
Ici l'auteur parle à son ame du chemin qui conduit en paradis.
«Mon ame, ne serois-tu pas insensée, folle et hébêtée, si tu n'abandonnois la terre et ne quittois le monde, tous ses délices et vanitez pour rechercher le ciel; et si tu ne prenois la poste depuis la terre jusques au ciel pour aller converser bientost avec les anges.
»Mais pour y parvenir, faut d'abord chevaucher sur terre parmi les hautes montaignes des contemplations, les gayes collines des conseils divins, les basses vallées de l'humilité, les rases et spacieuses campaignes des saincts commandemens, par les sombres et espais bois des tentations; passer à gué les coulantes rivières de prospérité, et les torrens impétueux des adversitez. Ce sont là les voyes par lesquelles il te convient chevaucher jusques à la mort, si tu veux t'acheminer vers le ciel.
»Quand tu seras arrivée au dernier passage de la vie, démontant (c'est-à-dire descendant) de cheval, tu mettras pied à terre, et là tu laisseras reposer ton corps jusqu'au grand jour du jugement; et toi, mon ame, en un clin d'œil, tu monteras par l'élément de l'air, tu passeras par celui du feu, tu arriveras au ciel de la Lune; de là à celui de Mercure; tu pénétreras celui de Vénus; tu courras par celui du Soleil; tu sauteras à celui de Mars; tu passeras en après par celui de Jupiter; de là tu t'achemineras au ciel de Saturne; tu arriveras au firmament; tu pénétreras le premier mobile; de là tu départiras et entreras au ciel cristallin; tu te souleveras encore plus haut et iras si haut que plus haut ne se peut aller; et lors tu arriveras au ciel empyrée qui est le paradis... (Chap. XXVI.)
»Et estant arrivée là, tu trouveras les portes de cette cité ouvertes; et les citoyens qui t'ont vu de loing te recevront avec une joye indicible, s'approchant de toy, tressaillant tous de plaisir à ton heureuse arrivée. Les anges viendront à ta rencontre pour t'introduire avec une singulière pompe et magnificence admirable, devant la majesté de Dieu.... Tu entreras dans la salle royale, et là tu verras le Roy assis sur un haut et très éminent throsne. Tu le salueras, luy feras la révérence, et lorsqu'il te verra proche, il descendra de son throsne et viendra à toi, te recognoissant pour son cher fils adoptif, t'embrassera, et te donnera le baiser de paix au front; tu lui offriras des présens riches et odoriférans de tes bonnes œuvres que tu luy apporteras du désert de ce monde; alors Dieu s'unira à toy et tu t'uniras à luy....
»Ensuite il te fera voir tout ce beau palais sien du Paradis; il te fera participer de ses viandes très délicates et boissons très douces. Tu verras avec quelle promptitude les anges le servent; tu verras les richesses de sa maison; tu verras la façon de faire de ses courtisans, la félicité de ses saincts, le soleil de son essence et tout le reste de ses merveilles.
»Alors toute ravie d'admiration, après un million d'extases, confessant haut et clair qu'il n'y a rien de pareil sous les deux pôles, tu diras à ce grand Roy: Quelle sapience ynouie est la tienne! Quelle cité est celle-ci! Quel beau et superbe palais! Quelles viandes délicieuses et quels vins précieux sont ceux que je gouste en ces tiens banquets! Quelle douce harmonie est celle que j'entends de tant de musiciens à neuf chœurs! O grand Roy, de combien surpasses-tu la renommée éparse de toy et de ton royaume sur la terre...! (Chap. XXVII.)
»Que plustost je perde tout que de perdre un tel Paradis, lieu si beau, lieu situé au premier et plus haut bout du monde, et par conséquent le plus noble et le plus excellent de tous les lieux qui sont en la nature, lieu que vous avez choisi, mon doux Dieu, pour vostre palais, pour la cour de vos anges et pour la retraicte de nos ames, vos chères espouses. Fy donc du monde et de ses vanitez; adieu à toutes ses bombances; vive un seul Paradis! vive un séjour si heureux! vive à jamais la mémoire d'une demeure tant féconde en voluptez et en délices! vive, en un mot, le lieu de la béatitude éternelle, à laquelle nous conduise enfin le Père, le Fils et le benoist Sainct-Esprit! Ainsi soit-il!»