HUITIÈME OBJET.
Reading edition
QUELQUES DOCUMENTS SINGULIERS EMPRUNTÉS A L'HISTOIRE, A LA LÉGISLATION ET A LA LITTÉRATURE, CHEZ LES ANGLAIS.
I.
ORDONNANCE DE RICHARD I, ROI D'ANGLETERRE.
Lorsque Richard, dit Cœur de Lion, s'apprêta à partir en 1190 pour la troisième croisade[116] à la tête d'une armée de trente-cinq mille hommes, qu'il devait réunir à celle de Philippe Auguste, chef de cette même croisade, il fit un règlement de police pour ses troupes qui allaient s'embarquer. Nous allons rapporter cet acte dont les dispositions ne sont pas tout-à-fait en harmonie avec le Code pénal actuel de la marine, chez les nations policées.
«1o Celui qui en tuera un autre à bord d'un vaisseau, devra être lié à celui qu'il aura tué, et, dans cet état, jeté à la mer.
»2o Celui qui en tuera un autre sur terre, devra pareillement être attaché avec le cadavre, et enterré avec lui.
»3o Celui qui sera légitimement convaincu d'avoir tiré le couteau ou autre arme pour frapper quelqu'un, ou qui en aura frappé un autre jusqu'à effusion de sang, aura la main coupée.
»4o Celui qui frappera un autre de la main sans effusion de sang, sera plongé trois fois dans la mer.
»5o Celui qui se servira de termes injurieux, invectives, imprécations et malédictions, sera condamné à payer autant d'onces d'argent qu'il aura insulté de fois.
»6o Celui qui aura volé, quand il sera convaincu légitimement, devra avoir la tête rasée, arrosée de poix bouillante, et frottée avec de la plume ou du duvet, afin qu'on puisse le reconnaître; et, en cet état, il sera mis à terre et abandonné dans le premier lieu qu'on rencontrera.»
Cette ordonnance est bien marquée au coin de la barbarie du siècle qui l'a produite. Finissons par un mot sur cette croisade.
Les deux rois, Philippe Auguste et Richard, partirent ensemble de Vezelai, le 4 juillet 1190; l'empereur Barberousse, parti dès 1189, eut part à cette croisade, qui commença par des succès et qui finit mal. Cet Empereur mourut au milieu de ses exploits, pour s'être, comme Alexandre, baigné dans le Cydnus. Philippe et Richard, après avoir pris plusieurs villes et entre autres Saint-Jean-d'Acre (Ptolemaïs), se disputent, acquièrent de la gloire et finissent par perdre leur armée. Philippe revient en France, et Richard, dans son retour, est fait prisonnier en Allemagne par Léopold duc d'Autriche qui l'envoie à l'Empereur; il ne revient en Angleterre qu'en 1193; sa rançon fut de 100,000 marcs.
Frédéric Barberousse mourut le 10 juin 1190; Richard, né en 1156, couronné à Westminster le 3 septembre 1189, mourut le 6 avril 1199; et Philippe Auguste mourut à Mantes le 14 juillet 1223.
II.
EPISODE BIOGRAPHIQUE DE LA JEUNESSE D'ELISABETH WOODVILLE, SIMPLE PARTICULIÈRE, DEVENUE REINE D'ANGLETERRE.
Cette Elisabeth était fille du chevalier Richard de Woodville, créé depuis lord comte de Rivers, et de Jacqueline de Luxembourg duchesse douairière de Bedfort; elle naquit vers 1440. Il paraît que dans sa jeunesse elle demeurait à la campagne, où, selon les mœurs du temps, elle ne dédaignait pas de se livrer aux occupations champêtres les plus communes. C'est ce que prouve une pièce très-curieuse écrite de sa main sous le titre de Journal, que l'on a découverte dans les papiers de sa famille. Elisabeth pouvait avoir alors quatorze à quinze ans; elle rend compte dans ce journal, de toutes ses actions de la journée avec une naïveté et une simplicité qui annoncent qu'elle ne prévoyait guère le sort brillant et malheureux qui l'attendait un jour sur le trône d'Angleterre. On n'a publié qu'un fragment du journal autographe en question. le voici; c'est Elisabeth elle-même qui parle:
«Le lundi matin, levée à quatre heures pour aider Catherine à traire les vaches.
»A six heures, le déjeûner.
»Sept heures, je suis descendue dans la cour, avec la duchesse ma mère, et nous avons donné à manger à vingt-huit pauvres, tant hommes que femmes. J'ai grondé Roger sévèrement pour avoir témoigné du mécontentement de ce que nous le faisions attendre et laissions refroidir le dîner.
»A dix heures, le dîner auquel prend part John Gray de Grooby, l'un de ceux qui viennent nous voir ordinairement.—C'est un jeune homme bien honnête.... mais que m'importe!—Une fille vertueuse doit s'abandonner aux vues de ses parents.—John est petit mangeur.—Il m'a adressé plusieurs coups-d'œil affectueux.
»A trois heures, la maison du pauvre Robertson a été réduite en cendres par accident.—John Gray a proposé à la compagnie de faire une souscription en faveur de ce pauvre fermier ruiné, et a donné lui-même jusqu'à cinq livres sterl. (125 fr.), à cette bonne intention, memorandum.—Jamais il ne m'a paru si aimable qu'en ce moment; jamais ses regards n'ont été si touchants.
»A quatre heures, la prière.
»A six heures, donné à manger à la volaille.
»A sept heures, on a servi le souper; c'est l'accident arrivé au pauvre Robertson, qui nous a fait souper si tard........» (Le fragment finit là).
Telle était la vie et les occupations d'une jeune anglaise de condition au XVe siècle. Ce peu de lignes peint l'innocence, la belle ame et le cœur sensible d'Elisabeth Woodville.
Disons maintenant un mot des événements qui par la suite ont illustré la carrière de cette jeune personne. D'abord, à l'âge de seize ans, elle épousa le chevalier John Gray de Grooby, mentionné dans le Journal précédent. Elle en eut plusieurs enfants; mais en 1461, ce brave jeune homme qui servait dans le parti de Lancastre, fut tué à la seconde bataille de Saint-Alban; ses biens furent confisqués. Sa malheureuse veuve se retira chez son père qui habitait sa terre de Grafton dans le Northamptonshire. Un jour que le Roi Edouard IV chassait dans les environs (c'était en 1464), il vint rendre visite à la duchesse de Bedfort, mère d'Elisabeth. Celle-ci profita de la circonstance pour demander au Roi la restitution des biens de son mari. Edouard, épris des charmes de la jeune veuve, aussi recommandable par sa beauté que par sa vertu, lui fait la cour et oublie qu'il a envoyé en France le comte de Warwick, pour négocier son mariage avec Bonne de Savoie, sœur de la reine de France (Charlotte de Savoie, femme de Louis XI), qui se trouvait alors à Paris. Edouard, de plus en plus amoureux d'Elisabeth, continue ses poursuites pressantes; mais cette jeune et sage veuve repousse avec respect ses prétentions, lui disant qu'elle n'était pas assez noble pour être son épouse, et qu'elle était de trop bonne maison pour être sa maîtresse. Cela ne fit qu'irriter les désirs du Roi qui enfin l'épousa le 1er mai 1465. Le comte de Warwick ayant appris cette nouvelle en France, et outré d'avoir été joué, revient en Angleterre, le cœur ulcéré, plein de vengeance, et déterminé à détrôner Edouard. Il dissimule d'abord, fait en secret ses dispositions qui éclatent enfin en 1468. Des révoltes ont lieu dans la province d'York et ailleurs; les troupes du Roi sont battues. Les rebelles s'emparent du comte de Rivers, père de la reine Elisabeth, ainsi que de son fils Jean, et leur tranchent la tête à Northampton. Pendant ces longs orages, le sort d'Edouard éprouva bien des variations; tantôt vaincu, tantôt vainqueur, il mourut enfin d'une indigestion à Westminster, le 9 avril 1483, âgé de 42 ans, ayant eu d'Elisabeth treize enfants mâles et sept princesses, dont lui survécurent deux princes et six princesses. Quant à la reine douairière Elisabeth, elle fut arrêtée, en 1486, par ordre de Henri VII, et conduite à l'abbaye de Berdmonsey, dans le comté de Surrey, où elle mourut quelque temps après. Tous ses biens avaient été confisqués. Cette princesse, sous bien des rapports, était digne d'un meilleur sort.
Parlant des troubles qui agitèrent le règne d'Edouard IV, nous ne pouvons guère nous dispenser de parler de la fin doucement tragique de son frère le duc de Clarence; c'est une vraie singularité. Ce prince qui s'était jeté dans le parti des rebelles, fut arrêté; on lui fit son procès, et il fut condamné à mort par le Parlement. Mais le Roi, par égard sans doute pour les liens du sang qui l'attachaient au coupable, le laissa maître de son supplice. Le Duc alors se décida pour la noyade dans un tonneau de Malvoisie, ce qui fut exécuté le 10 mars 1479[117]; le 11, son corps fut porté à Teusbury où il fut inhumé.
Nous remarquerons encore que c'est sous le règne d'Edouard IV, que l'imprimerie a été introduite en Angleterre par le célèbre William Caxton, qui fut d'abord ambassadeur de ce prince en différentes Cours. Il revint en Angleterre vers 1473, après avoir donné sa traduction du Recueil des Histoires de Troyes, premier livre imprimé en anglais, mais non pas en Angleterre, car l'impression fut commencée à Bruges et terminée à Cologne en 1471. Le premier livre que Caxton imprima dans son pays, fut la traduction du Jeu d'Echecs moralizé, qui parut à Londres en 1474, in-fol. Caxton continua à imprimer dans cette ville jusqu'en 1491, année où il mourut âgé de 81 ans. On recherche beaucoup ses vieilles éditions, qui sont devenues excessivement rares. On prétend que lord Spencer était parvenu à en réunir soixante-quatre dans sa riche bibliothèque; et on les estimait 12,000 liv. sterl. (environ 300,000 fr.). Que l'on juge de la valeur de la bibliothèque de ce lord, qui était, dit-on, composée de 45,000 volumes choisis, précieux, et reliés avec le plus grand luxe.
III.
INSTRUCTIONS DONNÉES PAR HENRI VII, ROI D ANGLETERRE, A SES SERVITEURS DE CONFIANCE ET BIEN-AIMÉS FRANCEYS MARSYN, JAMES BRAYBROKE, ET JOHN STILE, POUR SERVIR A LEUR CONDUITE
Lorsqu'ils seront en présence de la vieille Reine de Naples et de la jeune Princesse sa fille destinée en mariage au Roi.
Ces instructions nous ont paru singulières; l'ancien recueil auquel nous les empruntons ne donne aucune date, ni aucune désignation des personnes royales auxquelles des lettres, qui n'ont l'air que d'un prétexte, sont adressées à Naples de la part de Catherine, princesse de Galles, la seule nommée dans ces instructions. Mais qui est cette Catherine? Nous présumons que cette princesse de Galles est Catherine d'Aragon (fille de Ferdinand le Catholique et d'Isabelle de Castille), mariée d'abord le 14 novembre 1501, par Henri VII, à Arthur, son fils aîné, âgé de quinze ans, et qui par conséquent était prince de Galles. Ce jeune prince mourut six mois après son mariage sans l'avoir, dit-on, consommé. Henri VII, très-avare, craignant d'être obligé de rendre la dot, qui était de 200,000 écus, forma le projet de remarier la jeune veuve Catherine avec son second fils Henri, âgé de douze ans, devenu prince de Galles. Il obtint à cet effet, du Pape Jules II, une dispense datée du 26 décembre 1503, et ensuite le mariage eut lieu. Mais dans cet intervalle, la reine Elisabeth, fille d'Edouard IV, que Henri VII avait épousée le 18 janvier 1486, mourut le 2 février 1503. Il paraît que Henri, devenu veuf, songeant à se remarier, fit prendre des informations secrètes sur la jeune princesse de Naples. Alors les singulières instructions, objet de cet article, auraient eu lieu dans le cours de 1504. Telles sont nos conjectures sur lady Catherine, princesse de Galles, mentionnée dans l'enquête, et sur la date de cette enquête. Au reste, des renseignements plus positifs n'ajouteraient rien à la singularité des instructions que nous allons rapporter. Voici donc les recommandations faites par Henri VII à ses affidés:
«Premièrement. Après avoir présenté et délivré les lettres dont ils seront porteurs, et qui doivent être délivrées auxdites Reines de la part de lady Catherine, princesse de Galles, ils remarqueront bien quel est l'état qu'elles tiennent, et quelle est leur Cour; si elles n'ont qu'une même maison, ou si elles vivent séparément; comment elles sont accompagnées, quels seigneurs et quelles dames sont autour d'elles.
»De plus, si lesdits serviteurs du Roi trouvent que les deux Reines n'ont qu'une même maison, ils remarqueront avec attention la manière dont cette maison est tenue, et s'assureront du pied sur lequel elle est montée.
»Ils observeront le maintien, la contenance, l'air de visage avec lesquels les lettres dont ils sont porteurs seront reçues, et les réponses verbales qui y seront faites; ils remarqueront le degré de discrétion, de sagesse et de gravité avec lequel lesdites réponses seront faites.
»Ils feront en sorte de savoir si la jeune personne parle aucune autre langue que l'espagnol et l'italien, et si elle sait le français ou le latin.
»Ils remarqueront particulièrement l'âge, la taille et les traits de ladite jeune princesse, le teint de son visage, si ce visage est peint ou non; si elle est grosse de corps ou non, épaisse ou svelte; si elle a la physionomie animée et aimable, ou bien maussade et mélancolique; si elle est pesante ou légère; si elle a l'air effrontée ou bien si la pudeur met du fard sur son visage.
»Item. Ils prendront garde bien attentivement si son teint est clair.
»Item. Ils prendront soigneusement note de la couleur de ses cheveux.
»Item. Ils feront note précise de ses yeux, de ses sourcils, de ses dents et de ses lèvres.
»Item. Ils remarqueront bien le dessin et la tournure de son nez, la hauteur et la largeur de son front.
»Item. Par-dessus tout ils remarqueront sa peau.
»Item. Ils prendront garde à ses bras; ils verront s'ils sont gros ou minces, longs ou courts.
»Item. Ils verront sa main nue, et remarqueront bien exactement comment elle est faite, si elle est épaisse ou mince, si elle est grasse ou maigre, longue ou courte.
»Item. Ils prendront note de ses doigts, s'ils sont longs ou courts, gros ou minces, larges ou étroits du bout.
»Item. Ils remarqueront si son cou est long ou court, gros ou mince.
»Item. Si elle a de la barbe autour des lèvres ou non.
»Item. Ils feront en sorte d'approcher ladite jeune princesse à jeun; ils entameront avec elle une conversation de manière à pouvoir s'approcher aussi près de sa bouche qu'ils pourront décemment le faire, afin de respirer son haleine, et de pouvoir juger si elle est douce ou non, si sa bouche a l'odeur de quelque épice, d'eau de rose ou de musc.
»Item. Ils prendront note de la hauteur de sa taille, et demanderont si elle porte des pantoufles; dans ce cas ils tâcheront d'en avoir une, et de prendre la mesure de son pied.
»Item. Ils tâcheront de savoir si elle n'a pas quelque infirmité ou difformité naturelle, de quel genre elle pourrait être, si elle est constamment d'une bonne santé, ou si parfois elle ne serait pas sujette à quelque maladie.
»Item. Ils tâcheront de savoir si elle n'a pas eu quelque intrigue particulière avec le roi d'Aragon, son oncle, et si elle lui ressemble.
»Item. Ils sauront quel est son régime ordinaire; si elle aime à boire, si elle mange beaucoup, si elle fait des repas fréquents, si elle boit du vin ou de l'eau, ou de l'un et de l'autre ensemble.
»Item. Lesdits serviteurs du Roi chercheront le plus habile peintre qu'ils pourront trouver, et feront faire le portrait le plus fidèle possible de ladite jeune princesse, et le feront refaire s'ils ne le trouvent pas absolument ressemblant.»
Les fidèles envoyés du Roi ont rempli leur mission; en voici les résultats.
RÉPONSE DES SERVITEURS DU ROI HENRI VII AUX QUESTIONS CI-DESSUS.
«Autant que nous pouvons nous en rapporter à nos propres sens, sujets à l'erreur et aux illusions, la jeune princesse ne nous a pas paru peinte.
»Sa stature ainsi que les traits de son visage nous ont paru aimables. Il y a quelque chose de rondelet et de grassouillet dans sa peau.
»Son air est la gaîté même, et n'a rien de renfrogné; elle est demi-sérieuse (par décence) et légère (par nature quant à ses mouvements, n'entendons pas quant à l'esprit).
»Elle n'est point bavarde en paroles; elle a un maintien demeuré (ce mot signifie sans doute posé), image expressive de la pudeur féminine.
»Au surplus nous pensons qu'elle a été avare de paroles, parce que la Reine sa mère était présente et devant elle.
»Elle avait l'air d'une vierge, et paraissait ne pas faire attention à nous, pour ricaner et folâtrer (de paroles) avec les filles d'honneur.
»Quant à ses yeux, ils sont bruns; le poil de ses sourcils est noir ou noirâtre.
»Pour ce qui concerne son nez, il a sur une certaine longueur, une certaine éminence au milieu, avec un bout bien effilé qui cherche à joindre et à baiser la lèvre supérieure à peu près comme la reine sa mère.
»Nous avons vu les mains nues de la jeune princesse maintes fois, et les avons baisées; nous avons aperçu qu'elles étaient douces au tact, d'une peau naturellement propre et d'un arrondissement fort engageant.
»Du reste, nous n'avons aperçu aucun poil (sinon follet) autour de ses lèvres qui sont d'une peau bien nette.
»Quant à ce qui a rapport à l'haleine de ladite jeune princesse, nous n'avons pu approcher ses lèvres d'assez près pour parvenir à une connaissance certaine de cet article; cependant sans faire semblant de rien, autant que l'honnêteté l'a permis, nous avons communiqué avec ladite jeune princesse, et nous devons dire que nous n'avons distingué aucune odeur d'épice, ni d'eau de rose, et qu'à juger de la rose de ses lèvres, du lys de son teint, de la fraîcheur de sa bouche, nous ne pouvons conjecturer sinon qu'elle est la salubrité, la santé et la joie de la vie (au moins en apparence).
»Pour ce qui a rapport à la hauteur de la taille, jamais nous n'avons pu connaître la hauteur des talons; mais vu que les jupes sont longues et que nous n'avons pu voir que le bout du pied en marchant, en vérité, le peu que nous avons vu du susdit pied, autant que nous nous y connaissons, nous a paru joli et particulièrement petit, ce qui est même chose.
»En dernier lieu, la jeune susdite princesse est grande mangeuse, elle fait deux bons repas par jour: en général elle boit de l'eau avec une infusion de canelle; quelquefois elle boit de l'hypocras, mais rarement.»
Ici finissent les informations demandées par le roi Henri VII et prises par ses affidés à la Cour de Naples. Mais on en est resté là et le projet de mariage n'a pas eu lieu; car Henri VII resta veuf; et cinq ans après il mourut à Richmond le 22 avril 1509, laissant un fils (l'aimable Henri VIII son successeur) et deux filles, l'une Marguerite, mariée à Jacques IV roi d'Ecosse, et l'autre nommée Marie, qui fut la seconde femme de notre roi Louis XII, avec lequel elle ne resta que trois mois, du 9 octobre au 1er janvier 1515, jour de la mort du Roi).
IV.
QUELQUES ARTICLES D'UN RÉGLEMENT POUR LE SERVICE DE LA MAISON DU ROI, A LA COUR DE HENRI VIII, DANS LE SEIZIÈME SIÈCLE.
Nous ignorons la date de ce singulier réglement, dont voici les articles les plus saillants:
«1o Le barbier du Roi se tiendra toujours proprement et ne fréquentera point de femmes de mauvaise vie, pour ne pas compromettre la santé de S. M.
»2o Le cuisinier n'entretiendra point de marmitons déguenillés qui vont et viennent presque nuds, et qui couchent par terre ou devant le feu de la cuisine.
»3o Aucune viande ne sera servie sur la table du Roi au-delà d'un prix raisonnable[118].
»4o On donnera caution convenable pour parer à la soustraction des pots (en bois de frêne) et des coupes en cuir appartenant à S. M.
»5o La vaisselle d'étain est d'un trop grand prix pour servir à l'usage journalier. On aura le plus grand soin des assiettes de bois et des cuillers d'étain.
»6o Aucun petit garçon ou commissionnaire ne sera entretenu à la Cour pour le service des domestiques.
»7o Les femmes prodigues et dépensières seront bannies de la Cour.
»8o Il en sera de même de toute espèce de chiens, excepté un petit nombre d'épagneuls réservés pour l'amusement des dames.
»9o Les officiers de la chambre du Roi vivront en bonne intelligence entre eux, et ils ne parleront jamais des passe-temps de S. M.
»10o Ils ne caresseront point les filles sur les escaliers, ce qui souvent est cause qu'il y a beaucoup de vaisselle brisée.
»11o Celui des pages qui séduira une des filles de la maison du Roi et qui la rendra mère sera condamné à une amende de deux marcs au profit de S. M., et sera en outre privé de bière pendant un mois.
»12o Les valets d'écurie ne voleront point la paille de S. M. pour la mettre dans leurs lits, parce qu'il leur en a été suffisamment accordé.
»13o Entre six et sept heures, les officiers chargés du soin de la chambre du Roi, allumeront le feu et mettront de la paille dans la chambre particulière de S. M.[119]
»14o On ne donnera du charbon que pour les chambres du Roi, de la Reine et de lady Marie.
»15o Le dîner sera servi à dix heures, et le souper à quatre[120].
»16o Les dames d'honneur de la Reine auront une miche de pain blanc et une échine de bœuf pour leur déjeûné.
»17o Il sera fait un cadeau à chaque officier de la cuisine du Roi qui se mariera, et un autre à quiconque apportera un présent à S. M.»
Nous venons de voir par l'article 16 de ce réglement, que le déjeûné des dames d'honneur de la Reine était réglé d'une manière assez modeste; mais quelque temps après, il se trouva parmi ces dames une certaine lady Lucy pour laquelle il fallut déroger au réglement. Elle était douée de dispositions gastriques si heureuses que le Roi, pour satisfaire, quatre fois par jour, aux exigences de son estomach, fut obligé de régler, par un ordre particulier et officiel, ce qui lui serait servi tous les jours à chaque repas. Voici cet ordre traduit littéralement de l'anglais, tel qu'il a été donné à l'officier des cuisines du Roi, vers 1626. On verra par les détails du menu, que cette dame ne faisait pas la petite bouche à table.
«Henri, Roi, etc., voulons et ordonnons qu'on fournisse à notre chère et bien-aimée lady Lucy, dans sa chambre, les aliments suivants:
»Premièrement, chaque matin, pour déjeûner, un filet entier de bœuf, un pain de quatre livres, une tourte de fruits et un gallon (4 bouteilles 1/2) de bière forte.
»Item, à dîner, une pièce de bœuf salé, une tranche de bœuf rôti (roast-beef), quelque fricassée de notre cuisine, un pain de quatre livres et un gallon de bière forte.
»Idem, à souper, un plat de légumes[121], un membre de mouton, un plat de friandises tiré de notre cuisine, un pain de trois livres et un gallon de bière forte.
»Item, pour l'après-souper, avant d'aller au lit, un pain de deux livres, un gâteau et un demi-gallon de vin de notre cave.»
Il paraît que cette dame avait une prédilection marquée pour les mets solides, surtout pour les viandes.
Nous mentionnerons encore un ancien réglement de police anglaise qui nous a paru assez singulier; il est relatif à la vente de la viande de boucherie. Ce sont des instructions données à ce sujet au bailli de Westminster et aux officiers sous ses ordres. Il suffira d'en citer quelques articles:
«Item, toute viande gâtée, comme ayant été exposée en vente dans cet état, sera distribuée soigneusement et en temps opportun parmi les pauvres. (Voilà, en vérité, des pauvres bien régalés.)
»Item, tout boucher qui, avant d'abattre un taureau, ne l'aura pas exercé et fait battre contre des chiens, doit être mis à l'amende[122].
»Item, les bouchers encourront l'amende de deux shellings pour chaque morceau de viande au dessous d'un quartier de bœuf, qui, offert le jeudi, serait de nouveau exposé en vente le samedi suivant.»
M. Ellis a fait part de ce vieux monument à la Société des Antiquaires de Londres, dans la séance du 16 mars 1826.
Une autre pièce non moins curieuse et également communiquée en 1827 à la même Société, est un état de la dépense particulière de Henri VIII depuis 1529 jusqu'en 1533. On voit, d'après les détails contenus dans ce document, que ce prince vivait alors avec beaucoup de magnificence, qu'il entretenait à la fois douze palais, qu'il perdait beaucoup d'argent au jeu, qu'il en donnait beaucoup en aumônes. Entre autres articles assez singuliers, on trouve celui-ci qui annonce que l'on mentionnait dans cet état des articles assez minutieux:
»Item, pour les salades de Sa Majesté, un flacon d'huile, apporté de Calais par un courrier expédié par ordre du Roi à cet effet.
»Item, pour gratification accordée au cuisinier chargé spécialement de faire les puddings du Roi.»
Tous les comptes que comprend cet état, sont signés par Henri lui-même, comme examinés, vérifiés et approuvés par lui[123].
Nous avons dit plus haut que cet état allait jusqu'en 1533; nous ignorons si la dépense du repas qui a eu lieu à la suite du couronnement d'Anne Boleyn, le 2 juin de la même année 1533, y est comprise; mais ce repas est assez remarquable par la singularité de certains détails, pour que nous en fassions mention. En voici la narration d'après une notice du temps, dont nous conservons le style naïf:
«La coronation faite, ladite dame (Anne Boleyn), fut conduite en une grande salle qui luy estoit appareillée pour disner. La table estoit fort longue, et estoit l'archevesque de Canterbury assis à sa table bien loing d'elle.
»Ladite dame avoit à ses pieds deux dames assises sous la table pour la servir de ce que secrètement elle pourroit avoir affaire; les deux autres qui estoient debout auprès d'elle, l'une d'un costé, l'autre de l'autre, bien souvent levoient un grand linge pour la cacher que l'on ne la pust veoir quand elle se vouloit ayser en quelque chose.
»Son disner fut long et fort honorablement servi. Elle avoit un parquet à l'entour d'elle où dedans personne n'entroit que les députés pour le service, qui estoient les plus grands du royaulme, mesme ceux qui servoient de sommeillers, d'eschansons et de panetiers, avec leurs robes d'escarlate fourrées d'hermine. La salle est fort grande et fut sans presse, car il y avoit fort bon ordre.
»Au dessous dudit parquet, il y avoit quatre grandes tables qui contenoient la longueur de ladite salle, où du haut costé estoient ceux de ce Royaulme qui ont la charge des ports, et au dessous d'eux, à la mesme table, force gentilshommes. A l'autre auprès, et du costé, les archevesques, évesques, le chancelier et plusieurs comtes et chevaliers. Aux deux autres tables, de l'autre costé de la salle, à celle du haut bout estoit le maire de Londres accompagné de messieurs les aldermans (échevins), et à l'autre table estoient les dames, duchesses, comtesses et autres dames et damoiselles.
»M. de Suffolk estoit gorgiaisement (somptueusement) accoutré avec force pierreries et perles, sur un coursier encaparaçonné de velours cramoisy, lequel à cheval se promenoit par toute la salle à l'entour des tables; aussi pareillement faisoit le milord William, et prenoit garde au service et à l'ordre, et estoient toujours nue teste, comme sçavez que est la coustume de ce pays.
»Le Roy se mist en un lieu qu'il avoit fait faire à propos, par où il pouvoit voir toute la cérémonie sans estre vu, où il fit aller avec lui l'ambassadeur de France et celui de Venise.
»A la porte de la salle y avoit conduits jectant vin, et en prenoit qui vouloit. Semblablement y avoit cuysines à bailler viandes à tous venants pour ce jour-là, et y eut une merveilleuse mangerie. Trompettes et hautbois sonnoient à chascun service, et Héraults crioient LARGESSE.»
En 1543, le lord Maire de Londres, et le Conseil de ville, jugeant à propos de réprimer le luxe de la table, en temps de disette, firent le réglement suivant qui eut force de loi:
»La table du lord Maire n'aura jamais tant à dîner qu'à souper, plus de sept plats; celle des aldermans et des sherifs plus de six, et celle du porte-épée, sword-bearer, plus de quatre. Chaque plat servi au dessus du nombre spécifié par le réglement, fera encourir au délinquant une amende de quarante shellings.»
V.
SINGULIÈRE ORDONNANCE RENDUE EN 1563, SUR LES PORTRAITS ET SUR LA BEAUTÉ DE LA REINE ELISABETH.
Cette princesse, fille de Henri VIII et d'Anne de Boleyn, née le 7 septembre 1533, reine d'Angleterre le 17 novembre 1558, est morte le 3 avril 1603 dans la soixante et dixième année de son âge, et la quarante-cinquième de son règne. Cette femme célèbre, que ce long règne et des événements capitaux ont placée parmi les souverains notables de la Grande-Bretagne, a eu toute sa vie des prétentions à la beauté; et même, à l'âge de soixante et dix ans, elle avait encore la faiblesse de vouloir qu'on l'entretînt de ce faible avantage dont elle ne fut cependant douée que médiocrement, même dans sa première jeunesse. Mais il existe un document légal qui prouve combien était grande sa susceptibilité à cet égard, et plus grande encore la flagornerie du parlement anglais. Ce document est une ordonnance fort singulière qui fut rendue en 1563, relativement aux portraits de cette reine qui avait alors trente ans. MM. Le Blond et Lachau en ont parlé dans le tom. II de leur Description des principales pierres gravées du cabinet du Duc d'Orléans. Paris, 1780-84, 2 vol. in-fol., fig. Voy. pp. 193-194. Voici la substance de cette loi:
«Le désir naturel qu'ont les sujets de Sa Majesté, de tout rang et de toute condition, de posséder son portrait, ayant engagé un grand nombre de peintres, graveurs et autres artistes à en multiplier les copies, il a été reconnu qu'aucun jusqu'alors n'est parvenu à rendre dans leur naturel et dans leur exactitude les beautés et les grâces de Sa Majesté[124], ce qui excite journellement les regrets et les plaintes de ses sujets bien-aimés.
»En conséquence il sera nommé des experts pour juger de la fidélité des copies à venir du portrait de Sa Majesté; et il est enjoint auxdits experts de n'en tolérer aucune qui conserve quelques défauts ou difformités dont, par la grâce de Dieu, Sa Majesté est exempte. En attendant le rapport desdits experts, il est défendu à tout peintre et graveur de continuer de peindre notre gracieuse reine, ou de la graver jusqu'au moment où quelqu'excellent artiste en aura fait un portrait fidèle qui devra servir de modèle pour toutes les copies qu'on en fera à l'avenir; et lesdites copies ne pourront être faites et exposées en public qu'après que le modèle aura été examiné et reconnu aussi bon, aussi fidèle, aussi exact qu'il pourra l'être.»
Nous avouons que nous avions d'abord douté de l'authenticité de cette ordonnance ridicule; mais dès-lors nous avons appris que l'original, écrit de la main du secrétaire Cecil, existe réellement et que ladite ordonnance a été bien véritablement publiée en 1563. Cependant nous ne l'avons point trouvée mentionnée dans les actes du Parlement, relatifs au respect dû à la personne d'Élisabeth; voici ceux que nous avons découverts. En 1581, le Parlement décida 1o que quiconque oserait dispenser les Anglais des serments qu'ils auraient prêtés à la Reine, ou leur faire embrasser une religion contraire à la réformée, encourrait les peines de haute-trahison; 2o que celui qui aurait l'audace de mal parler de sa souveraine, serait condamné à avoir les deux oreilles coupées; 3o que ceux qui s'aviseraient de prédire, de souhaiter ou de projeter la mort d'Elisabeth, seraient tous coupables de félonie. Enfin un acte du Parlement de 1589 déclara également coupables de félonie ceux qui altéreraient l'histoire de la Reine. On voit que dans tous ces actes, il n'est question ni des portraits, ni de la beauté de cette princesse.
Ce n'est pas qu'elle n'eût, comme nous l'avons dit, de grandes prétentions à passer pour belle. Cette manie provenait sans doute de l'antipathie très-prononcée qu'elle avait pour la laideur, et du plaisir qu'elle éprouvait à voir de beaux hommes. Tous ceux qui étaient doués des dons de la figure et d'une noble prestance, étaient aussitôt honorés de ses bonnes grâces[125]. Elle avait une aversion invincible pour les gens laids et difformes, et ne pouvait soutenir l'aspect de ceux que la nature avait disgraciés. Aussi, lorsqu'elle sortait de son palais, ses gardes avaient soin d'éloigner de sa vue les individus d'une figure ignoble, d'une mauvaise tournure, les borgnes, les boiteux, les bossus, tous ceux enfin qui, maltraités de la nature, pouvaient blesser ses regards.
Les Anglais prétendent qu'elle a poussé la passion de l'amour à un très-haut degré, mais que cette passion n'a jamais pu être satisfaite, des raisons physiques s'y opposant. Elle disait elle-même que ses amours lui eussent coûté la vie. Elle en était si persuadée qu'un jour étant vivement pressée par le duc d'Anjou (frère de notre Henri III), de l'épouser, elle lui répondit qu'elle ne se croyait pas assez peu aimée de ses sujets pour qu'ils voulussent la voir périr d'une mort prématurée. Cependant elle se sentait quelqu'inclination pour ce prince, car à l'un des anniversaires de son couronnement (le 15 janv. 1582), elle alla jusqu'à tirer une bague de son doigt, et à la mettre à celui du duc d'Anjou; mais les choses n'allèrent pas plus loin. Dans le mois de février suivant, le prince partit pour la France, et Elisabeth le reconduisit jusqu'à Cantorbery[126]. Elle avait été frappée de ce que lui avait dit un ambassadeur d'Écosse: «Étant mariée, Madame, vous ne seriez que reine, au lieu qu'à présent vous êtes roi et reine tout ensemble.»
On assure que notre Henri IV, (qu'elle appelait son gendarme), eut aussi quelque velléité de l'épouser, et même qu'il la déclarait à l'ambassadeur d'Angleterre, plus belle que sa Gabrielle; pure galanterie. Un jour, Nicolas de Harlay, envoyé de Henri à Londres, se trouvant à l'audience d'Élisabeth, lui glissa quelques mots de ce projet de mariage: «Non, dit-elle, il ne faut pas songer à cela; mon gendarme n'est pas mon fait, ni moi le sien; non pas que je ne sois encore en état de donner du plaisir à un mari qui me conviendrait, mais pour d'autres raisons.» Et là dessus elle découvre une partie de sa cuisse qu'elle montre à de Harlay qui se précipite à genoux et la lui baise. Élisabeth se fâche, ou fait semblant de se fâcher de ce manque de respect: «Madame, reprend vivement le galant ambassadeur, je viens de faire ce qu'aurait fait mon maître, s'il en eût vu autant.» Cette excuse plut à la Reine qui se connaissait en galanterie; elle pardonna, et Henri IV, riant de cette petite aventure, en loua le héros.
Elisabeth était coquette; Dumaurier raconte, dans ses Annales pour servir à l'histoire de Hollande, qu'à chaque audience qu'il avait de Sa Majesté, il la voyait à tout moment ôter ses gants pour montrer sa main qui était très-belle et très-blanche. Un ambassadeur de Venise, nommé Michele, a fait le même éloge des mains de cette reine qu'il avait vue au couronnement de Marie[127], sa sœur aînée, célébré le 22 septemb. 1553. Comme l'auteur entre dans quelques détails sur le personnel de ces deux princesses, nous allons citer le passage tel que nous le fournit la Revue britannique (mai 1838). Cet auteur ne flatte pas Marie: «C'est, dit-il, une petite femme très-brune de peau, olivastra di complessione, délicate jusqu'à la maigreur; le front ridé par les soucis et peut-être par les passions; l'œil noir, brillant et d'une vivacité tellement ardente qu'on ne pouvait la contempler sans une espèce de crainte.» Ce portrait n'est pas attrayant; mais l'auteur est moins sévère, ou pour mieux dire beaucoup plus galant à l'égard d'Elisabeth qui n'avait alors que vingt ans: «Plus jeune, dit-il, plus grande, plus semblable au majestueux et terrible Henri VIII, leur père, se voyait à côté de Marie la jeune Elisabeth qui était venue lui rendre hommage. Ses yeux étaient grands, bleus et bien fendus; elle avait la main charmante, l'air ouvert et souriant, la taille bien prise; mais après tout, elle était plutôt agréable que belle. Chargée pendant la cérémonie de porter la couronne que la nouvelle reine sa sœur allait placer sur son front, elle se pencha vers l'ambassadeur de France et lui dit: «C'est bien lourd.»—«Un peu de patience, Madame, reprit l'ambassadeur; sur votre tête, elle sera plus légère.» En effet, cinq ans après, vint le tour d'Elisabeth d'être couronnée.
Un écrivain de nos jours, quoiqu'anglais, a fait un portrait d'Elisabeth bien différent du précédent. «Tous les vices, dit-il, s'impatronisèrent à sa Cour; mais ces vices eurent l'adresse de se plier aux volontés populaires. Le génie de la nation, flatté dans tout ce qu'il avait d'intime, marcha de concert avec cette grande et terrible reine qui versa le sang, écrasa le peuple, fit la débauche, passa pour vierge, eut Shakspeare pour flatteur[128] et trompa l'histoire.
»Ses traits mêmes échappèrent à l'observation de l'avenir. A soixante ans (en 1593), elle voulait que les graveurs de ses monnaies lui prêtassent une beauté qu'elle n'avait jamais eue, même dans sa jeunesse. Il existe à Londres une seule broadpièce (pièce d'argent de la forme d'un écu de 5 fr.) brisée de tous les côtés et qui offre encore le redoutable profil de la reine, son nez de vautour, son front ridé, ses lèvres contractées. Elle se trouva si ressemblante qu'elle fit briser la matrice de cette monnaie et envoya l'artiste se repentir sous les verrous, d'avoir osé faire un portrait si exact.»
On a prétendu que les ministres de cette reine furent ses amants, et que par conséquent ses amants furent ses ministres. Nous ignorons jusqu'à quel point cette assertion est fondée; mais ce qu'il y a de certain, c'est que le fait est avéré pour le comte d'Essex. Il fut connu pour son amant déclaré; il n'en périt pas moins par la main du bourreau. Cependant il faut dire que c'est moins de la faute de la Reine que de celle de la comtesse de Nottingham qui eut la barbarie de garder la bague qui eût assuré la grâce du comte d'Essex, si elle eût été remise à la Reine. Quand par la suite cette comtesse fut à l'article de la mort, elle avoua à Elisabeth cette horrible infidélité, et la pria de la lui pardonner: «Dieu peut vous pardonner, lui dit la Reine; pour moi, je ne vous pardonnerai jamais.» Cette affreuse nouvelle fit la plus vive impression sur la Reine, et lui causa une douleur qui l'accompagna jusqu'au tombeau, c'est-à-dire pendant deux ans, car le comte d'Essex a été décapité le 27 février 1601, et la Reine est morte le 3 avril 1603.
VI.
DE QUELQUES LOIS D'ANGLETERRE ASSEZ SINGULIÈRES.
Il faut remonter au moyen âge pour retrouver quelques-unes de ces lois qui attestent la barbarie du temps; les unes prescrivent de fouetter jusqu'au sang; d'autres de marquer au front d'un fer chaud; celles-ci de couper soit les oreilles, soit les pieds, soit les mains; celles-là d'arracher les yeux, etc. En 1019, Canut Ier ordonna qu'une femme adultère fût punie par l'amputation du nez et des oreilles[129]. Dans le même siècle, Guillaume-le-Conquérant supprima la peine de mort, mais il la remplaça par des tourments pires que cette peine.
Une des lois les plus absurdes de ces anciens temps, et qui cependant a subsisté jusqu'au règne de Charles II (en 1660), est celle qui autorise le mari à battre sa femme; cette loi est motivée sur ce que le mari étant responsable des actions de sa femme, il convient de lui donner le pouvoir de la contenir par la crainte. Les Anglais d'aujourd'hui, plus policés que leurs ancêtres, ont laissé prendre prescription à leurs femmes sur cette loi également déshonorante pour les deux sexes. Cependant le petit peuple, qui reste attaché à ses anciens usages, cite souvent ladite loi, et même ne la laisse pas tomber en désuétude quant à l'exécution; ce qui, soit dit en passant, n'est pas particulier à la seule Angleterre.
Une autre loi plus avilissante encore et qui tient bien à la grossièreté des siècles barbares qui l'ont vu naître, est celle qui autorise un mari à vendre sa femme; mais il faut qu'elle y donne son consentement. Croirait-on qu'une pareille loi s'exécute encore de temps en temps. Le mari conduit sa femme au marché, la corde au cou, ainsi que la loi le prescrit, à peu près comme on y mènerait une chèvre ou une vache; il la met à l'enchère, puis on l'adjuge au plus offrant à un prix ordinairement très-minime, qui semble n'être que pour la forme. Ne peut-on pas considérer cet usage monstrueux comme une porte ouverte au libertinage, sous le couvert du plus sacré des liens de la société, car il arrive très-souvent que l'acheteur est l'amant de la femme mise en vente? Une chose encore déplorable, c'est que les journaux ne manquent jamais de rendre compte de ces honteux trafics. Nous en citerons un seul exemple pris entre mille dans les feuilles anglaises; le fait s'est passé en 1836:
«Le 1er août, entre dix et onze heures du matin, dit le journaliste, une de ces scènes que, pour l'honneur de notre pays, nous voudrions dérober à tous les regards, vient de se renouveler au marché de bestiaux à New-Islington. Un homme a vendu sa femme. Voici les détails de cette hideuse adjudication:
»Un homme d'une quarantaine d'années, d'un extérieur convenable, est arrivé vers neuf heures du matin au marché de Smithfield avec une jeune femme ayant au cou une corde avec laquelle il la conduisait. Comme il se disposait à la mettre à l'enchère, quelques personnes sont intervenues et se sont opposées à la vente. Le couple mécontent s'est alors rendu au marché d'Islington, et pour n'être pas en retard, et se trouver encore à l'heure du marché, il a pris une voiture. Un jeune homme dont les manières étaient distinguées, et qui avait suivi les époux depuis Smithfield, voyant la femme mise à l'enchère, en offrit cinq shellings; mais d'autres personnes ayant surenchéri, il obtint la malheureuse moyennant vingt-six schellings (32 fr. 50 c.)[130]. Pendant qu'elle suivait tranquillement son acquéreur, le mari retournant chez lui, se félicitait de la bonne affaire qu'il venait de terminer, et disait à haute voix que ce jour était le plus beau de sa vie.»
Nous pourrions encore citer d'anciennes lois anglaises d'un autre genre et qui font bien contraste avec ce haut philosophisme dont Albion est maintenant la terre classique. Par exemple, il existe une loi contre les sorciers, rendue par le Parlement en 1603, et qui porte:
«Quiconque sera convaincu d'avoir consulté un esprit malin, d'avoir fait pacte avec lui, de l'avoir entretenu, employé, payé ou récompensé, subira la peine de mort.
»Sera condamné à la même peine quiconque aura déterré le corps d'un homme, d'une femme ou d'un enfant, et qui aura enlevé du lieu de la sépulture la peau, les os ou aucune autre partie du cadavre pour s'en servir en vue de sorcellerie, etc.»
Ne dirait-on pas que cette loi est tirée des archives espagnoles, du temps du grand inquisiteur Torquemada?
En général, il existe un grand nombre de lois en Angleterre; la partie écrite de la loi commune, c'est-à-dire les Reports of cases consistaient déjà, il y a quelques années, en 296 vol. in-fol., et chaque année il s'en publie 8 volumes nouveaux. Ces lois sont parfois bien multipliées pour certains objets; on en compte environ 987 sur les laines, 460 sur le tabac, 12 sur la manière d'emballer le beurre, etc., etc., etc. De temps en temps on change, on altère, on consolide ces statuts; cela occasionne quelquefois d'étranges erreurs. Par exemple, on voulut un jour modifier une loi qui portait peine de déportation et d'amende pour certain crime; le statut s'énonçait ainsi: «Le coupable sera condamné à la déportation pour quatorze ans et à une amende dont la moitié sera pour le Roi.» On décida que la déportation suffisait et qu'il fallait retrancher l'amende. Mais le respect pour le texte des vieux monuments fit qu'on retrancha seulement les mots «à une amende»; de sorte que le statut est maintenant ainsi conçu: «Le coupable sera condamné à quatorze ans de déportation dont la moitié sera pour le Roi.»
VII.
LES EXCENTRIQUES.
Ce mot emprunté à l'astronomie et qui signifie marche irrégulière d'un corps hors du centre, a reçu en Angleterre une nouvelle acception, et s'applique aux gens bizarres qui vivent et mènent une conduite tout-à-fait en dehors des règles reçues et du système général adopté dans la société. C'est ce que nous appelons en France des originaux; mais on prétend que cette particularité sociale ou plutôt exsociale est plus appropriée à l'Angleterre qu'à tout autre pays. Faisons donc un petit tour sur les bords de la Tamise, et détachons de quelques galeries anglaises trois ou quatre portraits d'excentriques qui ne figureront pas mal dans la nôtre; commençons par
LE VIEUX LOWEL.
C'était un homme qui n'a arboré l'étendard de l'excentricité qu'après avoir fait une fortune considérable; il était tailleur, résidant à Margate. Devenu millionnaire, il s'étudia à ne rien faire comme les autres, et à suivre un genre de vie à lui. Il avait toujours dans sa garde-robe cinquante habits complets; sa livrée était de pluche rouge aux galons noirs et verts. Sa monomanie, depuis qu'il avait quitté l'aiguille, était la chasse. Aussi une jolie propriété qu'il avait acquise au centre de la petite île de Thanet, présentait sous ce rapport l'aspect le plus bizarre. Depuis la grille d'entrée jusqu'aux girouettes du toit, tout représentait des instruments ou des accessoires de chasse tant à l'intérieur qu'à l'extérieur[131]; il avait un cheval de grand prix qui le suivait dans les rues et dans les promenades comme un petit chien. Il faisait le galant, et se targuait, à 70 ans, de sa belle et solide conversation avec les dames. Un jour, une fille de Margate eut la malice d'exploiter ses prétentions en lui attribuant un enfant auquel elle allait donner le jour. (En Angleterre, il suffit du serment de la fille-mère pour assurer la paternité et faire condamner celui qu'elle accuse, à payer les mois de nourrice.) Le vieux Lowel fut très-flatté, et paya avec joie. Bientôt toutes les demoiselles de Margate, qui s'avisaient de forfaire à l'honneur, eurent recours à sa vanité charitable, et en moins de deux ans, le vieux fou se trouva père légal de soixante-deux enfants dont il paya très-exactement les frais d'éducation. Jamais ministre d'état n'a rempli sa vie d'un plus grand nombre d'occupations strictement coordonnées et toutes inutiles. Toujours levé à quatre heures, il commençait par sa correspondance avec la plupart des clubs ou sociétés de chasseurs dont il était membre; ensuite il fatiguait trois chevaux, tournait autour de l'île, chassait, pêchait et terminait sa journée par une promenade de 300 pas, ni plus ni moins, monté sur un âne. Quand il allait à Londres, il endossait l'habit de velours noir complet, orné d'une brochette de près de soixante décorations en argent, en cuivre et en plomb. C'était un ramassis de médailles de tous les clubs dont il faisait partie; il les montrait avec orgueil: «Voici, disait-il, la médaille des lunatiques, celle des druides, celle des chevreaux et celle des chats-maigres. Je suis encore chevalier de l'aiguille, comte de choux-fleur, duc des épinards; j'appartiens à l'Ordre des comètes, à celui des écheveaux mêlés; j'ai bien le droit de porter tous mes Ordres.» A l'âge de 80 ans, il manda chez lui son vieil ami le charpentier Amerall:—«Que me voulez-vous, dit celui-ci?—Que vous me preniez mesure; je sens que j'aurai bientôt besoin de mon dernier habit: acajou de première qualité, charnières d'argent, serrure et clef de même métal; vous pratiquerez au couvercle, vis-à-vis l'endroit où sera ma tête, une ouverture ovale, à laquelle vous attacherez un morceau de cristal très-solide.» Le cercueil attendit encore son maître deux années entières. Celui-ci allait le visiter deux fois par semaine. Trois jours avant sa mort, il écrivit au charpentier le billet suivant: «M. Amerall, préparez-moi ma maison, passez-y le balai et le plumeau; samedi dernier, j'ai trouvé que les poignées n'étaient pas assez propres; tenez-les, je vous prie, en meilleur état.» Enfin expira le bon vieux Lowel, emportant les regrets de ses chevaux, de ses chiens et surtout des demoiselles de moyenne vertu[132].
SIR STUKELEY.
Cet anglais, homme riche, solitaire, bizarre, s'était d'abord voué à la recherche du mouvement perpétuel: mais par la suite il abandonna cette chimère. Ses habitudes étaient singulières: jamais son lit ne fut fait; il se lavait les mains vingt fois par jour, jamais le visage, ni le corps. Il avait deux femmes pour domestiques, l'une demeurait chez lui et l'autre à l'extérieur. Pendant quelque temps il s'occupa de l'étude des fourmis et il en infecta tout le voisinage. Il s'occupa aussi de fortifications, en suivant pied-à-pied chez lui toutes les opérations militaires du duc de Marlborough en Flandre; de sorte qu'il bouleversa toute sa maison pour y construire, détruire et refaire des bastions, des tranchées, des parapets, etc.; c'est lui qui a servi de modèle à Sterne pour son oncle Toby. Il n'avait dans son logement ni chaise ni fauteuil; un trou creusé devant sa cheminée, lui servait à placer ses jambes et ses pieds; il restait assis sur le parquet. Ses fermiers ne purent jamais obtenir de lui qu'il reçût leur argent dans sa maison; il leur faisait dire de l'attendre dans une auberge voisine, et là il payait leur dépense jusqu'à ce qu'il lui plût de les renvoyer. Sa manière de disposer ses finances n'était pas moins originale. Après avoir fait à Londres ses études d'avocat, il quitta l'appartement où il était en location, et laissa au-dessus de la porte de l'antichambre un vieux porte-manteau tellement moisi et délabré que personne n'y fit attention. Une douzaine d'étudiants en droit, locataires du même appartement, vinrent l'habiter successivement, sans déranger le porte-manteau qu'on laissait comme une vieillerie inutile. Enfin un dernier occupant ordonna à son domestique de nettoyer l'antichambre et d'en faire disparaître ce sale débris tout pourri. Le domestique obéit, et le jette à terre. Quelle fut sa surprise quand il en vit tomber sept cents pièces d'or et des papiers que l'on reconnut appartenir à M. Stukeley! Il avait l'habitude, au lieu de ranger son argent dans son secrétaire, de l'empiler sur les planchers de sa cuisine. Il y avait environ trois mille guinées dans sa chambre où jamais domestique n'entra. Un jour il y introduisit un enfant; une partie de la somme se trouvait sur une table à laquelle un pied manquait; l'enfant heurta contre la table et la fit tomber; les guinées s'éparpillèrent. Pendant dix ans qu'il vécut encore, M. Stukeley ne releva pas la table et ne ramassa pas les guinées. Il se contentait de les repousser du pied, de manière à se frayer une double route de son lit à la porte, et de son lit à la fenêtre.
M. HOWE.
Spirituel et bon homme, M. Howe jouissait de dix mille liv. st. de rente. Il lui prit fantaisie de se marier, et il épousa miss Mallet, jeune personne fort jolie. Le jour des noces, après avoir soutenu à déjeuner que toutes les femmes sont infidèles et qu'il était impossible de compter sur leur affection, il se leva et dit à sa jeune épouse qu'il était obligé de sortir pour aller à la Tour où des affaires l'appelaient. Vers quatre heures, il lui envoie un billet par lequel il lui apprend que des circonstances imprévues le forcent de partir sur le camp pour la Hollande. Madame Howe espérait que cette absence ne serait pas de longue durée, mais elle comptait sans son hôte; pendant quinze ans elle n'entendit plus parler de son mari. Voici de quelle nature avait été le singulier voyage de M. Howe. Il avait choisi un petit logement tout au bout de la même rue qu'habitait sa femme, chez un chaudronnier auquel il donna six schellings par semaine. Il changea de nom, et comme il y avait peu de temps qu'il demeurait à Londres, il ne fut reconnu de personne. A trois portes de la maison de sa femme se trouvait un petit café qu'il fréquentait. Trois ans après son évasion, il trouva dans ce café un journal qui lui apprit que sa femme venait d'adresser une pétition au Parlement, pour nommer des arbitres qui réglassent les affaires de son mari dont la vie ou la mort était incertaine. Il suivit avec beaucoup d'attention les détails et les progrès de l'affaire qui se termina comme le désirait la veuve. Dix ans s'écoulèrent. Madame Howe changeant de logement, alla demeurer de l'autre côté de la rue, chez un nommé Salt que le mari avait rencontré dans le petit café. Lorsque M. Howe apprit cette circonstance, il se lia plus étroitement avec Salt, et finit par aller habiter une petite chambre de sa maison. De cette chambre qui n'était séparée que par une cloison, de celle de Madame Howe, on voyait, on entendait tout ce qui se faisait à côté. Salt qui croyait son nouvel ami garçon, et qu'il ne connaissait point sous son véritable nom, lui conseillait vivement d'épouser sa locataire, celle qu'il regardait comme la veuve Howe.
Enfin l'anniversaire même du jour du départ de M. Howe, et dix-sept ans après, Madame Howe se trouvait à table avec sa sœur et son beau-frère, quand un domestique inconnu apporta un billet sans signature, et dont l'auteur anonyme suppliait Madame Howe de se rendre le lendemain matin à dix heures au parc Saint-James près de la volière. «Allons, dit Madame Howe, en jettant le billet à sa sœur, toute vieille que je suis, j'ai encore des amoureux.» La jeune sœur prenant le billet et l'examinant avec attention, s'écria: «C'est l'écriture de M. Howe!» Mistriss Howe qui avait aimé ce singulier mari, s'évanouit. Il fut convenu que le lendemain son beau-frère et sa sœur l'accompagneraient au rendez-vous. Elles s'y trouvaient depuis cinq minutes, quand M. Howe, d'un air dégagé, s'approchant de sa femme et lui parlant comme s'il l'eût quittée de la veille, l'embrassa, lui donna le bras et rentra chez lui. Dix-sept ans s'étaient écoulés entre le jour des noces et la nuit des noces. L'histoire ajoute que ces époux vécurent heureux et qu'ils eurent plusieurs enfants qui ne contribuèrent pas peu à cimenter et à augmenter de jour en jour ce bonheur.
L'EXCENTRIQUE POLITIQUE; TABLEAU ESQUISSÉ D'APRÈS NATURE A LONDRES EN 1835.
«Quel est cet homme assis ou plutôt couché sur un banc de la Chambre des communes, et qui semble imprimer le respect à ce qui l'entoure? La vulgarité empreinte sur son visage, la nonchalance étourdie et presque imprudente de ses manières vous le feraient prendre pour un capitaine de vaisseau. Son chapeau dont les bords immenses rivalisent avec les plus vastes chapeaux que portent les quakers, est posé sur l'oreille, en crâne, comme disent nos voisins, d'une manière triviale mais expressive. Son frac vert semble tenir à peine sur ses épaules robustes. Sa chemise entr'ouverte et son gilet débraillé laissent apercevoir sa poitrine. Une de ses jambes, la jambe gauche, repose sur son genou droit et va chercher une de ses mains qui saisit et presse le tendon d'Achille. Sa chevelure artificielle, assez mal peignée pour simuler la nature, n'est pas exactement à sa place, et vous diriez qu'une émeute récente vient d'en défriser les boucles factices.
»Examinez-le bien, cherchez sur sa physionomie les symptômes de la résolution, de l'énergie, de la puissance; demandez à ce front peu développé, à cette charpente musculeuse, à ce visage mobile, les signes indicateurs de la force intime, de l'audacieuse volonté qui commande aux événements et qui domine les empires. Ses joues sont roses et fraîches comme celles d'un paysan: l'ambition ne l'a point pâli; il a son fils assis près de lui; et pendant qu'un orateur du parti contraire l'accable d'invectives, il prend la main du jeune homme et la tient longtemps serrée dans la sienne, comme s'il lui disait: «Voilà ce qui attend les hommes politiques, ne crains rien, ne t'effraie pas pour ton père.»
»S'agit-il de soutenir une discussion, d'engager le combat; les gestes de ce personnage et son débit ne sont pas moins étranges que son attitude pendant le repos. Populaire, souvent grotesque, ne cherchant que l'énergie et ne prétendant jamais à la grâce, il essaie tour à tour les contorsions les plus extraordinaires et les gestes les plus bizarres; il épuise les variétés des plus disgracieuses attitudes. C'est une gymnastique burlesque accompagnée d'une éloquence si puissante dans sa folie même et dans ses excès, que personne n'est tenté de tourner l'orateur en ridicule. Son corps se penche, sa tête disparaît; il fait le plongeon; ses bras s'élèvent; puis en une seconde ses deux mains se croisent par derrière, son torse se cambre, et son cou renversé lui donne une pose de gladiateur. Une minute encore, tout change: les mains sont plongées et perdues dans sa culotte; la tête s'avance, et aux grimaces de son sourire et de ses sourcils, vous diriez que la hache meurtrière est suspendue sur l'orateur. Que vous dirai-je? Comment le suivre dans ses évolutions et ses transformations innombrables? tantôt les deux bras élevés perpendiculairement et les poings fermés comme s'il avait à combattre dix boxeurs; tantôt arrachant sa malheureuse perruque, comme s'il voulait la mettre en lambeaux; puis la caressant, la refrisant et la replaçant avec un soin paternel sur l'occiput qu'elle avait quitté. Je l'ai vu en 1824 au milieu d'un discours presque frénétique à propos de l'indépendance irlandaise et de l'union dont il réclamait l'anéantissement, dénouer sa cravate et rester le cou nu aux yeux de l'assemblée stupéfaite. C'est à lui qu'obéit aujourd'hui le royaume où les convenances ont le plus d'empire, le domaine favori de l'étiquette aristocratique, le pays de la décence et de la dignité, l'Angleterre enfin. Cet homme est O'C......!
»Vulgaire si vous voulez, condamnable à plus d'un titre, et redouté des intérêts qu'il attaque, il garde son pouvoir. Au milieu des gens de talent c'est un homme de génie. Ses défauts comme orateur sont nombreux et frappants; il effraie et ne sait ni persuader, ni plaire.... Mais ce monarque est dans toute sa gloire au milieu des combats d'invectives les plus furieuses. Lorsque les démentis volent d'un bout de la Chambre à l'autre, personne ne sait créer une injure avec plus de puissance que notre héros. Il est admirable dans les moments de tumulte. Il invente alors des épithètes vitupératives dont personne ne s'est avisé; il dit: «Vous en avez menti,» avec un aplomb merveilleux.... Un jour, le Comité des voies et moyens s'occupait des questions relatives aux dépenses du clergé; M. Shaw, membre élu par l'université de Dublin, et représentant l'opinion protestante dans toute sa ferveur, développa ses raisons à ce sujet:—«Admirez, s'écria O'C...... en se levant, admirez la férocité ecclésiastique de cet homme! Selon lui la religion est une affaire de schellings ou de pences (gros sous).—Je donne un démenti formel à l'honorable orateur, répliqua M. Shaw irlandais comme lui; je l'accuse de vouloir détruire la religion qu'il a juré de défendre.» Alors la fureur d'O'C...... atteignit son dernier paroxisme: «Je vous rappelle à l'ordre, s'écria-t-il; un orateur qui profère le mensonge doit être rappelé à l'ordre.»
»Dans cette discussion, O'C...... soutenait l'administration qui sollicitait une réforme dans les matières ecclésiastiques. L'opposition se leva tout entière contre lui. Il ne s'effraya pas et lui tint tête. «—Oui, répéta-t-il, c'est la férocité ecclésiastique que je signale à l'animadversion publique.—Ma férocité, dit M. Shaw, n'est pas de celles qui ont pour symbole une tête de mort et deux os en sautoir.» (Allusion à la bannière des catholiques irlandais).—«Et vous, reprit O'C......, d'une voix de portefaix en colère, prenez pour armoiries une tête de veau et une mâchoire d'âne.» C'était une ignoble violence; mais la tête de M. Shaw était si longue et sa mâchoire si large, l'à-propos d'O'C...... était si plaisant et son geste si burlesque, que les rires furent universels, et le dominateur de la Chambre s'assit au milieu des houras de ses confrères, tout fier de ses triomphes qui se renouvellent chaque jour.
»L'Angleterre, je le répète, est entre ses mains. Une suite de circonstances anormales, exploitées par lui avec autant de persévérance que d'adresse, l'a rendu maître de ses maîtres...... Le Roi le déteste, les pairs l'abhorrent, il a contre lui les propriétaires, le clergé, les avocats, les médecins; peu lui importe. Cet homme, la clef de la révolution irlandaise, le représentant d'un pays que l'Angleterre a toujours opprimé, fait face à tant d'ennemis, et son char de triomphe ne recule pas un seul instant......»
Finissons par un coup de boutoir que ce véhément orateur a donné à la Chambre des pairs, au milieu d'un discours prononcé dans une réunion à Glascow:«—Qu'est-ce qu'un lord, s'écrie-t-il? C'est un animal auquel il ne faut pas se jouer, et qui se moque de toutes les attaques, de toutes les poursuites, de toutes les accusations. Que leur importe, à ces seigneurs, nos discours, nos pensées, notre mécontentement, nos votes? Nous aurions beau leur donner la chasse, nous ne les atteindrions pas. Ils nous glisseront toujours des mains quoi que nous puissions faire. On a, dans mon pays, la singulière coutume de savonner des pieds à la tête certains porcs que l'on engraisse; puis on leur coupe les oreilles. On savonne principalement la queue; on les lâche, et ils deviennent la propriété du premier qui peut les saisir. Heureux qui les attrape! mais la chose n'est pas facile. O nobles lords, pourceaux savonnés de la société civilisée, heureux qui vous attrapera!» Applaudissements du peuple; l'orateur continue: «Les voilà tous! Londonderry est parti en grognant; mais le grognement de Winchelsea est plus remarquable encore par une expression de piété dévote que les pourceaux ne montrent guère. Newcastle se dandine sur leurs traces; et le conducteur général, le porcher de nos bêtes savonnées, c'est Wellington, le grand Wellington de Waterloo. Il y a de la boue sur les robes de soie de ces lords; cela déplaît au peuple; il veut que des bipèdes humains soient couverts de robes constitutionnelles, et il veut chasser à jamais les pourceaux sacrés de la Chambre des pairs...»
Telles sont les gentillesses oratoires du grand O'Connell.
Mais où a-t-il puisé ces suaves expressions, ces grands mouvements d'éloquence? ne les devrait-il pas à quelques souvenirs de ces vieux puritains exaltés, implacables, furibonds dont parle Walter-Scott, ou bien à quelques écrits de ces anciens pamphletaires du temps de Cromwel, dont M. de Châteaubriand nous a fait connaître le style dans une note de son Essai sur les Révolutions anciennes et modernes; Paris, 1826, in-8o. V. tom. II, pp. 184-187; on trouve là un fragment de sermon qui semblerait écrit par notre grand orateur irlandais, s'il était anglican: «Hurlez, s'écrie le prédicateur, hurlez, criez, beuglez, rugissez, ô vous libidineux maudits, jureurs, ivrognes, impurs, superstitieux, diaboliques, sensuels, habitants terrestres de la terre! Courbez-vous, courbez-vous, ô vous arbres très-dédaigneux; et vous chênes élevés, vous hauts cèdres, et vous petits buissons, criez de toutes vos forces; écoutez, écoutez, vagues orgueilleuses, et vous, mers indomptables! écoutez aussi, vous écume, roide, nue, incirconcise et enragée qui haïssez la réforme, etc.»
On avouera que ce fragment traduit fidèlement de l'anglais, prouve que, sur les bords de la Tamise, l'éloquence moderne de la tribune est parfaitement au niveau de l'éloquence ancienne de la chaire, sous le rapport des convenances et des grâces de la diction; mais il faut ajouter que cela arrive seulement, quand la tribune est occupée par le chaud défenseur des droits de l'Irlande.