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L'amour au pays bleu

LIV

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e regard du jeune et celui du vieux se croisèrent comme des lames sanglantes. La main de chacun se crispa sur son arme, mais le vieux posa sur le sol la crosse de son fusil.

—Fais un pas, homme, encore un pas, que je contemple ta face. Et toi, tofla, arrière. Ah! je t'ai vu une fois, je me souviens, et ton œil a laissé sur mon âme une empreinte sinistre. Avance, ne crains rien. Par le Koran glorieux! par la sainte Kaaba! par l'étoile, quand elle se couche! par le souverain des deux Orients et des deux Occidents! je le jure, homme, tu peux remettre ton flissa dans sa gaine.

Mais l'autre:

—Me prends-tu pour un fou de penser que je resterai désarmé devant ta furie?

—Ta méfiance m'est une preuve que tu manques de foi. Le soupçon chez les jeunes est l'indice d'une âme basse. O Afsia! Afsia! à qui t'es-tu livrée? Mais ce que j'ai dit est dit. Homme, quand j'avais ton âge, j'ai voulu rompre la destinée en prenant une route mauvaise, c'est elle qui m'a rompu. Elle me rend ton jouet. Mais, malgré mon abaissement, je suis de ceux dont la parole est sûre. Cette arme, la voici. Et maintenant, maître, apprends-moi de quel nom je dois te saluer.

—Je voulais te le demander, répondit froidement le soldat; car je m'appelle Omar tout court, Omar, sans nom de père; mais le marchand Lagdar-ben-El-Arbi, du Ksour de Msilah, m'a affirmé que toi seul pouvais me renseigner.

Mansour leva ses bras au-dessus de sa tète:

—Ladgar! Lagdar-ben-El-Arbi! C'est donc lui qui t'envoie! Lui qui t'a conseillé? Je comprends, je comprends tout. O Meryem! Meryem!

—C'est le nom de ma mère, riposta le spahis. Pourquoi l'évoques-tu? Y a-t-il quelque chose de commun entre elle et toi? Quand j'étais enfant, mes petits camarades, ceux qui avaient un père, prononçaient en riant ce nom devant moi et ils y ajoutaient celui de Cabah (fille perdue), je les battais, mais ils se liguaient tous contre moi et criaient plus fort Ben-Cabah! Ben-Cabah! fils de prostituée! fils de prostituée! Et c'est moi l'insulté qui étais le battu. Je me révoltais plein de rage contre cette injustice d'enfant, mais j'ai su depuis que c'était la justice des hommes! Entends-tu, homme, Meryem, appelée Cabah! Cabah! Ma mère au doux visage et au regard modeste! Ma mère chassée avec son fils dans le désert, comme on nous enseigne que jadis le fut Hadjira[14] par le scélérat Ibrahim[15]; ma mère, errante dans les chemins sans asile et morte dans la misère et sous l'affront. Et par la faute de qui? et par le crime de qui? Pourquoi me regardes-tu, comme si tu voyais la face d'un fantôme? Parle, homme! Ah! tandis qu'on t'appelait Mansour l'Heureux, le bruit de tes insolentes bonnes fortunes est arrivé aux oreilles d'un petit enfant qui s'appelait lui-même Omar le Maudit!

Mansour voulut parler; il ne put. Sa gorge était sèche et son œil humide. Il tendit un bras vers le fils de Meryem et une larme coula sur sa joue ridée.

—Réponds donc, homme, répéta Omar. Est-il vrai que tu puisses me dire le nom de celui qui m'a engendré?

—Fils de Meryem-bent-El-Kétib, répondit enfin le Thaleb d'une voix sourde, si tu connais le nom de ton père, pourquoi me le demandes-tu? Si tu ne le connais pas, sache qu'il est à jamais souillé et il vaut mieux que tu l'ignores. Pars en paix, et retourne vers celui qui t'a envoyé, vers ce marchand Ladgar et dis-lui qu'il est... vengé.

—Je ferai comme tu le désires. Mais je veux entendre de ta bouche le nom de celui qui m'a jeté aux flancs de Meryem.

—Ton insistance me peine. C'était assez d'humiliations en un jour. Que veux-tu faire de ce nom?

—Le maudire!

Mansour courba la tête. Mais, se redressant tout à coup, il regarda son fils en face:

—Écoute, dit-il. Je vois à tes paroles et plus encore au feu de tes yeux que tu sais la vérité. Tu as raison, tu ne me dois rien que la haine. Celui qui sème l'ivraie ne doit compter que sur une récolte d'ivraie.

Mais entends ceci. Celle que tu vois, éplorée et écoutant avec épouvante se déchirer le rideau que j'avais mis entre elle et les immondices de la vie, celle-là est la fleur la plus suave de la plaine, et jamais, de la mer aux flots bleus jusqu'à celle qui roule ses vagues grises au-delà des palmiers, les croyants et les giaours n'ont vu pareille merveille. Elle est souillée par toi, mais tu peux en effacer la souillure. Je te la donne. Prends-la. En te la donnant de plein gré, je m'acquitte de tout ce que je pouvais devoir au fils de Meryem. Adieu.

Il dit, et, baissant ses yeux farouches, il s'assit sur la natte de jonc. Et, détachant de son cou le chapelet à grains d'ivoire, seule relique qui lui restât de son père, il l'égrena fiévreusement, murmurant d'une voix rauque «Allah Kebir! Allah Kebir! Allah Kebir!». Il essayait ainsi de faire taire sa pensée et de rester sourd à l'agonie de son âme.

L'accent douloureux vibra jusque dans le cœur d'Afsia, et elle se prosterna à ses pieds, suppliante.

—Non! garde-moi. Je ne veux pas aller avec lui. Permets-moi de rester ici, je serai ta servante... ta servante seulement, Mansour.

Mais lui, s'enveloppant dans son infortune comme dans une écorce de chêne, où heurtaient vainement les sanglots:

—Éloigne-toi, dit-il rudement; ce qui est fait est fait, ce qui est dit est dit. Les pleurs peuvent laver la faute, ils glissent sur l'affront. Va-t'en.

Puis, mettant ses regards en-dedans de lui-même, ne voulant plus rien voir, ni rien entendre, il rabattit sur sa tête le capuchon de son burnous et continua d'une voix forte:

«Allah Kebir! Allah Kebir! Allah Kebir!»

Omar sourit, et, saisissant la jeune fille par le bras, l'entraîna au dehors.

—Viens, dit-il, puisqu'il te chasse!

Mais sur le seuil elle s'arrêta, et, jetant un regard désolé sur cet homme qui voulait s'isoler dans son malheur, sur cette chambre illuminée pendant tant d'années de sa gaîté et de sa jeunesse, elle fut prise d'angoisses, et s'attachant à la porte de sa petite main restée libre, elle cria:

—Mansour! Mansour!

Mais lui, sans faire un mouvement, répétait son invocation:

«Allah Kebir! Allah Kebir! Allah Kebir!»

Illustration from L'amour au pays bleu
Illustration from L'amour au pays bleu

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