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L'amour au pays bleu

XVI

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e cheik Ahmed-ben-Rahan était de mauvaise humeur. L'annonce d'une guerre prochaine lui répugnait à double titre, et comme homme paisible et comme nouvel époux. Ce n'est pas qu'il ne fût vaillant et n'eût, ainsi que tous les fils de l'Islam, un sang généreux et chaud. Mais l'âge avait refroidi sa première ardeur; puis, quand on court les hasards des batailles, on n'aime pas être exposé aux autres hasards suspendus sur les fronts des vieux maris. Comme l'amour, la guerre est pour les jeunes. Il est difficile d'être à la fois père de famille et bon soldat. Au moment du danger, l'image des enfants et de l'épouse vient se placer entre les périls et la valeur. Elle paralyse le bras des plus braves. Les hommes qui mettent la famille la patrie sont en petit nombre; le plus grand nombre, et c'est celui-là qui pèse dans les batailles, pense, s'il n'ose l'avouer: La famille, puis la patrie!

Le cheik, en outre, venait d'écouter des paroles désagréables. Comme on énumérait le nombre de cavaliers que pouvait fournir la tribu et qu'il avait prononcé le nom de son fils, un des anciens du douar dit avec mépris:

—Celui-là, ne le comptons pas; sa place est dans les jupes de nos filles.

Le père, indigné, demanda l'explication de cette parole injurieuse, et tous avaient répondu:

—Il dit vrai, cheik! Es-tu donc le dernier à connaître les déportements de l'aîné de tes fils?

Et pendant que pères et époux se plaignaient le cheik aperçut Mansour.

—Que fais-tu ici? s'écria-t-il. Comment n'es-tu pas à la rivière à guetter les femmes? Je viens d'apprendre de honteuses choses. Tous t'accusent et puisque te voilà, tu recevras le châtiment devant tous.

—Un châtiment! répéta le jeune homme.

—Oui, un châtiment, que je vais t'infliger avec mon bâton, en attendant mieux. Prends garde! ne sais-tu pas que ta tête branle sur tes épaules.

—Non, répondit Mansour, voulant cacher sous le rire, l'affront qu'il recevait. Ma tête est solide sur mon cou et il faudra pour l'en détacher un flissa tenu par une main vigoureuse.

Mais nul dans le groupe ne répondit à son rire, et les envoyés du caïd Hasseim fixaient sur lui un regard sévère et froid.

Une voix grave se leva:

—Il y a de vigoureuses mains chez les Sidi-Abid.

—Oui, ajouta un autre, quelque jour un d'entre nous ira trouver Ahmed-ben-Rahan et lui dira: «Cheik Ahmed, je t'aime et te respecte, mais ton fils Mansour a insulté ma sœur ou ma fille; je l'ai tué. Vois-tu, là-bas, les chiens du douar qui lèchent le sang de sa nuque.» Et Ahmed-ben-Rahan sera contraint de se courber et de répondre: «Tu as fait un acte juste. C'était écrit.»

—Certes, je le dirai; j'en jure par le tombeau du Prophète. Mais assez parlé de ces choses mal sonnantes à l'oreille d'un père. Et toi, écoute ceci. Les Roumis approchent. Ils avancent, détruisant tout comme un nuage de sauterelles. Ils ont brûlé les villages, les moissons dans le Tell; ils ont détruit les oliviers, les grenadiers et les vignes et les voilà qui coupent les palmiers; les palmiers, ces dons de Dieu qui demandent vingt étés pour donner leurs fruits. C'est la grande malédiction. Les hommes que voici affirment que la plaine de la Meskiana est couverte de leurs tentes comme le firmament d'étoiles, et que dans tous les points où fouille le regard on n'aperçoit que des capotes bleues. On fait appel aux tribus du Beled-el-Djerid, pour qu'elles s'unissent à celles du Tell afin de chasser les maudits. Mais, tandis que les jeunes gens monteront à cheval, tu resteras au seuil de la tente avec les petites filles et tu les regarderas partir. Oui, tous te jugent indigne d'entendre parler la poudre, toi qui ne te plais qu'à écouter les propos des femmes. Car il y a en ceci des signes certains pour ceux qui réfléchissent, et les hommes des Sidi-Abid commencent à dire en te voyant: «Celui-là ne sera jamais le cavalier des jours noirs.»

—Ils ont menti, répondit le jeune homme frémissant de colère; oui, ils ont menti et je le leur prouverai.

Tous, devant cette bravade, restèrent impassibles et un sourire erra sur les lèvres de plusieurs.

—Tu parles comme une nouvelle épousée qui se vante et dit à ses compagnes: «je suis la plus belle;» mais ce n'est pas en s'habillant de paroles qu'on se pare. Il faut des actes pour prouver ce qu'on sait faire et tes actes ont été jusqu'ici ceux d'un esclave de la chair. Comme les filles de Fathma livrées au péché, tu seras traité ainsi qu'elles. Pourquoi te raser la tête? Laisse croître tes cheveux. Je te donnerai des anneaux pour tes bras et tes jambes, des boucles pour tes oreilles. En attendant, prends une cruche et cours à la fontaine rejoindre tes sœurs.

—Cheik, cria Mansour, plein de honte et de colère, je saurai te prouver quelque jour que tu as tort de me compter parmi les femmes, et à vous tous aussi. Je ne coucherai pas une nuit de plus dans ce douar où les hommes me repoussent de leur goum. Sur votre tête à tous, si vous avez dit cette parole, vous vous en repentirez et vous voudrez ne pas l'avoir dite, le jour où vous viendrez baiser mon étrier et m'appeler seigneur.

Tous ricanaient, et il continua:

—Cheik, donne-moi un cheval et un fusil, j'irai chez le caïd Hasseim. Il me prendra dans son goum et, puisque vous m'avez renié, je serai désormais des siens. Par le tombeau du Prophète, vous pouvez dès aujourd'hui effacer mon nom des Ouled-Sidi-Abid.... Cavaliers des Nememchas, je vous suivrai où vous irez, et pendant qu'ils délibéreront encore sur ce qui leur reste à faire, les jeunes et les vieux d'ici entendront parler de Mansour-ben-Ahmed.

Tous continuaient à rire et l'un des anciens murmura:

—Il a une peau de lion sur un dos de vache.

—Tu as la langue dorée, comme celle d'un Thaleb, dit un autre, et nous consentons dès aujourd'hui à t'appeler Sidi. Sidi-Thaleb-Mansour-ben-Ahmed, je te salue!

—Oui, ajouta le cheik; mais les tolbas[4] ne sont que les chiens des batailles; le bruit qu'ils font les empêche de se mettre en besogne. Ils aboient et ne mordent pas.

—Je mordrai, dit le jeune homme.

—Mon fils, je lis la fureur dans tes yeux comme je l'entends sortir de ta bouche. Cela me fait plaisir; car quiconque est sensible à l'outrage doit apprendre à le punir. Je prends acte de tes paroles et te donne mon consentement; ta mère depuis longtemps m'en prie. Tu peux devancer nos jeunes hommes. Tu confirmeras de ta bouche ce que nous venons de dire aux envoyés d'Hasseim: «Aussitôt qu'il le demandera, il aura notre goum.» Va, et selle le poulain noir. C'est le premier-né de ma jument Naama et puisse-t-on dire un jour qu'il t'a désaltéré de joies. Qu'après la bataille la femme que tu auras choisie le prenne par la tête, et détache son haik pour essuyer la sueur de sa face. Va, que le salut t'accompagne.

Et comme il s'éloignait, le cheik lui cria:

—Que Meryem ouvre le fondouk, qu'elle te donne deux douros et vingt-cinq cartouches. Au reste, Dieu pourvoiera.

Illustration from L'amour au pays bleu
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