XV
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fsia resta longtemps pensive. Jamais, non, jamais, elle n'avait rêvé une chose si bizarre. Etre l'épouse de Mansour! de cet homme arrivé aux portes de la vieillesse, tandis qu'elle entrait à peine dans la vie! Cela lui semblait bien étrange; mais sa pensée n'allait pas au-delà.
Ce mot d'épouse qui trouble tant de jeunes têtes n'avait pas de signification pour elle; et elle se demanda quelle différence apporterait dans sa vie le titre de femme, au lieu de celui de fille du Thaleb.
Il n'y avait au fond de son cœur tout chaud et tout prêt à éclore au feu des tendresses, nul désir comme nul regret, nulle répulsion et nulle crainte. «Je suis bien inexpérimentée pour devenir sa femme, disait-elle, mais il est bon et m'apprendra mes devoirs.» Elle acceptait donc son nouveau rôle, parce que telle était la volonté de Mansour, parce que cela paraissait lui plaire, comme elle eût consenti, pour lui plaire, à changer de robe ou à dénouer ses cheveux.
Ce vague émoi qu'éprouve la vierge des villes, toujours un peu instruite, quoi qu'ait fait sa mère pour la tenir le plus longtemps possible dans cette virginité de corps et de cœur que déflorera tout d'un coup et si brutalement le mari, Afsia ne l'éprouvait pas.
Elle n'éprouvait pas, non plus, la joie amoureuse de la fille des champs, qui, témoin journalier de l'accouplement des bêtes, peut arriver dans le lit de l'époux, chaste de corps, mais jamais de pensée.
Elle était aussi ignorante du mystère qui perpétue les races, que le jour où le Thaleb l'avait prise au ventre de sa mère et emportée roulée dans un haik.
Ainsi, à la veille de cette grande époque des femmes, aucun de ces djinns lascifs qui viennent faire pâmer les vierges, roidir leurs seins sous les frissons, n'avait flotté dans ses nuits, et, quand sa pensée s'en allait au pays du rêve, l'ange Asraël eût pu l'y suivre.
Et l'heureux Mansour, près de son but, pouvait dire avec orgueil:
—Elle est vierge, la perle de Djenarah; son œil limpide est comme l'aumône, il ferme les portes du mal.... Elle est vierge, la fiancée de Sidi-Messaoud, son ventre est aussi pur que la source qui sort de la roche, aussi pur que sa pensée. J'en jure:
Par Dieu le puissant; Par la tête du prophète de Dieu; Par le serment de Brahim, le chéri de Dieu; Par le Koran, le vrai livre.
Aucun autre que moi n'a vu sa face et nul regard n'a souillé sa pudeur!

