XXXIII
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l calculait dans le petit chemin jusqu'à quel prix l'une des servantes de la fille pourrait élever la vente de sa conscience en lui facilitant les moyens d'approcher de sa jeune maîtresse, lorsqu'il entendit un léger bruit de pas, et vit s'avancer un homme que malgré l'obscurité il crut reconnaître.
C'était le fils d'El-Arbi-ben-Souafa, l'ancien caïd des Ouled-Amdou, dont les troupeaux avaient été rasés par les Roumis, dans l'affaire de Tuggurt, et qui, du soir au matin, d'homme riche et puissant, s'était trouvé pauvre entre les pauvres.
Ce jeune homme lui plaisait; il avait une figure sympathique et douce, et le malheur récent tombé sur sa famille le rendait encore plus digne d'intérêt. A peine âgé de vingt ans il se proposait, n'ayant nulle ressource, d'entrer dans les mokalis du caïd de Msilah.
Mansour se préparait à l'interpeller au passage, mais le jeune homme s'arrêta, regarda sans le voir dans les jardins d'alentour, puis escalada le mur.
—Oh! oh! se dit Mansour, la misère le pousse-t-elle à ce point qu'il va voler des grenades dans le jardin du muezzin?
Il reconnut bientôt son erreur et quelle était la grenade que venait voler Lagdar, car il entendit un chuchotement confus, puis distinctement ces paroles:
—Quatre cents douros! Il demande quatre cents douros, ma blanche gazelle. Certes, tous les palmiers des oasis et les grands troupeaux qui paissent dans les plaines du Tell et les juments des Ouled-Nayl ne pourraient payer seulement un de tes regards; si j'étais le maître de l'Univers, je retendrais comme un tapis devant toi, en échange d'un sourire; mais où veut-il donc, le vieillard au cœur de roche, que moi, le fils d'El-Arbi le ruiné, je ramasse quatre cents douros?
—Je ne sais pas compter, dit une douce voix qui fit tressaillir Mansour; c'est donc une bien grosse somme?
—C'est le prix de quatre juments du Haymour!
—Qu'Allah nous protège!... Quatre juments du Haymour!...
—Et je n'ai même pas de quoi acheter un âne de Biskara.
—Eh bien, Lagdar, je veux être à toi pour rien.
—Oh! joie de mes yeux, lune de mon âme, soleil de mon cœur, rosé et parfum de ma vie, j'attendais cela de toi.... Eh bien, nous fuirons! Je te conduirai au ksour d'El-Djema, chez ma mère, et le muezzin El-Ketib viendra, s'il le peut, t'arracher de mes bras. Oui, nous irons. Dussé-je faire la route à genoux dans les sables avec toi dans les bras, je trouverais le chemin court et le fardeau léger.
—Elle est encore vierge, se dit Mansour.
—Mais il faut se hâter, continua Lagdar; peut-être demain ton père acceptera les offres d'un riche. Chaque heure qui passe jette une pierre entre nous, et bientôt il y aurait un mur. Il faut partir demain. Que dit ton cœur?
—Mon cœur tremble, mais il dit oui.
—Et la tête?
—Ma tête veut ce que tu veux.
Il y eut un moment de silence. Mais les lèvres l'une sur l'autre, continuèrent à s'agiter.
—Alors demain, à la même heure, je serai ici avec un homme du Djebel-Sahari, un ami dévoué. Il amènera pour toi une mule grise dont le pas est rapide et sûr, et au lever du soleil, s'il plaît à Dieu, nous aurons atteint le Ksour.
—Qu'il plaise à Dieu!
—Et maintenant, laisse-moi encore goûter à tes lèvres.
Ils restèrent longtemps embrassés, puis chacun s'enfuit en se jetant cette promesse:
—A demain!
—A demain!
Mansour, immobile dans l'ombre, laissa passer l'amant heureux.
—Ça n'a pas un boudjou et ça aime! murmura-t-il. Attends donc que tu aies gagné de l'argent pour connaître le prix d'une femme. Et moi, ajouta-t-il avec amertume, je suis venu trop tard. La Perle du Ksour appartient à un autre. Maudit soit le jeune drôle! Comme pour Meryem, l'épouse de mon père, je suis venu trop tard!

