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L'amour au pays bleu

XXXVII

Reading edition

E
E

s-tu Lagdar-ben-El-Arbi?

—Oui, noir.

—Dieu soit loué! tu es l'homme que je cherche.

—Tu es envoyé par Mansour?

—Ah! ah! saintes mamelles! Mansour-ben-Ahmed, Mansour l'Heureux, Mansour le père du fusil, Mansour le maître du sabre, Mansour le thaleb, c'est mon maître; oui, oui, le maître du negro. Il n'y en a pas un qui le vaille. Tu chercherais longtemps avant de rencontrer son pareil. Il te faudrait marcher jusqu'à Constantine, et peut-être jusqu'à Alger la Sainte, pour trouver le frère à Bou-Zeb. Car on l'appelle aussi Bou-Zeb! Ah! ah! ah! Le savais-tu?

—Oui; dépêche-toi. Que t'a-t-il dit?

—Je suis stupide comme un mouton écorché. Je te demande si tu connais Mansour! Qui est-ce qui ne connaît pas Mansour dans le Tell et le Beled-el-Djerid?

—Homme, explique-toi. De quelle mission t'a-t-il chargé?

—Il m'a dit: «Salem—je m'appelle Salem,—tu iras vers Lagdar-ben-El-Arbi, qui attend dans ma demeure.» Mais es-tu bien Lagdar-ben-El-Arbi? Vois-tu, moi, on peut me tromper facilement; je suis, comme mon maître, étranger au Ksour, et nous autres, pauvres ignorants nègres, nous croyons tout ce qu'on nous dit.

—Sors et appelle le premier passant, il te dira mon nom.

—Ah! ah! tu es l'homme, je le vois bien. Alors, que vais-je te donner?

—Toi, je ne sais; mais j'attendais ton maître, qui doit me donner cent douros.

—Cent douros! saintes mamelles! cent douros! Jamais le pauvre nègre ne possédera pareille somme. Si j'avais cent douros, j'achèterais toutes les filles du Soudan.

—Hâte-toi! nègre. Sur ta tête, hâte-toi!

—Voici. Je reconnais bien que tu es l'homme. Si je t'apportais cent coups de bâton, tu ne serais pas si impatient. Oui, tu es l'homme. Le Prophète soit loué! Je l'ai prié tout le long du chemin pour qu'il me fasse te trouver sans trop de recherches, car mon maître m'a dit justement ce que tu viens de me dire: «Hâte-toi!»

—Tu ne suis guère son avis ni le mien.

—Comment! tu ne vois donc pas comme j'ai couru? Je sue l'eau ainsi qu'une source agréable à l'œil. Oui, tu vois en moi une source. Mais je me suis goûté et je me suis trouvé salé! Par la mère d'Aissa[9], qui était pucelle comme la mienne le jour où elle m'a engendré, les chameaux ne voudraient pas de moi! Ha! ha! ha!

—Au fait, noir, sur ta tête, au fait!

—Le fait, le voici: Mon maître m'a parlé en ces termes: «Tu vois ce sac, Salem?—Oui, maître.—Il contient cent douros.—Oui, maître.—Tu vas les porter...—Oui, maître.—A celui qui s'appelle Lagdar-ben-El-Arbi.—Oui, maître.» Alors je suis parti et il m'a rappelé, et je suis retourné sur mes pas, et il m'a encore parlé en ces termes: «Tu ajouteras ces mots: Fais ce qui est convenu.—C'est tout?—C'est tout.» Et me voici. Les mots, je viens de te les dire, et voilà les cent douros.

Et il tira de dessous son burnous un sac de cuir qu'il secoua en riant et qui rendit un joyeux son d'écus.

—Voilà de quoi acheter toutes les vierges du Soudan! ah! ah! ah!

Et il se mit à danser et à chanter en agitant le sac au-dessus de sa tête:

Cent douros pour cent pucelles, Cela vaut le Paradis! Cent douros! deux cents mamelles! On peut narguer les houris!

—Ivrogne! s'écria Lagdar, c'est toi la cause de ma longue attente. Tu t'es arrêté dans quelque bouge, car tu pues l'anisette.[10]

—O Dieu! entendre de telles choses! Moi qui, de ma vie, n'ai bu que de l'eau de la fontaine. J'ai couru, te dis-je, c'est la sueur que tu sens.

Lagdar mit la main sur le sac.

—Non, non, dit vivement le nègre, il faut compter.

—C'est inutile. Bien que tu pues, comme un chrétien, les liqueurs fermentées, je m'en rapporte à toi. Si tu as disposé d'un douro sur ton chemin, je te le donne.

—Par les quatre mamelles de mes femmes! demande-moi ma tête, mais ne me demande pas le sac avant d'avoir compté les douros. Il se pourrait que tu en perdes un ou deux et tu dirais: «Ce coquin m'a volé.» Dieu! moi qui n'ose pas ramasser une datte tombée de l'arbre! J'ai la peau noire, mais ma conscience est blanche. Je veux compter devant toi.

Illustration from L'amour au pays bleu
Illustration from L'amour au pays bleu

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