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L'amour au pays bleu

XLV

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ui, le haouch était perdu dans les noires profondeurs. Il avait rayonné trop longtemps dans la plaine, avec son toit rouge et ses murailles blanches et sa joyeuse oasis verte. Il avait vibré trop longtemps sous les gais éclats de son hôtesse, les gais chants de ses oiseaux. C'était assez. Voilà que l'ombre sinistre s'étend sur lui, et le malheur qui l'avait oublié, s'arrête, et secoue sur sa quiétude son aile toute chargée de pleurs.

Chacun son tour. Chacun son tour. C'est le frère aîné de la mort. Il lève avant elle la contribution posée sur nos têtes. Tous passent par ses mains brutales, car, petit est le nombre des justes qui ont su les éviter. «A moi aujourd'hui, demain à toi.» C'est le mot écrit à l'entrée des champs où l'on enfouit notre chair morte; c'est la menace que jette à ceux qui rient ou qui pleurent l'ombre de celui qu'on va donner aux vers. Mais c'est surtout le mot qu'à l'heureux qui festoie doit jeter le misérable.

O toi qui souris à la vie, adolescent, adolescent aux yeux humides, toi qui au milieu des roses savoures le sein de ta maîtresse, la tête enfouie dans le doux sillon, hâte-toi de rire, de jouir et d'aimer, car, l'infortune est là qui te guette pour te glacer, à jamais, et les lèvres et le cœur.

—Allah! Allah! pourquoi ces misères? gémit l'insensé qui s'est laissé surprendre par le visiteur lugubre.

Mais il répond:

—Rentre en toi-même, imbécile, et ne t'en prends qu'à toi des colères du destin. Regarde derrière. Ne m'as-tu pas frayé une route assez large? Voilà vingt ans que tu travailles à m'aplanir la voie. Je passais, je l'ai vue toute tracée et toute droite; je l'ai prise et maintenant me voici.

Et le voilà qui frappe à la porte du haouch et qui dit:

—C'est moi, me voici!

—Qui, toi? demanda la jeune fille plus blanche que son blanc haik.

—Moi, celui que tu attends.

—Je n'attends personne. Qui es-tu?

—Moi! ne sais-tu pas? Moi, l'amant, celui qui t'aime, celui qui meurt d'amour. Ouvre, ouvre-moi.

—Toi! murmura Afsia tremblante, toi qui m'as écrit que tu voulais mourir. Je n'ose pas t'ouvrir; je ne le dois pas et j'ai peur.

—O vierge dont le visage est plus radieux que l'étoile du matin; dont la voix est plus mélodieuse que le son des instruments aux jours de fête; vierge plus douce à la vue que les dattiers de l'oasis, plus fraîche que la source qui jaillit du rocher; de quoi donc as-tu peur, toi qui peux commander aux hommes comme une sultane aux nègres du sérail?

—Va-t'en! va-t'en! dit Afsia.

—Laisse-moi entrer, car tu es la fontaine, et j'ai soif. Je suis le palmier altéré de la source et, qui, loin d'elle, va mourir. Ouvre-moi, car je me sens sécher d'amour.

Pendant les longues heures passées dans les grands roseaux, il avait eu le loisir de préparer ces belles paroles, filets dorés auxquels les femmes laissent prendre leur cœur.

—Je ne puis t'ouvrir, répondait Afsia. Le Thaleb El-Mansour, mon maître, me l'a défendu. Il ne faut pas que je parle à aucun homme, car il m'épouse demain. Retire-toi donc, étranger; dès l'aurore, j'irai à Djenarah, et, si tu veux me voir, mêle-toi à ceux de la noce; il y aura place au banquet pour tous.

—Quoi! c'est donc bien vrai! ce vieux, qui a un pied dans la tombe, mettra-t-il l'autre dans ta couche? Il se trompe; ce n'est pas toi, c'est la mort qu'il doit épouser. On me l'avait pourtant affirmé, mais je ne pouvais le croire. Je répondais: «Mauvaises gens, vous mentez. Non, la rose de Djenarah ne peut épouser ce débris d'homme.» Je le crois maintenant, puisque tu l'avoues. Le malheur est-il à ce point pendu sur ta tête! Oh! tu n'as pas réfléchi; il abuse de ta naïveté et de ton innocence! Cependant, tu as des yeux; tu vois. T'a-t-il donc jeté un sort, avec son regard de vautour chauve, que tu consentes à remettre ta jeunesse, ta beauté, ta virginité en ses bras raidis et froids? Ah! il ne te fera rien goûter et, avec lui, tu ne connaîtras pas les extases. Pauvre bouton, il te déflorera brutalement, sans que tu aies senti pousser tes feuilles; tu t'étioleras sous ce souffle glacé! tu te sécheras sur cette terre aride, et tu pleureras jusqu'à la dernière heure, ta virginité, ton bonheur et ta jeunesse, perdus et flétris. Songes-y, ô toi dont les yeux sont des étoiles et la bouche une source de volupté; il te faut l'amour des jeunes. Ouvre-moi, et je te donnerai un avant-goût des joies du Paradis.

—Je ne puis pas. Ne me parle pas ainsi. Je ne veux pas t'écouter davantage. Va-t-en!

—M'as-tu donc fait venir pour me chasser? N'as-tu pas agité ton haik, comme je te le demandais, et t'ai-je forcé de donner le signe convenu?

—Je n'ai pas su ce que tu voulais, quand tu m'as demandé cela. Mais maintenant, je vois que j'ai mal fait. Tu m'as envoyé de douces paroles, et je voulais voir le visage de celui qui me les envoyait.

—Eh bien, me voici. Ouvre-moi, et tu verras mon visage.

—Je ne veux pas le voir, car j'ai fait mal, et j'ai eu des remords, et je ferais plus mal en te voyant. Retire-toi, Mansour va venir, et s'il te trouvait à sa porte....

—Ne crains rien. Le vieux est loin. Il a affaire à un rusé drôle, un petit chamelier à qui j'ai donné une pièce blanche et promis le double s'il le tenait pendant une heure éloigné d'ici. Ah! c'est un coquin hardi, il le fera courir longtemps à travers les roseaux, tandis que sa chienne occupe les slouguis. Tu vois, tous font l'amour; il n'y a que toi, ignorante tourterelle, qui refuses ton bien. Hâte-toi; et puisque tu veux le vieillard malgré tout, je partirai ensuite, et nul, pas même l'époux à ta nuit de noce, ne soupçonnera le doux larcin. Je sais les secrets qu'on dit aux jeunes filles, et je t'enseignerai comme on trompe les vieux.

—Je ne veux tromper personne.... Quels secrets me diras-tu?

—Des secrets qui ne se murmurent que bouche contre bouche.

—Alors, va-t'en.

—Si tu ne m'ouvres pas, je vais me coucher au travers de la porte, afin que le vieillard me heurte du pied.

—Oh! ne fais pas cela! Mansour te tuerait!...

—Oui, à cause de toi. Car pour toi je me livrerai aux coups comme un chien docile. Oh! mourir pour toi et te laisser mon souvenir! Je verrais couler mon sang avec joie, si je ne craignais qu'il ne retombe sur ta couche nuptiale. Songes-y, du sang qui ne sera pas le tien, dans le lit de noces. Me voir venir, la poitrine souillée de rouge et le visage pâle, troubler ta première nuit. Quoi! pour un mot, pour un seul mot, un pauvre petit mot que je veux te dire, en regardant tes grands yeux noirs, ne peux-tu éviter ce malheur? J'en jure sur ma tête, sur la tienne et sur celle de l'homme qui va te tenir demain dans ses bras, Mansour l'Heureux sera, par ta faute, appelé le Misérable. Le Prophète l'entend.

—Je t'en conjure, n'empoisonne pas ma vie, ni celle de celui qui fut un tendre père. Que me veux-tu dire? Que me veux-tu?

—T'aimer, t'aimer!

—Ne peux-tu m'aimer de loin, et de l'autre côté de la porte?

—Un baiser, rien qu'un, et je partirai aussitôt.

—Tu le jures?

—Sur le tombeau du Prophète et sur le châtiment de Dieu.

Illustration from L'amour au pays bleu
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