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L'amour au pays bleu

V

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ependant la fiancée poussait comme un jeune palmier, frêle et délicate d'abord, mais laissant pressentir qu'elle serait savoureuse.

Encore une fois, l'Heureux était le bien-nommé; car il eût pu arriver que l'enfant fût laide, mais elle se montrait déjà beauté parfaite; exquise et suave comme les sultanes chantées par nos poètes; belle comme les houris que peignent vos artistes d'Occident.

Ivresse pour le cœur et pour l'œil; tout charmait en elle, depuis l'ongle rose de son petit orteil jusqu'à ses longs cheveux, plus fins que la soie et si noirs qu'ils jetaient des reflets bleus.

Son visage enfantin aux tons chauds et dorés, ses lèvres rouges, la plus délicieuse des coupes d'amour, ses grands yeux rayonnant de clartés, faisaient présager une de ces beautés ruisselantes de sève comme il n'en éclot que sous l'ardent soleil.

Mansour ne pouvait assez en repaître ses regards. Il s'admirait dans son œuvre, fier comme s'il l'eût engendrée. Il aurait rempli un livre aussi gros que le Koran rien qu'à détailler, énumérer, vanter ses charmes, ceux qu'il voyait, ceux qu'il entrevoyait et ceux qu'il ne faisait que deviner.

Était-il père? Était-il amant? Il ne le savait lui-même. Il était tous les deux, et les deux amours se fondaient en un seul, chaste, austère et fort.

Devant cette enfant, il croyait redevenir jeune; il se trouvait tout léger et tout aise; il ne sentait plus ses membres raidis; il ne voyait plus l'écorce rude, l'enveloppe usée qui recouvrait son cœur resté vert.

Toutes ses maîtresses passées, il les retrouvait en elle, mais elle était plus belle que toutes; elle réunissait les beautés éparses chez les autres et qui, une à une, l'avaient séduit. De Fathma, elle avait les longs cheveux de soie qui, dénoués, descendaient en chatoyantes cascades, plus bas que les reins; de Meryem, la première, les yeux à l'éclat des sabres tirés au soleil; elle avait le pied mignon d'Embarka la Saharienne, les formes rondes et chastes de la seconde Meryem, le nez aquilin de Yamina; ses dents brillaient d'une bleuâtre blancheur comme les dents de Mabrouka, et les fines attaches de ses membres lui rappelaient Aicha, la danseuse que les jeunes hommes de Biskara ont appelé la Divine.

Toute cette nuée d'amour, nimbe de certaines femmes; ces parfums innommés exhalés d'elles, venus on ne sait d'où, de leurs cheveux, de leur sein, des plis de leur robe, enivrant mélange, rose et violette, lait et nard, encens et musc, lis et jasmin, terre et ciel, délicieuses et sauvages âcretés de la brune et voluptueuses suavités de la blonde, odeurs de la femme aimée qui vous suivent dans les rêves et qu'on aspire tout ému au réveil, elle les avait.

Et lui, l'Heureux, se repaissait de tout cela.

Il la flairait comme on flaire un fruit savoureux avant d'oser y mordre. Il s'en grisait le cœur et la cervelle, mais sans jamais rien laisser paraître, de crainte d'effaroucher sa native pudeur, ne soupçonnant pas dans sa science du vice, qu'elle était si ignorante que rien n'eût pu l'effaroucher.

Et devant elle, il oubliait les blasphèmes que jadis il avait répété tant de fois au temps où, blasé et repu, ses scandaleuses amours défrayaient les conversations intimes des filles des tribus:

«La femme est fille du mal.

»La femme a inventé le vice.

»La ruse est sortie du front de la femme, le mensonge de sa bouche, la gangrène de ses flancs.

»La plus pure d'entre elles laisse au cœur une plaie et au corps une souillure.

»Insensés, vous cherchez une épouse parfaite, et le Prophète lui-même en les comptant depuis la mère des hommes, n'en a trouvé que quatre[12].»

Mais il disait à genoux, veillant sur son sommeil:

«La femme, c'est l'ange, la joie, le bien et la vie!»

Illustration from L'amour au pays bleu
Illustration from L'amour au pays bleu

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