XXXIV
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e lendemain, de grand matin, il se trouvait sur la place. Déjà elle était toute ensoleillée, et il s'assit à l'ombre de l'auvent de la boutique de ton serviteur Ali-bou-Nahr. Je débutais alors dans l'art divin de la médecine, triste métier dans le Souf, où les barbiers et les maréchaux se partagent la clientèle! Aussi, pour utiliser mes trop nombreux loisirs j'écrivais des amulettes et je calligraphiais des copies du Koran.
Mansour me demanda du feu pour allumer son chibouk, et après avoir suivi quelque temps les spirales bleues qui montaient lentement et se perdaient dans l'air diaphane, il me dit:
—Vends-tu des philtres pour se faire aimer, thébib?[6]
—Je vends de tout; l'amour comme la haine. J'écris les mots magiques qui préservent des balles et ceux qui garent du flissa du mari outragé. La foi guérit.
Mais quoi! Mansour, toi qu'on surnomme l'Heureux, as-tu besoin de pareilles amulettes?
Il se mit à rire et répondit:
—Quelquefois.
—Le meilleur talisman est d'être beau et bien fait.
—J'en connais un meilleur encore: c'est l'audace.
En ce moment un jeune homme passa d'un air effaré près de nous; Mansour l'appela:
—Lagdar-ben-El-Arbi, je te croyais déjà enrôlé dans le Mag'zen.
—Pas encore, dit Lagdar.
—Tu as peut-être raison d'attendre. Ton père était mon ami et je te veux du bien.
—Parle, homme. Tes paroles sont comme toi, les bienvenues.
—Tu me connais sans doute de nom, quoique je sois étranger au Ksour. Je m'appelle Mansour-ben-Ahmed, mais le thaleb Ali-bou-Nahr te dira que les gens du Tell et ceux du Beled-el-Djerid ont ajouté à mon nom celui de Messaoud, parce qu'ils prétendent que tout me réussit.
—Je le sais, répondit Lagdar.
—Alors, écoute. Je vais faire un nouveau voyage au pays des nègres. Tu n'ignores pas que c'est une périlleuse et dure entreprise; aussi, j'ai besoin de jeunes hommes, braves et solides. J'ai pensé à toi. Veux-tu m'accompagner?
—Ta proposition m'honore, Mansour, je t'en remercie. Et quand veux-tu partir?
—Tu me vois attendant mes chameaux qui doivent arriver de Constantine avec un chargement d'étoffes de soie, de chechias, de burnous et de haiks. S'ils sont ici demain, je les ferai reposer un jour et nous partirons.
—C'est impossible, répondit le jeune homme, et je le regrette, tout en étant plein de gratitude pour ton offre, mais j'ai une affaire sérieuse.
—Sérieuse! Qu'est-ce qui peut être plus sérieux que la fortune dans cette vie? Car c'est la fortune, la belle fortune toute ruisselante de douros et de séquins que te procurera ce voyage. Qu'est-ce qui peut être plus sérieux quand on a vingt ans, si ce n'est la misère des misères: l'amour!
Lagdar jeta sur ce blasphémateur un regard d'indignation et de pitié.
—Tu t'indignes et tu me méprises, parce que je méprise l'amour, jeune présomptueux. O ignorance bénie! Mais crains que la science trop tôt ne t'arrive. Oui, l'amour pauvre; entends-tu? pauvre, est la misère des misères et il te vaudrait mieux coucher toute nue ta bien-aimée, sous le soleil brûlant et les piqûres des moustiques, que l'exposer aux froides morsures de la pauvreté. Elle y perdra son amour, sa beauté et son cœur; ses mains glacées n'auront plus de caresses. Et, quand tu voudras baiser sa bouche maigrie, tu ne sentiras que ses dents et l'odeur de son estomac vide.... Allons, jeune homme, sois des miens, et tu sauras bien trouver au Soudan les quatre cents douros exigés par le père avide.
—Par les quatre-vingt-dix-neuf noms d'Allah, qui t'a parlé de ceci? s'écria le jeune homme.
—Bah! je sais tout et bien d'autres choses encore, Lagdar-ben-El-Arbi. Les gens d'ici m'appellent l'Heureux, mais il y a longtemps que ceux de ma tribu m'ont salué du nom de Thaleb.
Non, je n'avais pas encore ton âge, quand les vieillards des Ouled-Sidi-Abid m'ont crié à mon départ: «Sidi-Thaleb, je te salue.» Ah! c'est loin! c'est loin!
Et, penchant la tête sur sa poitrine, sa bouche, sans qu'il y prît garde, laissa échapper le nom de Meryem.

