XI
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lle aimait aussi à accompagner du regard les cavaliers des goums aux grands chapeaux de paille couverts de plumes d'autruches noires, chevauchant dans la plaine en un désordre majestueux. Elle distinguait à leurs burnous écarlates le caïd et les cheiks qui s'avançaient en tête, les mokalis au burnous bleu; les autres tout en blanc, le long fusil haut sur la cuisse, suivant en groupe serré. Quelques-uns galopaient sur les flancs de la troupe, soulevant des flots de poussière jaune. Elle admirait les longues housses de soie flotter au vent, l'ardent reflet des armes, les fanions verts au croissant argenté; elle écoutait les joyeux accents du tam-tam et de la flûte, les bruyants éclats de la poudre, et il lui semblait voir passer une féerie enveloppée dans un nuage d'or.
Mais ce qu'elle préférait, c'étaient les files de cavaliers rouges qui rayaient, deux ou trois fois par an, la large plaine grise. Ceux-là marchaient deux par deux et en ordre. Ils n'avaient ni housse de soie, ni plumes d'autruches; ils étaient uniformément habillés de blanc, de rouge et de bleu. Un sabre au fourreau d'acier, passé sous la cuisse gauche, s'allongeait sur le feutre noir de leur selle, et sur leur dos, le cuivre et l'acier du fusil scintillaient au soleil.
C'était le peloton des spahis de Constantine, qui allait relever le poste avancé de Zery-bet-el-Oued.
Elle les suivait longtemps, émue et pensive, prêtant l'oreille comme si elle eût essayé d'entendre le cliquetis des lames dansant dans le fourreau, ou le bruit des éperons et des étriers.
Car c'est ainsi: la femme aime le sabre, dont elle a peur. Créature faible et douce, elle se sent attirée par la force des contrastes vers le sanglant éclat des armes; elle se passionne pour l'homme qui tue.
Et Afsia eût bien voulu que le chemin fût plus près du haouch, afin de contempler les faces mâles des soldats.
Elle se rappelait qu'étant plus petite et revenant de Djenarah, assise sur la mule de Mansour, elle s'était croisée avec les cavaliers rouges et l'un d'eux avait dit:
—Oh! l'heureuse rencontre! Enfants! voici la fiancée d'El-Messaoud. On ne voit que ses grands yeux, mais ils brillent comme deux étoiles et sont doux comme une source au milieu des sables. Homme, avec une telle bénédiction sur ta selle, nul ne doit s'étonner qu'on t'aie surnommé l'Heureux.
Les spahis attachaient leurs yeux ravis sur elle, et, à mesure qu'ils passaient, disaient à Mansour:
—Homme, salut! Que le Prophète enveloppe la tofla d'un manteau de bénédictions.
—Qu'elle soit sur vous et les vôtres, répondait Mansour glorieux.
Ils continuaient leur route en silence. Mais dans tout groupe d'hommes, il en est qui jettent la discorde et la haine, car, comme ils étaient à quelques pas, un de ces maudits se tourna et cria:
—O l'Heureux! garde le bouton de rose jusqu'à ce qu'il soit éclos; alors nous viendrons le cueillir.
Tous s'étaient mis à rire, et Mansour, frémissant de colère, avait répondu:
—Il ne sera pas pour toi, fils de chien, qui sers les chiens.
Et les autres, que cette insulte irritait, répondirent:
—Nous le volerons: nous le volerons à la jolie fille. Il n'est pas fait pour les vieux boucs.
Afsia n'avait rien compris, elle aurait bien voulu savoir ce qu'on menaçait de lui voler; mais Mansour était si furieux qu'elle n'osa le questionner, et quand elle lui en parla un peu plus tard, il lui ordonna brusquement de se taire.
C'était la seule fois qu'il l'avait rudoyée; aussi, quand elle voyait passer au loin les cavaliers rouges, elle se rappelait l'admiration de leurs regards, les propos flatteurs à son adresse, la colère de Mansour et leur moqueuse menace.

