IX
Jacques Boulenger translation
DÉLICES DU JARDIN DES TUILERIES.—LE LÉGITIMISTE.—LE RÉPUBLICAIN.—LE DOCTRINAIRE.—LES ENFANTS.—LA GRACE DES PARISIENNES.—LES MOUSTACHES, LES IMPÉRIALES ET LES CHEVEUX NOIRS DES DANDYS.—LIBRE ENTRÉE DES JARDINS DEPUIS LES TROIS GLORIEUSES.—ANECDOTE.
Existe-t-il rien en ce monde de comparable aux jardins des Tuileries? Je ne le crois pas...
L’endroit lui-même, indépendamment du mouvement perpétuel de la foule, est fort à mon gré: j’affectionne tous les détails de ses ornements, et j’aime passionnément l’aspect brillant et heureux de son ensemble. Mais je connais sur ce sujet une foule d’opinions différentes: beaucoup parlent avec mépris des lignes droites, des arbres taillés, des massifs de fleurs réguliers, des vilains toits, quelques-uns médisent même des orangers, parce qu’ils poussent dans des caisses carrées et n’agitent pas leurs branches au vent comme des saules pleureurs!
Moi, je n’admets aucune de ces objections. Il me paraît aussi raisonnable et d’aussi bon goût de reprocher à l’abbaye de Westminster de ne pas ressembler à un temple grec que de critiquer les jardins des Tuileries parce qu’ils sont disposés en jardins français et non en parcs anglais. Pour ma part, je ne voudrais pas changer, si j’en avais le pouvoir, même le plus petit détail dans un lieu si plaisant: à quelque heure et par quelque côté que j’y entre, il semble toujours m’accueillir par des sourires et des amabilités.
Nous passons rarement un jour sans aller nous asseoir un moment sous ses ombrages et parmi ses fleurs. De l’endroit de la ville où nous habitons maintenant, la porte vis-à-vis de la place Vendôme est l’entrée la plus proche; et peut-être d’aucun lieu l’aspect général n’est-il aussi beau que du haut de la verte promenade en terrasse à laquelle cette porte donne accès.
A droite, la sombre masse des arbres non taillés,—rehaussée en ce moment par des marronniers en fleur, qui poussent aussi fièrement et aussi librement que le jardinier anglais le plus difficile le pourrait désirer,—conduit la vue à travers une délicieuse perspective d’ombrages jusqu’à la magnifique porte qui ouvre sur la place Louis-Quinze. A gauche, on voit la vaste façade du palais des Tuileries; la disgracieuse élévation des toits de ses pavillons s’oublie bien vite et se trouve tout à fait compensée par la beauté des jardins qui s’étendent à leurs pieds. Et juste à l’endroit où l’ombre des grands arbres cesse et où les brillants rayons du soleil commencent, quelle multitude de fleurs ravissantes dans tout l’éclat de leur épanouissement! Une teinte de lilas mauve semble en cette saison s’étendre sur tout l’horizon, et chaque brise qui passe, nous arrive toute pleine de parfums. Ma promenade quotidienne est presque toujours la même, et je l’aime tant que je ne désire pas la changer. Nous suivons la terrasse ombragée par laquelle nous entrons jusqu’à l’endroit où elle descend au niveau de la magnifique esplanade, en face du palais; là nous tournons à droite, et supportons l’éclat du soleil, jusqu’à ce que nous arrivions à la superbe allée qui part du pavillon central et qui s’étend à perte de vue, à travers des fleurs, des statues, des orangers et des bosquets de marronniers, sans autre repos pour l’œil qu’au loin la majestueuse arche de la barrière de l’Etoile.
Ce coup d’œil est tellement magnifique que je ressens toujours un nouveau plaisir à en jouir. Je confesse être de ceux qui prennent du plaisir à ces jardins taillés. J’aime l’élégance étudiée, la grâce soignée de chacun des objets qui flattent les yeux en un endroit comme celui-ci. J’aime ces princières plantes exotiques, élevées avec amour, ces vieux orangers majestueusement rangés; et j’aime plus encore les groupes de marbre, qui parfois se dressent si noblement en pleine lumière, et parfois se cachent à demi sous l’ombre des arbres. Toutes ces choses-là semblent parler de goût, de luxe et d’élégance.
Après qu’on s’est avancé en flânant depuis le palais jusqu’à l’endroit où le soleil finit et où l’ombre commence, on découvre une nouvelle sorte de distraction. Des milliers de chaises, éparses sous les arbres, sont occupées par de jolis groupes infiniment variés.
Au bout de combien de mois d’attention suivie me lasserai-je d’observer l’ensemble et les détails de ce brillant tableau! En tant que spectacle, sa beauté, en tant qu’étude de mœurs nationales, son intérêt sont incomparables. Là, on peut voir et examiner tout Paris, et nulle part il n’est aussi aisé de remarquer les caractères respectifs des différentes classes populaires.

«MORNING AT THE TUILERIES»
(Par A. Hervieu) (Extr. de Paris and the Parisians, by Mrs. Trollope)
Ce matin, nous avons pris possession d’une demi-douzaine de chaises sous les arbres devant le beau groupe de Pætus et Arria. C’était l’heure où paraissent tous les journaux, et nous eûmes la satisfaction d’étudier trois individus, dont chacun aurait pu servir de modèle à un artiste qui aurait voulu représenter l’idéal de leurs particularités. Nous reconnûmes, sans le moindre doute possible, un royaliste, un doctrinaire et un républicain, qui se donnèrent, pendant la demi-heure que nous restâmes là, pour deux sous de politique chacun dans le genre qu’il préférait.
Un vieux monsieur, cérémonieux, mais très gentilhomme, arriva d’abord, et ayant pris un journal au petit kiosque,—la France, ou la Quotidienne, probablement—il s’installa non loin de nous. Pourquoi étions-nous certains qu’il était légitimiste? Je pourrais difficilement vous l’expliquer, et cependant nous n’avions aucun doute à cet égard. Il avait l’air tranquille, à demi fier, à demi triste de se tenir à l’écart; une physionomie aristocratique; un visage pâli par le chagrin et une coupe de vêtements que ne pouvait porter un homme vulgaire, mais que ne porterait pas non plus un homme riche d’aujourd’hui. C’est tout ce que je peux vous dire de lui: mais il y avait dans l’ensemble de sa personne je ne sais quoi de trop royaliste pour qu’on se méprît, et de trop délicat de ton pour pouvoir être peint à grands traits. Sans le connaître, nous nous sentîmes assurés de ce qu’il était; et si je découvrais jamais que ce vieux monsieur est doctrinaire ou républicain, de ma vie je n’oserais plus juger personne sur l’apparence.
Celui qui se présenta ensuite était un républicain de toute évidence; mais cette découverte fait peu d’honneur à notre discernement, car ces sortes de gens s’efforcent de ne laisser aucun doute sur eux-mêmes et ils s’appliquent à ce qu’il n’y ait pas un détail de leur extérieur qui ne soit le symbole, le signe, le témoignage et le stigmate de la folie qui les possède. Notre républicain tenait en mains un journal, et sans nous risquer à approcher de trop près un si terrible personnage, nous ne nous fîmes pas scrupule de nous confier les uns aux autres que le journal qu’il lisait si attentivement était certainement le Réformateur.
Comme nous venions de décider à quelle espèce appartenait l’homme qui passait devant nous si majestueusement, un superbe bourgeois en uniforme de garde national arriva, qui se mit tout incontinent à prendre sa ration quotidienne de politique avec l’air d’un homme satisfait à l’avance de ce qu’il trouvera, et qui, au surplus, l’est trop de lui-même pour se soucier excessivement des affaires publiques. Chaque trait de son joyeux visage, chaque courbe de sa face, disait le contentement et la bonne santé. Il appartenait probablement à cette race très nouvelle en France: celle des commerçants qui font une fortune rapide. Pouvait-on douter que le journal qu’il tenait ne fût le Journal des Débats? Pouvait-on croire qu’il fût autre chose lui-même qu’un doctrinaire heureux?
De la sorte, sur le terrain neutre de ces délicieux jardins, se rencontrent des esprits hostiles, qui, sans se mêler, jouissent en commun de l’ombre fraîche, de l’air exquis, et du luxe de quelque journal tout frais, cela au milieu d’une cité remplie de partis divisés, et aussi calmement que si chacun d’eux se promenait dans un domaine princier qui lui appartînt.
Pour un observateur non enclin au spleen, que d’études vivantes à faire, en suivant les allées et venues des minuscules dandys et des petites maîtresses en miniature qui, à toute heure du jour, volettent dans l’ombre et le soleil des Tuileries comme oiseaux-mouches? Ou ces petits enfants français se conduisent merveilleusement bien, ou quelque surveillance attentive les empêche de crier, car je n’ai certainement jamais vu tant de jeunesse réunie s’abandonner si rarement au salutaire exercice de développer ses poumons en hurlant—exercice qui fait souvent tressaillir lorsqu’on s’approche de cette:
«Douce enfance, qui ne peut rien, sinon crier!»
Les costumes de ces jolies créatures sont par eux-mêmes un amusement; ils sont souvent si fantaisistes, qu’ils donnent parfois l’air de masques aux enfants qui les portent. J’ai vu de petits bonshommes jouant au cerceau dans un uniforme complet de garde national; d’autres qui se balançaient vêtus en montagnards écossais; et d’innombrables petites dames habillées de tous les ajustements possibles, à part celui de leur âge.
Le plaisir d’examiner les passants et d’étudier les costumes dans les jardins des Tuileries n’est pas limité à la partie la plus jeune de l’assistance. Dans aucun pays je n’ai vu d’habillements aussi grotesques que ceux de quelques personnages que l’on rencontre quotidiennement et à toute heure flânant dans ces allées. D’ailleurs, cette observation ne s’applique qu’aux hommes; il est très rare de rencontrer une femme habillée ridiculement, et, si cela arrive, il y a cinq cents chances contre une pour que ce ne soit pas une Française. L’élégance simple et parfaite est, je pense, le caractère le plus frappant du costume de promenade des dames de Paris. Les petits détails de leur toilette semblent être plus étudiés encore que la pelisse et la robe. Toute femme que vous rencontrez est bien chaussée, bien gantée. Ses rubans, s’ils ne sont pas semblables à sa robe, s’harmonisent certainement avec elle; et quant à ces garnitures délicates, dont le soin incombe à la blanchisseuse, il semble que Paris soit le seul pays du monde, où l’on sache repasser.

LA GRANDE ALLÉE DES TUILERIES
(Coll. J. B.)
Au contraire, les fantasques caprices du vêtement masculin dépassent tout ce que l’on pourrait dire. On croirait vraiment que l’air de Paris a la qualité de rendre d’un noir de jais tous les impériales, favoris et moustaches que renferment les murs de la capitale. A distance, on jurerait que les jeunes hommes se sont bandé la figure d’un ruban noir pour se guérir des oreillons; et cette sombre chevelure, qui, naguères, faisait généralement bien, est devenue si commune, que cela nuit considérablement aujourd’hui à son heureux effet. Quand tous les hommes ont la moitié de la figure couverte par des poils noirs, cela cesse d’être une bien précieuse distinction pour chacun d’eux. Peut-être, aussi, les nombreuses annonces de compositions infaillibles pour teindre les cheveux en toutes nuances, excepté celle que Dieu leur a voulue, contribuent-elles à nous faire suspecter beaucoup cette séduisante couleur méridionale. Je ne doute pas qu’en ce moment, un gentleman soigné, bien rasé, septentrional, ne serait fort goûté dans tous les salons de Paris.
On ne peut méconnaître que les «glorieuses et immortelles journées» ont beaucoup nui à l’aspect général des jardins des Tuileries. Avant elles, il n’était pas permis d’y entrer vêtu d’une blouse, d’une camisole ou d’une casquette, et ni homme, ni femme, portant des paniers ou des paquets, n’avait le droit de traverser ces jolis lieux, consacrés au délassement et à la gaîté. Mais, liberté et habillement sordide ne font qu’un dans l’esprit du peuple—souverain... pas tout à fait: la populace n’est encore que vice-reine à Paris;—elle a toutefois obtenu, comme une marque du respect dû à ses volontés, un nouvel arrêté de circulation, grâce auquel ces jardins royaux sont devenus une sorte d’arche de Noé, où peuvent entrer les animaux propres ou non.

(Gravure de Tony Johannot) (Extr. de Jérôme Paturot)
Peut-on souhaiter un meilleur exemple de ce que peut l’autorité pour le bonheur de ceux qui préfèrent avoir ce qu’ils appellent la liberté? Pas un de ceux qui pénètrent aujourd’hui dans ces jardins n’était privé auparavant d’y entrer; seulement il devait pour cela s’habiller décemment,—c’est-à-dire mettre ses habits du dimanche ou des jours de fête,—seuls jours, semble-t-il, où les classes ouvrières puissent désirer la permission de se promener dans un jardin public. Mais l’obligation de paraître propre dans le jardin du palais du Roi était une entrave à la liberté; aussi a-t-on aboli cette formalité; et les gens du peuple ont obtenu le noble privilège d’y paraître aussi sales et mal habillés qu’ils aiment à l’être.
Jadis, la sentinelle avait ordre, là où elle stationnait, de refuser l’entrée à toute personne mal vêtue, et cela donna naissance à une assez amusante histoire qui eut pour acteur un garde national. Ce militaire avait été placé en faction à la porte d’une certaine mairie, le jour de quelque fête, avec ordre de ne laisser entrer aucune personne mal-mise. Un incroyable se présente, non seulement vêtu à la mode, mais au delà. La sentinelle le regarde, et, croisant sa baïonnette devant la porte, prononce d’une voix de commandement:
«On n’entre pas!
—On n’entre pas?—s’écrie l’élégant, ahuri du résultat de sa merveilleuse toilette;—on n’entre pas? Me défendre d’entrer, monsieur? Impossible! à quoi pensez-vous? Laissez-moi passer, vous dis-je!»
La sentinelle imperturbable restait comme un roc devant l’entrée: «Mes ordres sont précis, dit-elle, et je ne puis les enfreindre.

«LE MARCHAND DE LUNETTES»
(Par Gavarni) (Bibl. nationale)
—Précis! Vos ordres vous précisent de me refuser, moi?
—Oui, monsieur, précis, de refuser qui que ce soit que je trouve mal-mis.»[C]