XVII
Jacques Boulenger translation
EXCURSION AU LUXEMBOURG.—LES FEMMES N’ENTRENT PAS AU PROCÈS MONSTRE.—GEORGE SAND EN HOMME.—COSTUME RÉPUBLICAIN.—LE QUAI VOLTAIRE.—INSCRIPTIONS MURALES.—COMMENT LE MARÉCHAL LOBAU DISPERSE LES ÉMEUTES.—UNE MANIFESTATION.
Depuis que le Procès a commencé au Luxembourg, nous avons l’intention d’aller jeter un coup d’œil sur le campement établi dans le jardin, sur l’appareil militaire déployé autour du palais, et, en un mot, sur tout ce qu’il peut être permis à des yeux féminins de voir d’un lieu si intéressant en ce moment par les affaires importantes qui s’y traitent.
J’ai donc fait tout ce que j’ai pu pour

UNE FEMME EN COSTUME MASCULIN «PASSONS VITE!»
(Par Gavarni) (Bibl. nat.)
obtenir l’autorisation d’entrer à la Chambre pendant qu’elle siège, et de très aimables amis m’ont aidée; mais en vain: on n’admet aucune dame. Si les regrets féminins ont été augmentés ou diminués par les récits quotidiens qui sont publiés sur la conduite abominable des prisonniers, je ne m’aventurerai pas à vous le dire. C’est égal, nous ne pouvons entrer, que nous le désirions ou non. On dit que, dans une des tribunes réservées au public, on a vu un jeune garçon rajuster ses boucles avec une petite main blanche; et on dit, aussi, que ce garçon s’appelait George S..d; mais j’ai entendu déclarer partout que seuls pénétraient dans les limites proscrites ceux qui jouissaient de la prérogative d’une barbe au menton.

GEORGE SAND EN HOMME
(Par Calamatta) (Bibl. nat.)
Notre modeste projet de regarder les murs qui contiennent les rebelles tapageurs et leurs juges patients s’accomplit facilement, non sans nous procurer beaucoup d’amusement.
Deux aimables Français nous accompagnaient, qui avaient promis de nous expliquer les signes et les symboles qui pourraient tomber sous nos yeux sans que nous les comprissions. La matinée étant délicieuse, nous nous rendîmes à pied à l’endroit de notre destination et nous nous promîmes de nous reposer au retour en nous faisant cahoter dans un fiacre.
Notre route traversait le jardin des Tuileries, cette raison acheva de nous décider, et, comme d’habitude, nous nous accordâmes de passer une délicieuse demi-heure assises sous les arbres...
Trois jeunes gens suivaient l’allée où nous nous installâmes, absorbés en apparence par quelque affaire de terrible importance. En vérité, ils avaient l’air de caricatures animées et n’étaient rien d’autre.
C’étaient des républicains. On voit constamment de semblables personnages se pavaner sur les boulevards, ou flâner, comme ceux que nous voyions, dans les Tuileries, ou rôder en groupes sinistres dans le bois de Boulogne, chacun se croyant le front d’un Brutus et le cœur d’un Caton. Où et à quelque heure que vous les voyiez, leur aspect ne trompe jamais; il n’est pas à Paris un enfant de dix ans qui ne puisse dire en les apercevant: Ce sont des républicains. J’ai vu dans plusieurs magasins d’estampes, une explication des symboles de leur toilette qui permettrait au plus ignorant de les reconnaître. Le plus important est le chapeau, qui formerait un cône parfait si le fond en était seulement plus élevé de quelques pouces; l’ombre de Cromwell peut se glorifier en voyant combien de mauvaises têtes imitent encore sa coiffure. Ensuite viennent les longs cheveux emmêlés, qui pendent salement sous le chapeau. Le cou est nu, au moins de linge; mais une profusion de cheveux remplace celui-ci. Le gilet, comme le chapeau, porte un nom immortel: «gilet à la Robespierre,» telle est sa terrible appellation; et la dimension de ses revers augmente ou diminue selon la grandeur des principes de celui qui les porte. Au reste, un air farouche et sauvage est tout à fait nécessaire pour achever l’extérieur d’un républicain à Paris en 1835.

LE JARDIN DU LUXEMBOURG
(Collection J. B.)
Quelles grimaces j’ai vu défigurer le visage de ceux qui portent ce déguisement! Les uns roulent des yeux et froncent les sourcils comme s’ils voulaient intimider l’univers entier; d’autres fixent leurs sombres regards vers la terre, absorbés dans une effrayante méditation; pendant que d’autres, tristement appuyés à une statue ou un arbre, jettent des regards terribles, qui pourraient être interprétés dans le langage des sorcières de Macbeth.
«Nous devons, nous voulons—nous devons, nous voulons avoir du sang davantage encore—et devenir pires, et devenir pires.»
Les trois jeunes hommes qui passaient près de nous étaient ainsi faits...
Nous poursuivîmes notre promenade, et, ayant traversé le Pont Royal, nous longeâmes le quai Voltaire, pour éviter la rue du Bac; nous étions tous d’avis que cette rue, dont Mᵐᵉ de Staël parle si tendrement à distance, est loin d’être agréable de près.
Si ce n’était l’antipathie naturelle des Anglais pour la flânerie devant les vitrines, la promenade le long du quai Voltaire pourrait occuper une matinée entière. Depuis le premier étalage de «gens remarquables» à cinq sous pièce—et il y a des têtes parmi eux qui vaudraient d’être étudiées,—depuis cette galerie de gloires à cinq sous jusqu’à l’entrée de la rue de Seine, c’est une suite ininterrompue de boutiques: livres vieux et neufs, riches, rares ou sans valeur; gravures pouvant être classées de même; articles d’occasion de toutes sortes; et, par-dessus tout, de véritables musées de sculptures et de dorures, de chaises extraordinaires, de chandeliers effrayants, de pendules grotesques, et de tous les ornements sans nom que l’on ait pu trouver. C’est ici que l’opulent amateur du style massif de Louis XV entre avec une lourde bourse, de là qu’il repart avec une bourse légère. L’actuelle famille royale de France aime, dit-on, ce style princier mais lourd; et l’on voit souvent les voitures royales s’arrêter à la porte de ces magasins, si hétérogènes par leur contenu qu’on pourrait leur donner toute sorte de noms, sauf celui de magasins de nouveautés, et qui, au premier coup d’œil, ont vraiment l’air de boutiques de prêteurs sur gages...
En arrivant dans le quartier Latin, nous nous amusâmes à raisonner sur cette inclination des très jeunes hommes, qui sont encore soumis à la contrainte de leurs parents ou de leurs maîtres, à ruiner et détruire tout ce qui affirme l’autorité ou la discipline. Les murs abondent en inscriptions de ce genre: «A bas Philippe!» «Les Pairs sont des assassins!» «Vive la République!» et ainsi de suite. Les poires de toutes dimensions et de toutes formes, avec des traits pour le nez, les yeux et la bouche, sont nombreuses, et tout cela dénote le mépris de la jeunesse étudiante pour le monarque régnant. Un signe évident de cette haine de l’autorité, ce fut, il y a quelques jours, la manifestation de quatre ou cinq cents de ces jeunes hommes déréglés qui escortèrent avec des cris et des huées M. Royer-Collard, professeur nouvellement nommé par le gouvernement à la Faculté de médecine, depuis l’Ecole jusque chez lui, rue de Provence.
En pareil cas, ce gouvernement ou un autre devrait suivre l’exemple donné par le général Lobau. L’anecdote est généralement connue; peut-être, l’avez-vous déjà entendue? Mais je préfère que vous l’écoutiez une seconde fois, plutôt que de risquer que vous ne l’entendiez pas.
Une partie des jeunes gens de Paris, qui s’exercent à faire de petites émeutes républicaines, s’était assemblée en nombre considérable sur la place Vendôme. Les tambours battirent, le commandant fut prévenu et arriva. Les jeunes mécontents serrèrent leurs rangs, prirent en main leurs couteaux de poche et leurs cannes, et s’apprêtèrent à résister. On vit le général dépêcher un aide de camp, et quelques moments anxieux passèrent; enfin quelque chose qui semblait effrayant comme un engin militaire parut, s’avançant par la rue de la Paix. Etait-ce un canon?... Une foule de soldats en casques entouraient ce terrible objet, le firent tourner avec une précision militaire et l’approchèrent de l’endroit où les séditieux formaient leur phalange la plus épaisse. Un commandement fut donné, et en un instant la foule entière se vit inondée d’eau.
Beaucoup, parmi ceux qui virent la déroute et la fuite précipitée des héros que poursuivaient avec leurs tuyaux les pompiers amusés, déclarent que jamais aucune manœuvre militaire n’avait encore produit une retraite aussi rapide. Je découvre dans ce procédé de la garde nationale un indice frappant du mépris tranquille que sentent ces puissants gardiens du pouvoir présent pour leurs ennemis républicains.
Ayant atteint le Luxembourg et obtenu de pénétrer dans les jardins, nous nous arrêtâmes encore pour contempler une scène, non seulement tout à fait nouvelle, mais aussi très singulière pour ceux qui étaient accoutumés à l’aspect ordinaire du lieu.
Au milieu des lilas et des roses un campement de petites tentes blanches offrait son air martial. Des armes, des tambours, et toutes sortes d’objets militaires apparaissaient çà et là; tandis que des troupiers flânant, fumant, lisant, achevaient de donner à la scène une apparence inaccoutumée...

«CE SOIR A LA PORTE SAINT-MARTIN!—J’Y SERAI!»
(Grav. de A. Hervieu) (Extr. de Paris and the Parisians, by Mrs. Trollope)
Il semble que, depuis le commencement des jugements, le principal devoir des gendarmes—(je vous demande pardon, je voulais dire: de la garde de Paris)—soit d’empêcher tout rassemblement de gens conversant et bavardant dans les cours et les jardins du Luxembourg. Aussitôt qu’on voit deux ou trois personnes stationnant ensemble un sergent de ville s’approche et prononce sur un ton de commandement: «—Circulez messieurs! Circulez, s’il vous plaît!» La raison de cette précaution est que, tous les soirs, à la porte Saint-Martin, des jeunes gens se rassemblent pour faire un vain tapage sans aucune signification, mais dont l’écho, répercuté de rue en rue, arrive à prendre l’importance d’une émeute. Nous sommes présentement tellement habitués à ces insignifiantes émeutes, que nous n’y attachons pas plus d’importance que le général Lobau lui-même; néanmoins, on juge convenable de prévenir tout rassemblement à proximité du Luxembourg, de peur que la dame aux cent voix qui grossit les huées de quelques ouvriers paresseux jusqu’à en faire une émeute, ne propage à travers la France la nouvelle que le Luxembourg est assiégé par le peuple. Le tapage que nous entendîmes était occasionné par le rassemblement d’une douzaine de personnes; un agent était au milieu du groupe et nous entendîmes parler d’arrestation. En moins de cinq minutes, cependant, tout était calme; mais nous remarquâmes des figures si pittoresques dans leur républicanisme, que nous reprîmes nos sièges pour en faire un croquis, tout en nous amusant à imaginer quelles pouvaient être les sinistres paroles qu’ils échangeaient entre eux avec tant de circonspection. M. de L. nous assura que, sans aucun doute, ils se disaient:
«Ce soir, à la porte Saint-Martin!» Réponse: «J’y serai...»