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Paris romantique

XXI

Jacques Boulenger translation

ÉMEUTE QUOTIDIENNE A LA PORTE SAINT-MARTIN.—INDULGENCE EXCESSIVE DU GOUVERNEMENT.—COMMENT FAIRE CESSER LES DÉSORDRES.

Bien que Paris soit en réalité aussi tranquille qu’une grande cité peut l’être, on continue à nous annoncer régulièrement chaque matin qu’il y avait une émeute hier soir à la porte Saint-Martin. Mais je vous assure que ce sont là passe-temps fort innocents; et quoique l’heure mystérieuse qui doit toujours amener une révolution s’écoule rarement sans quelques arrestations, les individus menés au poste sont toujours mis en liberté le lendemain matin, car on s’est aperçu que ces juvéniles agresseurs, qui ont rarement plus de vingt ans, sont aussi inoffensifs qu’une troupe de grenouilles coassant sur les bancs de sable de la Wabash. Néanmoins le récit continuellement répété de ces réunions nocturnes inspira, il y a quelques soirs, à deux de nos amis l’envie d’aller à cette célèbre porte Saint-Martin, dans l’espoir d’être témoins d’une de ces charmantes petites émeutes. Mais en arrivant à l’endroit fixé, ils trouvèrent tout parfaitement tranquille et plongé dans le silence d’une nuit tranquille et bien surveillée. Quelques militaires toutefois allaient et venaient près de là; et ce furent eux qui apprirent à nos amis la cause d’un calme si inusité dans ce quartier de la ville, devenu célèbre.

«Mais ne voyez-vous pas que l’eau tombe, messieurs? dit le garde national qui stationnait là; c’est bien assez pour refroidir le feu de nos républicains. S’il fait beau demain soir, messieurs, nous aurons encore notre petit spectacle.»

Déterminés à savoir ce qu’il y avait de vrai dans ces histoires et si le tout n’était pas une mystification, y compris la prédiction du militaire, ils tentèrent à nouveau l’aventure un autre soir, par un temps remarquablement beau; et cette fois ils virent des choses très différentes.

Il y eut ce soir-là, d’après ce qu’ils nous dirent, une petite émeute aussi jolie qu’on le pouvait désirer. Le rassemblement était d’au moins quatre cents personnes; des soldats à cheval et à pied se trouvaient parmi les manifestants; les chapeaux pointus abondaient comme les mûres en septembre, et aussi «les bannières flottant sans un souffle de vent» sur les épaules chancelantes de petits voyous qu’on avait loués deux sous pour les porter.

En cette soirée mémorable, dont quelques-uns des journaux républicains font grand état ce matin, une grande partie, la plus bruyante, de l’assemblée, fut arrêtée; mais, en somme, la force armée semble en avoir usé très doucement, et nos amis ont souvent entendu répondre à de violentes explosions d’éloquence qui auraient pu être considérées comme des crimes de lèse-majesté par cette joyeuse repartie: Vive le roi!

Sur un point, cependant, il y eut lutte autour d’un jeune héros, vêtu de pied en cap à la Robespierre, que deux gardes municipaux s’occupaient à arrêter, tandis qu’un petit garçon de dix ans environ, qui tenait une bannière plus lourde que lui et qui servait probablement de garde du corps au prisonnier, se dressait à quelques mètres, rugissant: Vive la République! aussi fort qu’il pouvait brailler.

Un autre, qui semblait appartenir à la plus basse classe, harangua, pendant tout le temps que le tumulte dura, ceux qui l’entouraient. Ses bras étaient nus jusqu’aux épaules et ses gestes extrêmement violents.

«Nous avons des droits! criait-il avec une grande véhémence, nous avons des droits!... qui est-ce qui veut les nier?... Nous ne demandons que la Charte... Qu’ils nous donnent la Charte!...»

Le tumulte dura environ trois heures, après quoi la foule se dispersa tranquillement; et il faut espérer que chacun de ceux qui y prirent part s’occupera honnêtement à son emploi jusqu’à la prochaine belle soirée qui le réunira de nouveau aux autres pour remplir le double rôle de spectateur et d’acteur à ce petit spectacle.

Le renouvellement périodique de ces émeutes semble maintenant ne plus inquiéter personne, et si des amendes et des arrestations constantes (quelquefois injustes d’ailleurs, et qui ne calment nullement les audacieuses démonstrations du mécontentement de la populace et des journaux qui la soutiennent),—si ces rigueurs ne montraient pas que l’on apporte quelque attention à ces manifestations, on pourrait attribuer l’indifférence du gouvernement à sa confiance dans sa propre force et au peu de crainte que lui inspirent les conséquences possibles de cette agitation.

Et c’est bien là, je crois, le sentiment du gouvernement du roi Philippe. Néanmoins il vaudrait beaucoup mieux pour Paris que, par un moyen quelconque, on mît fin à ces scènes déplaisantes...

Louis-Philippe n’est ni Napoléon ni Charles X. Il n’a ni les droits inaliénables de l’un ni la gloire accablante de l’autre; mais s’il était assez heureux pour assurer à ce beau pays, fatigué de luttes intestines, l’ère de tranquille prospérité qui paraît commencer, il pourrait être considéré par le peuple français comme plus grand que ces deux souverains...

Illustration from Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

ÉMEUTE A LA PORTE SAINT-MARTIN

(Extr. de Paris and the Parisians, by Mrs. Trollope)

S’il voulait entreprendre une croisade pour rendre l’indépendance à l’Italie, il convertirait chaque traître en héros. Qu’il adresse à l’armée recrutée pour ce projet les mêmes mots inspirés dont se servait Napoléon autrefois: Soldats!... Partons!... rétablir le Capitole... réveiller le peuple romain engourdi par plusieurs siècles d’esclavage... Tel sera le fruit de vos victoires. Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront en vous montrant: Il était de l’armée d’Italie!... Qu’il institue ensuite un nouvel ordre qu’il appellera «l’ordre impérial de la Redingote grise», ou «l’ordre indomptable des Bras croisés»; qu’il permette à tout homme qui en sera membre de faire broder un aigle sur le devant de son habit, à condition qu’il se soit conduit bravement et comme un Français sur le champ de bataille: aussitôt la porte Saint-Martin deviendra aussi paisible que le cabinet de toilette de l’autocrate à Saint-Pétersbourg...

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