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Jacques Boulenger translation
SALETÉ DES RUES.—CARDAGE DES MATELAS EN PLEIN AIR.—CHAUDRONNIERS AMBULANTS.—CONSTRUCTION DES MAISONS.—PAS D’ÉGOUTS.—MAUVAIS PAVÉ.—RÉVERBÈRES A L’HUILE.
Ma dernière lettre était sur les jardins des Tuileries, un sujet qui me fournit tant d’observations, que je crois que je laisserais mon enthousiasme m’entraîner aujourd’hui à en parler encore, si je n’avais point souci de la variété. Mon humeur, ou, si vous voulez, ma mauvaise humeur l’exigeant ainsi, je vous parlerai aujourd’hui de la police des rues à Paris.
Je ne vous dirai pas qu’elle est mauvaise, car je ne doute pas que beaucoup d’autres n’aient dit cela avant moi; mais je vous dirai que je la considère comme quelque chose de puissant, de mystérieux, d’incompréhensible et de parfaitement étonnant. Dans une ville où chaque chose, destinée à être vue, est obligée d’être un ornement gracieux; où les boutiques et les cafés ont l’air de palais de fée; où les places des marchés sont ornées de fontaines dans lesquelles les plus délicates naïades pourraient se baigner avec délices; dans une ville où les femmes sont trop délicates pour être tout à fait terrestres et les hommes trop raffinés et trop galants pour souffrir qu’un souffle impur s’approche d’elles; dans une ville comme celle-là, vous êtes choquée à chaque pas que vous faites, ou à chaque secousse de votre voiture, par la vue et l’odeur de mille choses qu’on ne saurait décrire.

LA RUE BASSE-DES-URSINS
(Par Trimolet) (Collection J. B.)
Chaque jour porte mon étonnement à un plus haut degré que le précédent, car chaque jour un nouveau fait me montre qu’une partie considérable du bonheur et de la facilité de la vie est détruite à Paris par la négligence et la mollesse de la police municipale, qui pourrait pourtant éviter aisément au peuple le plus élégant du monde le dégoût qu’il doit sentir de ce perpétuel outrage à la simple décence des rues.
Sur ce sujet, il est impossible d’en dire davantage; mais à d’autres points de vue, l’insuffisance de la police des rues est aussi manifeste, quoique moins révoltante en apparence; et je vous les énumérerai par curiosité, puisqu’ils peuvent être décrits sans inconvenance; mais quand on les rapproche de cette passion pour la grâce des ornements, qui est si particulière au peuple français, ils offrent à l’esprit une anomalie tellement forte qu’on est tout déconcerté pour les expliquer.
Vous ne pouvez, en cette saison, suivre aucune rue de Paris, pour élégante qu’elle soit par sa situation, ou distinguée par ceux qui la fréquentent, sans être obligée de vous détourner à tout instant, afin de ne pas heurter deux ou plusieurs femmes couvertes de poussière, et parfois de vermine, travaillant à carder leurs matelas dans la rue. Debout ou assises, elles ne s’occupent de personne, mais peignent, tournent et secouent la laine sur les passants, prennent toute la place et forcent les promeneurs à faire un détour dans la boue, qui ne les empêche pas de frôler le matériel et d’avaler la poussière qui sort de ces dépôts autorisés.
Il y a une demi-heure, en allant du boulevard des Italiens à l’Opéra, j’ai vu une vieille femme occupée à cette dégoûtante opération. Elle y a sans doute travaillé toute la journée et dérangera son attirail juste à temps pour permettre au duc d’Orléans de passer en voiture en se rendant à l’Opéra sans se heurter à elle, mais certainement pas assez tôt pour que le prince ne reçoive pas une partie des impuretés animées ou inanimées qu’elle éparpillait dans l’air depuis plusieurs heures.
Il y a quelques jours, je vis un gentleman très élégant se faire une forte contusion à la tête et voir son vêtement complètement sali, par une chute qu’il fit en se prenant les pieds dans l’appareil d’un chaudronnier ambulant; celui-ci travaillait dans la rue et avait étalé son feu de charbon, son soufflet, son creuset et tous les autres objets nécessaires au métier d’étameur sur l’étroit trottoir de la rue de Provence.
Au moment où l’accident arriva, toutes les personnes qui passaient semblèrent prendre un grand intérêt au malheur du gentleman; mais aucune n’eut un mot de reproche ni une simple remarque sur cette invasion de la rue par le chaudronnier ambulant; et celui-ci ne sembla pas même imaginer qu’il dût faire des excuses ou seulement changer la disposition de son établissement.
A Londres, quand on construit ou quand on répare une maison, la première chose que l’on fait, c’est d’entourer les lieux d’une haute palissade qui empêche que les allées et venues nécessaires incommodent en aucune manière le public dans la rue. Après quoi, on établit un trottoir provisoire, protégé par des planches, afin que l’invasion inévitable du trottoir ordinaire par les travailleurs soit aussi peu gênante que possible.

(V. Adam del.) (Bibl. nat.)
Si vous passez dans Paris à un endroit qui soit dans les mêmes conditions, vous vous imaginerez tout d’abord que quelque terrible accident—le feu peut-être, ou la chute d’un toit—a occasionné ces difficultés, cet embarras de circulation qu’on croirait tolérable une heure à peine; mais les autorités municipales ne s’occupent pas de cela: aucun ordre de leur part n’empêche que les choses restent en cet état pour le tourment et le danger de mille passants, pendant des mois. Si un tombereau doit être chargé ou déchargé dans la rue, il peut prendre et garder la position la plus gênante pour la circulation, sans qu’on se soucie du danger ou du retard qu’il occasionne aux voitures et aux piétons qui ont à passer par là.
Des incongruités et des abominations de toutes sortes sont déposées sans scrupule dans les rues à toute heure du jour et de la nuit et y restent jusqu’à ce que le balayeur les enlève au matin. L’humble piéton peut se considérer comme heureux si, seuls, son nez et ses yeux souffrent de ces ordures, et s’il ne prend pas contact avec elles dans leur sortie sans cérémonie par la porte ou la fenêtre. Quel bonheur! s’exclame-t-il, quand il échappe; et, s’il est éclaboussé des pieds à la tête, il se console en jetant sur ses habits un regard plein de tristesse, et d’ailleurs nullement irrité.
Quant à cette barbarie d’un ruisseau tracé au milieu des rues pour recevoir toutes les ordures, qui gâte une grande partie de cette belle ville, je puis seulement dire que la patience avec laquelle des hommes et des femmes de mil huit cent trente-cinq la supportent me paraît inconcevable.

(V. Adam del.) (Bibl. nat.)
Il me semble en vérité que les égouts et les puisards soient une chose que tous les hommes du monde sachent faire, sauf les Français. L’autre semaine, après une violente pluie d’une ou deux heures, cette partie de la place Louis-XV qui est près de l’entrée des Champs-Elysées resta couverte d’eau. Le ministère des Travaux publics, ayant attendu un jour ou deux pour voir ce qui adviendrait et trouvant que ce lac boueux ne disparaissait pas, commanda vingt-six vigoureux ouvriers, qui se mirent à creuser une rigole, telle que les petits garçons s’amusent à en faire auprès d’un étang. Grâce à ce remarquable exploit, l’eau stagnante fut enfin conduite au ruisseau le plus proche; les pioches furent rangées, et un canal boueux à ciel ouvert orna cette superbe place qui, si on se donnait la peine de l’arranger, serait probablement le lieu le plus beau dont aucune ville au monde se pût glorifier.
Peut-être serai-je trop exigeante en mettant parmi mes lamentations sur les rues de Paris, mon regret qu’on n’y ait pas encore adopté notre dernière et plus luxueuse amélioration. Je peux affirmer, après avoir passé quelques semaines ici, que les rues macadamisées de Londres doivent devenir un sujet de joie pour nous. Le bruit excédant de Paris, qui provient du mauvais état du pavé des rues, comme de la construction défectueuse des roues et des ressorts, est si violent et si incessant qu’il semble avoir une cause ininterrompue; c’est une sorte de torture dont une très longue habitude peut seule empêcher que l’on souffre. Et les rues macadamisées auraient en plus cet avantage d’embarrasser les futurs héros de barricades.
Il y a un autre défaut, dont le remède serait plus aisé, et qui a pour seule cause, à mon avis, la défectueuse administration des rues: c’est la profonde obscurité qui règne dans les parties de la ville où les propriétaires des boutiques ne s’éclairent pas avec le gaz. Sur les boulevards, les cafés et les restaurants en sont si brillamment illuminés que l’on oublie le réverbère à la vieille mode, suspendu à de longs intervalles au-dessus du pavé. Mais aussitôt que vous avez quitté ces lieux de lumière et de gaieté, vous vous trouvez plongée dans la plus profonde obscurité; et il n’y a pas une petite ville en Angleterre, qui ne soit incomparablement mieux éclairée que celles des rues de Paris dont l’éclairage est assuré par la seule municipalité.
Comme il est évident que des conduites de gaz s’étendent actuellement dans toutes les directions pour alimenter les nombreux particuliers qui l’emploient dans leur maisons, je ne comprends pas qu’on use de ces lugubres réverbères à l’huile, au lieu de leur préférer cette ravissante lumière qui égale celle du soleil; je me suis dit qu’il y avait probablement un contrat qui n’était pas encore expiré entre la Ville et les entrepreneurs de lumière. Mais si la commodité du public était aussi sérieusement considérée en France qu’en Angleterre, aucune prétention de tous les marchands de lumière du monde, quoi qu’il en coûte pour les satisfaire, ne saurait faire que les citoyens marchassent à tâtons dans l’obscurité, quand il serait si aisé de leur assurer un bon éclairage.
Pour ne point paraître ingrate, je ne m’étendrai pas plus sur les inconvénients qui déparent certainement cette admirable cité; mais je peux assurer, sans crainte d’être contredite ni blâmée, qu’une administration des rues, semblable à celle de Londres, serait le plus grand cadeau que le roi Philippe pût faire à sa belle ville de Paris.