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Paris romantique

XXVI

Jacques Boulenger translation

L’ABBÉ DE LAMENNAIS.—SON ASPECT ET SA CONVERSATION.—SON ADMIRATION ET CELLE DES RÉPUBLICAINS FRANÇAIS POUR O’CONNELL.

J’ai eu la satisfaction de rencontrer, l’autre soir, l’abbé de Lamennais. C’était chez Mᵐᵉ Benjamin Constant, dont le salon est aussi célèbre par la renommée de ceux qu’on y rencontre que par les talents et le charme de la maîtresse de la maison.

Extérieurement, cet homme célèbre ressemble à un dessin original de Rousseau que je me souviens d’avoir vu. Il est bien au-dessous de la taille ordinaire et très mince. Son aspect est très frappant et trahit l’habitude de la méditation; mais ses yeux profonds ont quelque chose de presque farouche, avec leurs regards rapides. Sa robe était noire et avait plus de négligence républicaine que de dignité ecclésiastique, et la petite cravate qu’il portait, bien serrée autour de sa gorge, lui donnait l’apparence de quelqu’un qui ne fait guère attention à la mode du jour ou aux coutumes des salons.

Illustration from Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

LAMENNAIS

«Galerie de la Presse» (Bibl. nat.)

Il avait dîné chez Mᵐᵉ Constant avec quatre ou cinq autres personnages distingués, et nous le trouvâmes profondément enfoncé dans une bergère qui cachait presque entièrement sa chétive personne, et entouré d’un cercle d’hommes à qui il parlait avec animation. D’un côté était M. Jouy, l’hermite bien connu de la Chaussée-d’Antin, et de l’autre un député très apprécié sur les bancs du côté gauche.

J’étais placée juste en face de lui et j’ai rarement observé le jeu d’une physionomie plus animé. Dans le courant de la soirée, il me fut présenté. Ses manières sont extrêmement distinguées; aucune raideur ni gêne, rien de rustique ni d’ecclésiastique n’empêche sa vivacité naturelle. Il tira immédiatement une chaise vis-à-vis du sofa où j’étais placée et causa fort agréablement, le dos tourné au reste de la société, jusqu’à ce que plusieurs personnes, dont beaucoup de dames, se fussent réunies autour de lui; alors il ne lui plut pas, je suppose, de rester assis tandis qu’elles étaient debout, et, se levant, il regagna sa bergère.

Il me dit qu’il ne resterait pas longtemps à Paris, où il fréquentait trop le monde pour travailler, qu’il allait promptement retourner dans sa profonde retraite, dans sa chère Bretagne, où il finirait l’œuvre qu’il avait commencée. Je ne sais si cet ouvrage est la défense des Prévenus d’avril, qu’il a menacé de publier contre ceux qui ont refusé de le laisser plaider au tribunal dans cette affaire, mais on s’attend à ce que ce document soit violent, puissant et éloquent...

M. de Lamennais, ainsi que plusieurs autres personnages aux principes républicains avec lesquels j’ai eu l’occasion de causer depuis que je suis à Paris, a conçu l’idée que l’Angleterre est en ce moment et bona fide sous la règle et le gouvernement de Mr. Daniel O’Connell. Il m’a entretenue de ce personnage avec la plus grande admiration et le plus profond respect: ne s’en rapporte-t-il pas aux journaux anglais pour croire à l’amour enthousiaste et à la vénération qu’on lui témoignerait dans la Grande-Bretagne!

Illustration from Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)
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