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Paris romantique

XV

Jacques Boulenger translation

VERSAILLES.—MUSÉE PROJETÉ.—SOUVENIRS D’UN JARDINIER SUR LES BOURBONS.—LES GRANDES EAUX A SAINT-CLOUD.

Le château de Versailles, ce merveilleux chef-d’œuvre du goût splendide et de l’extravagance illimitée de Louis le Grand, est fermé, depuis dix-huit mois. C’est un gros désappointement pour ceux des nôtres qui n’ont jamais vu ces immenses pièces et leurs décorations somptueuses. La raison de cette exclusion momentanée du public est que les ouvriers occupent en ce moment tout l’édifice, non pas en vue de le restaurer pour le roi, mais de le préparer à devenir un musée universel pour le pays. Les bâtiments sont vraiment trop grands pour un palais, et tellement somptueux que je pense qu’aucun souverain moderne ne désirerait les habiter. Je me suis parfois étonnée que Napoléon ne se soit pas pris de goût pour cette immensité; mais je pense qu’il y aurait trouvé peu de charmes: il préférait convertir ses millions en nerf de la guerre que de posséder toutes les sculptures et toutes les dorures du monde.

Illustration from Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

VERSAILLES

(Par E. Lami) (Collection J. B.)

Si le musée qu’on projette est monté avec science, jugement et goût, et avec la magnificence accoutumée en France, on aura tiré un excellent parti de la fantaisie splendide du grand monarque.

On parlait l’autre soir dans une réunion, des travaux qui sont exécutés à Versailles, et quelqu’un disait que l’intention du roi était de convertir une partie du bâtiment en une galerie d’histoire nationale, qui contiendrait les tableaux représentant toutes les victoires françaises.

La réflexion que cela amena, m’amusa: elle est tellement française!—«Ma foi!... Mais cette galerie-là doit être bien longue... et assez ennuyeuse pour les étrangers.»

Bien que le château fût fermé, nous ne renonçâmes pas à notre expédition à Versailles. Là, chaque chose est intéressante, non pas seulement par sa splendeur, mais aussi par tous les souvenirs qui font revivre à nos yeux des scènes que l’histoire nous a rendues familières. Les horreurs du dernier siècle comme les gloires royales du précédent sont bien connues de tout le monde en Angleterre, et il faut qu’on nous ait transmis de France un nombre prodigieux de récits, pour que nous soyons au fait des événements qui se sont passés à Versailles tout aussi bien que nous le sommes de ceux qui avaient dans le même temps Windsor pour théâtre. Pourtant il en est ainsi...

Illustration from Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

SAINT-CLOUD

(Par E. Lami) (Collection J. B.)

Avant de visiter la confusion ordonnée des bosquets, des statues, des temples et des fontaines, nous nous fîmes conduire par notre guide à cheveux gris tout autour de chaque partie des bâtiments, tandis qu’il nous contait une série de vieilles histoires intéressantes sur Louis XVI, Marie-Antoinette, Monsieur et le comte d’Artois (car il semblait avoir oublié ou ne pas savoir qu’ils avaient porté d’autres noms que ceux qu’ils avaient dans sa jeunesse); et tous, ils occupaient la même place dans son imagination qu’ils y tenaient quelque cinquante ans plus tôt, quand il était aide du gardien de l’orangerie.

Il se glorifiait d’avoir approché jadis la famille royale; il raconta comment la reine avait donné son nom à un oranger parce qu’elle en trouvait les fleurs plus douces que celles de tous les autres; et comment il cueillait tous les jours pour Sa Majesté, sur un myrte aux larges feuilles et aux fleurs doubles, un bouquet que l’on plaçait sur la toilette de la Reine à deux heures. Ce vieil homme connaissait chaque oranger, sa naissance et son histoire comme un berger connaît ses moutons. Le doyen de la bande date du règne de François Iᵉʳ, et vraiment il est très vert pour son âge. Un autre, surnommé Louis le Grand, qui était frère jumeau, comme dit notre guide, de ce puissant monarque est regardé comme un jeune, et l’on assure qu’il n’a pas encore atteint son développement entier.

Oh! si ces orangers pouvaient parler! S’ils pouvaient nous raconter les scènes dont ils ont été témoins! s’ils pouvaient nous décrire les beautés sur lesquelles ils ont égrainé leurs ardentes fleurs, tous les héros, les hommes d’Etat, les poètes et les princes qui, dans leur promenade, se sont arrêtés sous leur ombre, que de remarques spirituellement méchantes, de graves conseils et de tristes réflexions nous aurions à entendre!...

La vue des grandes eaux à Saint-Cloud faisait partie du programme de notre journée; mais, pour y aller, nous fûmes obligés de monter dans un de ces indescriptibles véhicules qui transportent la joyeuse bourgeoisie de Paris de palais en palais, et de guinguette en guinguette. Nous avions abandonné notre confortable citadine, croyant n’avoir aucune difficulté à en trouver une autre. En quoi nous fûmes désappointés, car la quantité de voyageurs excédait les véhicules disponibles et nous nous considérâmes comme très heureux de trouver des places dans un équipage que nous aurions bien méprisé le matin, quand nous quittions Paris...

Quelques-uns de ces singuliers véhicules étaient tirés par cinq ou six chevaux. Ceux-là n’étaient au juste que des chariots peints de couleurs éclatantes, suspendus sur de grossiers ressorts, avec une tente à plat au-dessus. Dans plusieurs je comptai jusqu’à vingt personnes; mais il y en avait quelques-uns dont une ou même deux places demeuraient vacantes, et alors rien ne pouvait égaler la joie de la foule à la vue des efforts que faisait le conducteur, non moins gai qu’elle, d’ailleurs, pour obtenir des voyageurs qu’ils remplissent les sièges libres.

Chaque individu croisé sur la route se voyait invité par des hurlements à occuper les places vacantes. «Saint-Cloud, Saint-Cloud, Saint-Cloud!» ces mots, criés par le conducteur et repris en refrain par la compagnie, résonnaient dans les oreilles de tous les passants; et si l’on rencontrait un paisible voyageur se rendant dans la direction opposée, l’invitation était alors proférée avec une véhémence décuplée, et accompagnée d’éclats de rires, auxquels, loin de s’offenser, le promeneur répondait sur le même ton. Mais quand on rencontrait une voiture au plein galop se rendant à Versailles, c’est alors que la joie devenait indescriptible. «Saint-Cloud! Saint-Cloud! Saint-Cloud!... Tournez donc, messieurs, tournez à Saint-Cloud!» Les cris et les vociférations auraient suffi à effrayer tous les chevaux du monde, excepté des chevaux français; ceux-là sont tellement habitués au vacarme, qu’il y a peu de danger que le bruit les fasse partir. Je croirais même qu’ils prennent leur part de la gaieté générale; car ils secouaient leurs têtières et leurs glands, s’ébrouant et s’agitant comme s’ils étaient ravis de la fête.

Au total, nous et quelques centaines d’autres arrivâmes trop tard pour le spectacle, l’eau ayant manqué avant que la demi-heure de réjouissances promise fût écoulée. Les jardins, cependant, étaient pleins, et tout le monde paraissait aussi gai et content que si le spectacle n’avait pas manqué.

Je me demande si les Français deviennent jamais vieux, c’est-à-dire, vieux comme nous, assis au foyer, et ne rêvant pas plus de fêtes que de jouer à colin-maillard. J’ai vu là et ailleurs des hommes et aussi des femmes à cheveux gris, assez ridés pour être aussi graves qu’un vénérable juge au tribunal; mais je n’en ai jamais vu qui ne semblassent prêts à sauter, danser, valser et faire l’amour.

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