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Paris romantique

XIX

Jacques Boulenger translation

LE DIMANCHE A PARIS.—LE PLAISIR EN FAMILLE.—GAIETÉ NATURELLE.—LES POLYTECHNICIENS S’APPLIQUENT A RESSEMBLER A NAPOLÉON.—UN DIMANCHE AUX TUILERIES.

A Paris, le dimanche est un jour délicieux, plus que dans tous les autres pays que j’ai visités, à part Francfort. La joie est universelle et néanmoins très familiale, et, si je formais mon idée sur le caractère français d’après les scènes que j’ai vues le dimanche et non d’après les livres et les journaux, je dirais que le trait le plus marquant en est l’affection conjugale et paternelle.

Il est rare de voir un homme ou une femme en âge d’être mariés et d’avoir des enfants, sans que l’un ou l’autre soit accompagné de son époux et de sa petite famille.

C’est en famille qu’ils boivent une bouteille de vin léger; ce qui fait le plaisir de l’un le fait aussi de l’autre; et que l’on ait ce jour-là peu ou beaucoup à dépenser pour s’amuser, l’homme et la femme en profiteront également.

J’ai visité beaucoup d’églises pendant les messes du matin, dans différents quartiers de la ville, et je les ai trouvées toutes remplies de monde; et bien que je n’aie jamais remarqué aucun exemple de cette dévotion si fréquente dans les églises de Belgique où les bras douloureusement étendus font songer aux solennités hindoues, j’ai vu partout l’apparence de l’attention la plus pieuse et la plus sincère.

Une fois la grand’messe dite, le peuple se répand dans toutes les parties de la ville, non point tant pour chercher des distractions que pour en rencontrer. Et l’on est assuré d’en trouver; car on ne saurait faire dix pas dans aucune direction sans rencontrer un divertissement quelconque.

Illustration from Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

LE DIMANCHE AUX TUILERIES

(Par A. Hervieu) (Extr. de Paris and the Parisians, by Mrs. Trollope)

Rien ne me plaît autant que la vue d’un peuple nombreux dans ses réjouissances. Quand il s’assemble pour faire de la politique, je confesse que je n’ai pas grand amour ni admiration pour lui; mais quand il est joyeux, surtout quand les femmes et les enfants participent à la joie générale, le spectacle me paraît délicieux; et où pourrait-il l’être plus qu’à Paris? La nature des habitants, le climat, la forme et la disposition de la ville, tout favorise les plaisirs. C’est en plein air, sous la voûte du ciel bleu, devant des milliers d’yeux que les Parisiens aiment à s’amuser et à se chauffer au soleil. L’atmosphère claire et brillante de leur ville semble faite exprès pour cela; et quiconque traverse les boulevards, les quais, les jardins de Paris s’apercevra certainement combien leurs espaces étaient nécessaires aux citoyens pour s’assembler à leur aise.

Les jeunes hommes de l’Ecole Polytechnique font sensation le dimanche à Paris; ils n’ont la liberté de sortir dans la ville que les jours de fête; mais ces jours-là, dans les rues et dans les promenades publiques, on peut croiser à chaque pas de jeunes Napoléons.

Illustration from Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

(E. Lami del.) (Collection J. B.)

Il est très étonnant de constater qu’un principe ou un sentiment puissant, commun à un corps nombreux, peut avoir pour résultat de rendre extérieurement semblables les membres de ce corps, que la nature avait faits pourtant aussi dissemblables que possible. Bien que le plus âgé de ces jeunes Polytechniciens ne puisse guère être né avant les jours où Napoléon quitta la France pour toujours, il n’y a pas un seul d’entre eux qui ne rappelle plus ou moins l’aspect et la figure bien connus de l’Empereur. Qu’ils soient petits, qu’ils soient grands, qu’ils soient gras, qu’ils soient maigres, c’est tout de même. Pour avoir étudié évidemment leur modèle adoré sur les peintures, les gravures, les marbres, les bronzes et les vases de Chine, ils ont tous quelque chose qui approche de son regard et de son aspect, lesquels ne ressemblaient en rien à ceux du commun des Français, avant que le tyran le plus populaire qu’on ait jamais vu les eût rendus aussi familiers à tous les yeux que le soleil lui-même.

Il est certain que l’art du tailleur contribue beaucoup à donner une similitude extérieure à deux personnes; mais il ne peut donner toute cette ressemblance d’un élève de Polytechnique avec l’homme extraordinaire dont le nom, si longtemps après son exil et sa mort, est encore certainement celui que l’on prononce avec le plus d’émotion en France. La période qui s’est écoulée depuis sa chute a été importante et pleine d’événements importants pour l’humanité; pourtant sa mémoire est aussi vivante parmi eux que si c’était hier qu’il fût rentré dans les Tuileries, triomphant, après une de ses cent victoires...

Vous devez être lasse de m’entendre parler du jardin des Tuileries; mais je ne puis en sortir, surtout quand je décris le dimanche à Paris, car c’est là que se donnent rendez-vous les plus jolis groupes: on peut y lire l’histoire du jour entier. Aussitôt que les portes sont ouvertes, on voit des hommes et des femmes, en déshabille plus convenable qu’élégant, les traverser en tous sens pour gagner la sortie donnant sur le quai et de là les Bains Vigier. Ensuite arrivent les habitués d’après déjeuner; et ceux-là sont ravissants. D’élégantes jeunes mères en demi-toilettes accompagnent leurs bonnes et les gentilles créatures confiées à ces dernières, et elles regardent pendant une heure les gambades que la présence de la chère maman rend sept fois plus gaies que de coutume.

J’ai observé cela plusieurs fois avec beaucoup d’intérêt: souvent la jeune mère essaie de lire, mais elle n’y réussit pas plus de trois quarts de minute de suite; alors elle renonce, et, mettant le livre sur ses genoux, elle répond complaisamment à toutes les questions enfantines qui lui sont posées, tout en contemplant, avec une expression souriante d’heureuse maternité, chaque mouvement et chaque grimace de la charmante miniature où elle se revoit elle-même, et peut-être quelqu’un de plus cher encore.

De dix heures à une heure, les jardins fourmillent d’enfants et de bonnes; et qu’ils sont jolis et amusants, avec leurs robes toutes de fantaisie et leurs volontés de bébés! Arrive l’heure du dîner: les nourrices et les enfants s’en vont; et s’il était possible que pendant une heure un jardin de Paris restât vide, ce serait durant celle-là.

Le décor change par l’arrivée des plus beaux chapeaux, roses, blancs, verts, bleus. Les plumes flottent et les fleurs aux couleurs fraîches s’étalent. De joyeux vivants débouchent des rues de Castiglione et de Rivoli; des voitures déposent à tout instant leurs joyeuses charges dans les jardins. Deux, trois rangées de chaises sont occupées peu à peu sur le bord de chaque promenade, tandis que l’espace libre du milieu est plein d’une masse mouvante de flâneurs heureux.

La scène dure jusqu’à cinq heures; la foule élégante se retire alors, et une autre, peut-être moins gracieuse, mais plus animée, la remplace. Les bonnets succèdent aux chapeaux; et des rires ininterrompus, éclatants de jeunesse et de gaieté, remplacent les murmures galants, les silencieux sourires, et toutes ces façons qu’ont les personnes bien élevées d’échanger leurs pensées en troublant aussi peu que possible l’air qui les entoure.

De ce moment jusqu’à la nuit, la foule va augmentant sans cesse; et qui ne saurait que chaque théâtre, chaque guinguette, chaque boulevard, chaque café dans Paris est à cette heure plein à suffoquer, serait tenté de croire que la population entière se réunit sous les fenêtres du roi.

Pour la bonne société, le dimanche soir à Paris est exactement semblable à tous les autres jours. Il y a le même nombre de soirées, sans plus, le même nombre de dîners; on joue aux cartes, on danse, on fait de la musique, on va à l’Opéra, ni plus ni moins qu’en semaine; pourtant les autres théâtres sont laissés aux endimanchés.

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