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Paris romantique

XXIV

Jacques Boulenger translation

ANECDOTE.—LE ROMANTISME ET LE SUICIDE.

Il n’y a pas longtemps que deux jeunes hommes—très jeunes—entraient dans un restaurant, commandaient un dîner d’un luxe et d’un prix inaccoutumés, et arrivaient à l’heure pour le déguster. Ils le firent avec toutes les apparences d’une juvénile gaieté. Ils commandèrent des vins de Champagne, qu’ils burent en se tenant par la main. Aucune ombre de tristesse, de pensées ou de réflexions d’aucune sorte ne sembla se mêler à leur joie qui fut bruyante, longue et incessante. A la fin, vinrent le café noir, le cognac, et la note: l’un d’eux la montra à l’autre et tous deux se mirent à rire. Ayant bu leur tasse de café jusqu’à la lie, ils appelèrent le garçon et lui ordonnèrent de faire venir le restaurateur. Celui-ci accourut sur-le-champ, pensant peut-être recevoir le montant de sa note, moins quelques extra que les joyeux mais économes jeunes gens pouvaient trouver exagérés.

Au lieu de cela, l’aîné des deux amis lui déclara que le dîner avait été excellent, ce qui était très heureux puisque ce devait être le dernier que son ami et lui mangeraient; que, pour la note, il fallait leur faire de nécessité excuse, attendu qu’ils ne possédaient pas un sou; que, dans aucune autre situation, ils n’auraient ainsi violé l’usage ordinaire au détriment de leur hôte; mais que, trouvant ce monde, ses peines et ses chagrins indignes d’eux, ils avaient décidé de jouir au moins une fois d’un repas que leur pauvreté les empêcherait de jamais recommencer, et ensuite de prendre congé de l’existence pour toujours; il ajouta que la première partie de leur résolution s’était accomplie fort noblement grâce au cuisinier et à la cave de l’établissement; que la dernière partie suivrait bientôt, car ils avaient mélangé au café noir et au petit verre de l’admirable cognac tout ce qui était nécessaire pour régler très rapidement leurs comptes.

Le restaurateur était furieux. Il n’ajoutait aucune foi à ce qu’il considérait comme une rodomontade n’ayant pour but que d’éviter le paiement de la note, et il parla bruyamment, à son tour, de les remettre dans les mains de la police. A la fin, sur leur offre de lui laisser leur adresse, il leur permit toutefois de partir.

Illustration from Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

«LA PEAU DE CHAGRIN»

(Par Gavarni) (Bibl. nat.)

Poussé par l’espoir d’obtenir son argent, ou peut-être craignant vaguement que le conte insensé que les jeunes gens lui avaient fait ne fût vrai, cet homme se rendit le jour suivant à l’adresse que lui avaient laissée ses clients. Là, il apprit que, le matin même, les deux malheureux jeunes gens avaient été trouvés couchés ensemble, la main dans la main, sur un lit que l’un d’eux avait loué quelques semaines auparavant. Quand on entra, il étaient déjà morts et tout à fait froids.

Sur une petite table dans la chambre, on découvrit beaucoup de papiers noircis d’écriture; tous exprimaient des aspirations à la splendeur obtenue sans travail, un profond mépris pour ceux qui se contentent d’une vie gagnée à la sueur de leur front, diverses citations de Victor Hugo, et la requête de vouloir bien transmettre aux journaux leurs noms et le récit de leur trépas.

On cite des cas nombreux d’amis intimes qui s’encouragent mutuellement ainsi à finir leur existence, sinon aux applaudissements du public, du moins avec un certain effet. Et bien plus souvent on trouve morts et serrés dans les bras l’un de l’autre un jeune homme et une jeune femme; ceux-là accomplissent à la lettre, avec le plus triste sérieux, la destinée prédite si gaiement dans la vieille chanson:

Gai, gai, marions-nous, Mettons-nous dans la misère; Gai, gai, marions-nous, Mettons-nous la corde au cou.

J’ai entendu dire par plusieurs personnes qui regardent avec philosophie les traits caractéristiques du temps présent et de la race actuelle, ou plutôt peut-être de cette partie de la population qui vit dans une oisiveté dissolue, que ce qu’il y a de pis dans tout cela, c’est l’indifférence, l’insouciance et un mépris de la mort digne des gladiateurs antiques, que l’on enseigne, que l’on loue, que l’on exalte comme le fondement et la perfection de toute sagesse et de tout mérite humains.

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