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Paris romantique

XXXII

Jacques Boulenger translation

POLITESSE DES MARIS FRANÇAIS.

Du moment où l’on est admis dans la société française, on s’aperçoit sur-le-champ que les femmes y jouent un rôle fort important. Les femmes anglaises en font certainement autant dans la leur; mais pourtant je ne puis m’empêcher de penser que, sauf exception, les dames en France ont plus de pouvoir et exercent une plus grande influence que celles d’Angleterre...

La France a été surnommée le paradis des femmes, et certes s’il suffit de considération et de respect pour constituer un paradis, c’est avec raison qu’elle a reçu ce nom. Je ne veux pourtant point admettre que les Français soient de meilleurs maris que les Anglais, quoique je sois assez portée à croire que ce sont des maris plus polis.

Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble, Mais j’entends là-dessous un million de mots.

Pour cesser toute plaisanterie, je suis d’opinion que ce ton et ces manières respectueuses, ou par quelque autre épithète qu’on veuille les désigner, sont loin d’être superficiels, du moins dans leurs effets. Je serais fort surprise si j’entendais dire qu’un Français bien élevé eût jamais parlé malhonnêtement à une femme.

Rousseau, dans un moment où il voulait être ce qu’il appelle lui-même souverainement impertinent, a dit qu’il est connu qu’un homme ne refusera rien à aucune femme, fût-ce même la sienne. Mais ce n’est pas seulement en ne lui refusant rien qu’un mari français montre la supériorité que je lui attribue. Je connais bien des maris anglais qui sont tout aussi généreux. Pourtant si je ne me trompe, la considération générale dont jouissent les femmes françaises a son origine dans le respect domestique qui leur est officiellement témoigné. Je n’essaierai point de décider jusqu’à quel point peut être fondée l’idée généralement adoptée chez nous que les femmes mariées en France sont d’une vertu moins sévère que celles d’Angleterre; mais si j’en dois juger par le respect que leur témoignent leurs pères, leurs maris, leurs frères et leurs fils, je ne saurais croire, en dépit des récits des voyageurs, et même de l’autorité des contes moraux, qu’il n’y ait pas beaucoup de vertu là où il y a tant d’estime.

Dans un ouvrage récemment publié sur la France, l’auteur compare le talent des femmes anglaises et françaises pour la conversation, et il trace un tableau si exagéré de la frivole nullité de ses belles compatriotes que, si cet ouvrage jouissait d’un grand crédit en France, on y serait sans doute persuadé que les femmes anglaises sont tant soit peu Agnès.

Or, je crois ce jugement aussi peu fondé que celui de ce voyageur qui nous accusait toutes d’aimer l’eau-de-vie. Il est possible que les femmes avec qui cet illustre écrivain a entamé des conversations aient été si frappées d’effroi à la pensée de son immense réputation, qu’elles en soient restées muettes; mais dans tout autre cas, je pense que les femmes anglaises causent aussi bien qu’en aucun pays du monde.

Illustration from Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

LA MAUVAISE MÈRE

(Par Devéria) (Coll. J. Boulenger)

Il est certain pourtant que chez nous les femmes, surtout celles qui sont jeunes, se trouvent, sous ce rapport, dans une position très désavantageuse. La plupart d’entre elles sont aussi instruites et peut-être plus que la majorité des Françaises; mais malheureusement, il arrive souvent qu’elles éprouvent un effroi extrême à l’idée de le paraître. En général, elles craignent beaucoup plus de passer pour savantes que d’être rangées parmi celles qui sont ignorantes.

Heureusement pour la France, il n’y a point de marque distinctive, point de stigmate qui s’attache aux femmes douées de talents ou d’instruction. Toute Française montre avec autant de franchise que de grâce tout ce qu’elle sait, tout ce qu’elle pense, tout ce qu’elle sent sur quelque sujet que ce soit, tandis que chez nous la crainte d’être taxée de «bas bleu» jette un voile sur plus d’un esprit supérieur; des saillies d’imagination sont réprimées, de peur de trahir l’instruction ou le génie de mainte jeune fille qui aime mieux qu’on la croie sotte que savante.

C’est cependant là une bien vaine crainte, et pour le démontrer il suffirait de jeter un regard sur la société si nous n’étions pas aveuglées par nos préventions. Il se peut que, par-ci par-là, un sourire ou un haussement d’épaules accompagne l’épithète de bas bleu; mais ce sourire ou ce

Illustration from Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

LA CONVERSATION ANGLAISE

(Par Devéria) (Bibl. nat.)

haussement d’épaules étant toujours le fait de ceux dont le suffrage n’est d’aucune importance dans la société, on aurait grand tort de prendre, pour les éviter, un masque d’ignorance et de frivolité.

C’est là, je crois, la véritable cause qui fait que la conversation des femmes parisiennes se soutient sur un diapason plus élevé que celui auquel les femmes anglaises osent prendre le courage de monter. La politique elle-même, ce terrible écueil, qui engloutit une si grande partie du temps que nous consacrons à la société, et qui partage nos salons en des comités d’hommes et des coteries de femmes, la politique elle-même peut être traitée par elles sans inconvénient; car elles mêlent sans crainte à ce sujet malsonnant, tant de gai persiflage, tant de perspicacité et un tact si sûr, que plus d’une difficulté, qui a peut-être embarrassé de sages législateurs à la Chambre, est tranchée par elles dans leurs salons, et devient, grâce à la légèreté de leur esprit, parfaitement intelligible.

Il suffit d’être familiarisé avec cette délicieuse partie de la littérature française qui est formée par les recueils épistolaires et les mémoires, ouvrages dans lesquels les mœurs et l’esprit des personnages sont peints avec plus de vérité qu’ils ne sauraient l’être dans aucune biographie; il suffit, dis-je, de connaître l’aspect de la société, telle qu’elle se montre dans ces volumes, pour sentir que le caractère français a éprouvé un grand et important changement depuis un siècle. Il est devenu peut-être moins brillant, mais aussi moins frivole, et si nous sommes obligés d’avouer que la constellation littéraire, qui aujourd’hui paraît sur l’horizon, ne contient aucun astre aussi éclatant que ceux qui étincelaient sous le règne de Louis XIV, nous ne trouverions pas non plus à présent de ministre qui écrivît à son ami comme le cardinal de Retz à Boisrobert: «Je me sauve à la nage dans ma chambre, au milieu des parfums.»

En attendant, si l’on peut accorder une confiance entière à ces annales des mœurs, je dirai que le changement qui s’est opéré dans les femmes n’a point été dans la même proportion. Il me semble retrouver en elles le même genre d’esprit que Mᵐᵉ Du Deffand nous a fait si bien connaître. Les modes doivent changer, aussi les modes ont-elles changé, et cela non seulement quant aux habits, mais encore dans des points qui tiennent d’une manière plus profonde aux mœurs; mais toutes les parties essentielles sont restées les mêmes: une petite-maîtresse est encore une petite-maîtresse, et l’esprit d’une femme française est toujours ce qu’il était: brillant, enjoué, cependant plein de vigueur. Je ne puis m’empêcher de croire que si Mᵐᵉ de Sévigné elle-même pouvait tout à coup reparaître dans les lieux sur lesquels elle répandit tant d’éclat, et qu’elle se retrouvât au sein d’une soirée de Paris, elle ne sentirait aucune difficulté à prendre part à la conversation, de même qu’elle le faisait avec Mᵐᵉ de Lafayette, Mˡˡᵉ Scudéri et tant d’autres femmes d’esprit de son temps, pourvu toutefois que l’on ne parlât point de politique. Sur ce sujet-là, elle et ses interlocuteurs ne s’entendraient guère...

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