XXX
Jacques Boulenger translation
LE PALAIS-ROYAL.—TYPES QU’ON Y RENCONTRE.—UNE FAMILLE ANGLAISE.—LES EXCELLENTS RESTAURANTS A 40 SOUS.—LA GALERIE D’ORLÉANS.—LES OISIFS.—LE THÉATRE DU VAUDEVILLE.
Bien que vous pensiez certainement qu’en ma qualité de femme le Palais-Royal doit m’intéresser peu, avec ses restaurants, ses boutiques de bijouterie, de rubans, de jouets d’enfants, etc., etc., etc., et tous les mondes de misère, de fête et de bonne chère qui s’y superposent d’étage en étage, je ne puis cependant passer sous silence un des lieux de Paris dont l’aspect est le plus caractéristique et le plus anti-anglais...

LA GALERIE D’ORLÉANS AU PALAIS-ROYAL
(Collection J. B.)
Tout le monde,—homme, femme ou enfant, noble ou roturier, riche ou pauvre,—en un mot toute âme qui pénètre dans Paris demande à voir le Palais-Royal. Mais si beaucoup d’étrangers y demeurent, hélas! trop longtemps, il en est beaucoup aussi qui, à mon avis, ne s’y arrêtent pas assez. Quand même, en faisant le tour de toutes les galeries, on aurait observé attentivement, l’œil le plus rapide ne pourrait saisir tous les types nationaux, tous les groupes pittoresques et comiques qui flottent là pendant vingt heures au moins sur vingt-quatre. Je sais que l’étude du Palais-Royal, dans ses recoins les plus cachés, serait à la fois difficile, dangereuse et désagréable à poursuivre: mais je n’ai rien à voir là; sans chercher à connaître ce que, après tout, il vaudrait mieux ignorer que savoir, il y reste assez d’objets à contempler pour fournir matière à observations...
Comment cela se fait-il? Je n’en sais rien, mais chaque personne que l’on rencontre là peut fournir sujet à méditation. Si c’est un élégant à la mode, l’imagination le conduit immédiatement vers un salon de jeu, et, si vous avez un bon naturel, votre cœur saignera en pensant combien de tristesses il rapportera chez lui. Si c’est une moustache épaisse, à demi distinguée, surmontée de grands, sombres et profonds yeux qui regardent ce qui les entoure comme si leur propriétaire cherchait quelqu’un à dévorer, vous pouvez être aussi sûre qu’elle se dirige également vers un salon que vous l’êtes qu’un homme qui porte une ligne sur son épaule va à la pêche. Cette jolie soubrette, avec ses petits talons et son joli tablier de soie, qui a évidemment quelques francs dans le coin noué du mouchoir qu’elle tient à la main, ne savons-nous pas qu’elle cherche à travers les vitrines de chaque bijoutier la paire de boucles d’oreilles en or assez tentante pour qu’elle sacrifie à l’acheter un quart de ses gages?
Nous ne devons pas perdre de vue—aussi bien serait-ce difficile!—cette famille caractéristique de nos compatriotes qui vient de tourner dans la superbe galerie d’Orléans. Père, mère et filles... qu’il est facile de deviner leurs pensées et même leurs paroles! Le père, au noble maintien, déclare que cette galerie ferait une Bourse magnifique: il n’a pas encore vu la Bourse de Paris. Il examine la hauteur, marche un pas ou deux, mesure par les yeux l’espace de tous côtés, puis s’arrête et dit sans doute à la dame qu’il a au bras (et dont les regards, pendant ce temps, errent parmi les châles, les gants, les bouteilles d’eau de Cologne et les porcelaines de Sèvres, d’abord d’un côté, ensuite de l’autre): «Ce n’est pas mal construit; c’est léger et majestueux et la largeur est très considérable pour un toit si léger d’apparence; mais qu’est-ce cela comparé au pont de Waterloo!»
Deux jolies filles, au teint frais, aux yeux de colombe et aux cheveux comme le blé, tombant en boucles innombrables et cachant presque leurs regards curieux, bien que timides encore, précèdent leurs parents; en filles bien élevées, elles s’arrêtent quand ils s’arrêtent et marchent quand ils marchent. Mais elles osent à peine regarder rien, car, quoique leurs yeux baissés puissent difficilement laisser deviner qu’elles les ont aperçus, ne savent-elles pas que ces jeunes gens aux favoris, aux impériales et aux cheveux noirs les fixent avec leurs lorgnons?
Là aussi, comme aux Tuileries, de petits pavillons fournissent de quoi désaltérer les assoiffés de politique; et là aussi, nous pouvons distinguer le mélancolique champion de la branche aînée des Bourbons, qui, au moins, est sûr de trouver des consolations dans sa fidèle Quotidienne et de la sympathie dans La France. Le républicain morose marche fièrement, comme d’habitude, pour se saisir du Réformateur; tandis que le confortable doctrinaire sort du café Véry en méditant sur le Journal des Débats et sur les chances de ses spéculations chez Tortoni ou à la Bourse.
Ce fut en nous promenant dans les galeries qui entourent le jardin que nous remarquâmes les figures dont je vous parle et bien d’autres trop nombreuses pour vous les dépeindre. Ce jour-là, nous nous étions promis, pour satisfaire notre curiosité, de dîner, non chez Véry ou dans quelque autre restaurant très renommé, mais tout bonnement à un restaurant à quarante sous par tête. Ayant fait le tour des galeries, nous montâmes donc au second étage du numéro..., j’oublie lequel: c’était là qu’on nous avait recommandé tout spécialement de faire notre coup d’essai. Et la scène que nous vîmes en entrant, après avoir suivi une longue file de gens qui nous précédaient, nous amusa par sa nouveauté.
Je ne dis pas que j’aimerais à dîner trois fois par semaine au Palais-Royal pour quarante sous par tête, mais je dis que j’aurais été très fâchée de ne pas l’avoir fait une fois et que, de plus, j’espère de tout cœur que je le ferai encore.
Le dîner était extrêmement bon et aussi varié que notre fantaisie le désira, chaque personne ayant le privilège de choisir trois ou quatre plats sur une carte qu’il faudrait un jour pour lire entièrement. Mais le repas était certainement la partie la moins importante dans notre affaire. La nouveauté du spectacle, le nombre de gens étranges, la parfaite aménité et la bonne éducation qui semblaient régner parmi eux tous, tout cela nous faisait regarder autour de nous avec tant d’intérêt et de curiosité que nous oubliâmes presque la cause ostensible de notre visite.
Il y avait là beaucoup d’Anglais, principalement des hommes, et plusieurs Allemands, avec leurs femmes et leurs filles; mais la majorité de l’assistance était française, et, d’après plusieurs petites discussions quant aux places réservées pour eux que l’on avait laissé prendre, d’après différentes paroles d’intelligence qu’ils échangeaient avec les garçons, il était clair que beaucoup d’entre eux n’étaient pas des visiteurs de hasard, mais avaient l’habitude quotidienne de dîner là.
Quel singulier mode d’existence et

PALAIS-ROYAL. (MARCHAND AMBULANT, CARDEUSE DE MATELAS, PORTEUR D’EAU, ETC.)
(Par Schmidt) (Coll. J. B.)
combien inconcevable à des Anglais!...
Une raison, je suppose, pour laquelle Paris est tellement plus amusant à regarder que Londres, c’est qu’il contient beaucoup plus de gens, en proportion de sa population, qui n’ont rien à faire en ce monde que de divertir eux-mêmes et les autres.
Il y a ici beaucoup d’hommes oisifs qui se contentent pour vivre de revenus que l’on regarderait chez nous comme à peine suffisants pour subvenir au logement; de petits rentiers qui préfèrent vivre libres avec peu de revenu que de travailler dur et d’être souvent ennuyés avec plus d’argent.
Je ne sais si cette manière de faire rend aussi heureux quand la jeunesse est passée; tout au moins, pour beaucoup, il est probable que, quand la force, la santé, l’intelligence s’amoindrissent, un peu plus de confortable et de facilité de vie deviennent alors désirables, mais il est trop tard pour les gagner; pour les autres, pour tous ceux qui forment le cercle autour duquel l’oisif homme de plaisir voltige légèrement, cette manière de vivre offre une ressource qui ne tarit jamais. Que deviendraient toutes les parties de plaisir qui ont lieu à Paris, le matin, l’après-midi et le soir, si cette race-là n’existait plus? Qu’ils soient mariés ou célibataires, ces oisifs sont également nécessaires, également les bienvenus partout où se divertir est l’affaire principale. Chez nous, seulement une petite classe privilégiée peut se permettre d’aller où le plaisir l’appelle; mais en France, aucune dame, lorsqu’elle arrange une fête, n’a à se poser cette terrible question: «Mais quels hommes pourrais-je avoir?»