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Paris romantique

XXXVIII

Jacques Boulenger translation

Illustration from Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

UNE EXCURSION A MONTMORENCY.—LE PASSAGE DELORME.—LES CHEVAUX ET LES ANES.—SOUVENIRS DE ROUSSEAU.—«DINER SUR L’HERBE».—ACCIDENT.

Il y a plus de quinze jours, je crois, que nous fîmes, avec une très agréable société de vingt personnes, une longue promenade en voiture hors de Paris et un très gai dîner sur l’herbe. Il n’est pas aisé de trouver un jour qui permette à vingt personnes d’être libres à la fois et de pouvoir quitter Paris. Mais l’occasion fait surmonter bien des obstacles! Nous avions décidé que nous irions à Montmorency et nous sommes allés à Montmorency. Ce fut réellement une très joyeuse journée, bien qu’elle ne se soit point passée sans mésaventures. Nous en subîmes une au moment du départ qui pensa faire avorter notre projet tout entier. Nous nous étions fixé la galerie Delorme comme lieu de rendez-vous pour nous et nos paniers, et c’est là que les voitures, commandées par celui de nous qui s’en était chargé, devaient venir nous prendre. A dix heures précises, notre premier détachement fut déposé, avec ses bagages, à l’extrémité sud de la galerie; d’autres, puis d’autres suivirent, jusqu’à ce que nous nous trouvâmes tous là. Les paniers étaient empilés les uns sur les autres et les passants lisaient notre histoire à la fois dans ces paniers et dans nos regards, dirigés avec anxiété vers le chemin par lequel les voitures devaient arriver.

Quel supplice!... Chaque minute, chaque seconde faisait retentir à nos oreilles des roulements de voitures, mais nous étions toujours désappointés: les roues continuaient à tourner, aucune voiture ne s’arrêtait pour nous, et nous restions in statu quo à nous regarder nous et nos paniers!...

Enfin, les jeunes gens de l’assemblée, s’éveillant soudainement de leur indifférence, déclarèrent que les demoiselles ne seraient pas désappointées; et, après avoir décidé le nombre et l’espèce de véhicules que chacun d’eux aurait la consigne d’aller chercher—et trouver au risque de perdre sa réputation,—ils s’élancèrent, nous laissant l’esprit et le cœur ranimés et capables de braver tous les regards des curieux.

Notre demi-douzaine d’aides de camp revint triomphalement au bout de quelques minutes, chacun dans sa delta ou dans sa citadine, et bientôt nous laissâmes la galerie Delorme loin derrière nous...

Arrivés au fameux Cheval blanc, à Montmorency (dont l’enseigne, rapporte l’histoire, fut peinte par la main de Gérard lui-même qui, dans sa jeunesse, ayant fait, avec son ami Isabey, un pèlerinage à ce lieu consacré au romanesque, se trouva sans autre moyen de payer sa dépense que de brosser une enseigne pour son hôte), nous quittâmes nos citadines fatiguées et fatigantes, et nous mîmes en devoir de choisir parmi les nombreux chevaux et ânes qui stationnaient, sellés et bridés, à la porte de l’auberge, vingt bonnes montures, plus une ou deux bêtes de somme, pour porter nous et nos provisions vers la forêt.

Oh! le tumulte qui accompagna ce choix! Une multitude de vieilles femmes et de gamins nous assaillaient de tous côtés:

«Tenez, madame, voilà mon âne! Y a-t-il une autre bête comme la mienne?...

—Non, non, non, belles dames! Ne le croyez pas, c’est la mienne qu’il vous faut...

—Et vous, monsieur, c’est un cheval qui vous manque, n’est-ce pas? En voilà un superbe...»

Illustration from Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

L’ERMITAGE DE JEAN-JACQUES A MONTMORENCY

(Par A. Pollet) (Coll. J. B.)

Les vieilles voix rauques et les aigres jeunes voix, jointes à nos propres accents joyeux, produisirent un tapage qui attira autour de nous la moitié de la population de Montmorency; enfin, nous nous trouvâmes montés, et, ce qui était infiniment plus important et plus difficile, nos paniers le furent aussi.

Mais, avant de nous occuper de l’arbre vert et du gai repas qu’il devait abriter, nous avions un pèlerinage à faire au sanctuaire qui a donné à cette région toute sa gloire. Jusqu’ici, nous ne nous étions occupés que de sa beauté: qui ne connaît les vues ravissantes de Montmorency? Même sans l’intérêt spécial que le souvenir de Rousseau donne à chaque sentier, il y a assez de beautés dans ses collines et ses vallées, ses forêts et ses champs, pour réjouir l’esprit et enchanter les yeux...

A l’Hermitage, devant la fenêtre de cette petite chambre obscure qui donne sur le jardin, s’élève un rosier planté de la main de Rousseau qui, nous dit-on, a fourni une forêt de roses. La maison est aussi sombre et triste qu’il est possible, mais le jardin est joli et arrangé d’une manière gracieuse qui me fit penser qu’il devait être demeuré tel que Rousseau l’avait laissé.

Illustration from Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

MONTMORENCY

(Par E. Lami) (Coll. J. B.)

Les souvenirs de Grétry auraient produit plus d’effet vus ailleurs, du moins je le pense; cependant, je croyais entendre les doux accents de: O Richard, ô mon roi! résonner à mes oreilles, tandis que je contemplais toutes ces vieilles choses et ces reliques domestiques sur lesquelles était son nom; mais les Rêveries du promeneur solitaire valent toutes les notes que Grétry ait jamais écrites.

Une colonne de marbre s’élève dans un coin ombragé du jardin et porte une inscription qui rappelle que Son Altesse Royale la duchesse de Berri a visité l’Hermitage et pris sous son auguste protection le cœur de Grétry, injustement réclamé par les Liégeois à la France, son pays natal. Comment et où Son Altesse trouva le cœur du grand compositeur, je n’ai pu le savoir...

Nous laissâmes derrière nous l’Hermitage et toutes les émotions qu’on y ressent, et jamais compagnie moins larmoyante n’entra dans la forêt de Montmorency. Quand nous arrivâmes à l’endroit que nous avions choisi d’avance pour salle à manger, nous descendîmes de nos diverses montures, qui furent immédiatement dessellées, et se mirent à brouter, attachées par groupes pittoresques. Aussitôt, toute notre bande s’installa dans cet indescriptible et joyeux désordre qui ne se rencontre que dans un pique-nique...

Nous restâmes assis sur le gazon durant au moins une heure et demie, nous souciant fort peu de ce que les sages pouvaient dire. Notre escorte de vieilles femmes et de garçons était assise à distance convenable et mangeait et riait d’aussi bon cœur que nous, tandis que nos animaux, que l’on apercevait au travers des ouvertures du bosquet où on les avait parqués, et leurs couvertures bigarrées, empilées à l’entrée, au pied d’un vieil églantier, achevaient de donner à notre repas l’apparence d’un festin de romanichels. Enfin, le signal du départ fut donné et la troupe obéissante fut sur pied en un clin d’œil: les chevaux et les ânes furent sellés sur-le-champ, chacun reconnut le sien et se mit en selle; un concile fut ensuite tenu afin de savoir où l’on irait. Tant de sentiers s’étendaient sous bois dans des directions différentes, qu’on ne savait lequel choisir: «Donnons-nous rendez-vous au Cheval blanc dans deux heures», dit quelqu’un qui avait plus d’esprit que les autres. Sur quoi, nous partîmes à notre gré, par deux et par trois, pour employer ce moment de liberté et de plein air de la meilleure manière possible.

La vue du Rendez-vous de chasse est magnifique. Tandis que nous l’admirions, notre vieille femme commença de nous parler politique. Elle nous raconta qu’elle avait perdu deux fils, tous deux morts en combattant aux côtés de notre grand Empereur, qui fut certainement le plus grand homme de la terre; pourtant, c’était un grand bonheur pour le pauvre peuple que d’avoir le pain à onze sous, et ce bonheur-là c’était le roi Louis-Philippe qui le leur avait donné.

Après notre halte, nous nous dirigeâmes vers la ville et poursuivions paisiblement notre délicieuse promenade sous les arbres, quand un: «Holà!» poussé derrière nous nous arrêta. C’était un des garçons de notre escorte qui, monté sur le cheval de l’un de nous, galopait à notre recherche. Il nous apprit une très désagréable nouvelle: un de nos compagnons avait été jeté à bas de son cheval et on l’avait cru mort; lui-même avait été envoyé pour nous rassembler et savoir ce qu’il fallait faire. Le monsieur qui était avec nous partit immédiatement avec ce garçon; mais comme le blessé m’était tout à fait étranger et qu’il était déjà entouré par beaucoup de personnes de la compagnie, moi et mes compagnons nous décidâmes de retourner à Montmorency et d’attendre au Cheval blanc l’arrivée des autres. Un médecin avait déjà été envoyé. Quand, à la fin, nous nous trouvâmes tous réunis, à l’exception du malheureux jeune homme et d’un ami qui resta avec lui, nous apprîmes que quatre d’entre nous avaient été jetés à bas de leurs chevaux ou de leurs ânes; mais, heureusement, trois de ces accidents n’avaient eu aucun fâcheux résultat. Le quatrième était beaucoup plus sérieux; heureusement, le rapport du chirurgien de Montmorency, que nous eûmes avant de quitter la ville, nous assura qu’aucun danger grave n’était à craindre...

Ainsi finit notre excursion à Montmorency qui, en dépit de nos nombreux désastres, fut déclarée par tous une journée très réussie.

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