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Paris romantique

VII

Jacques Boulenger translation

LONGCHAMPS.—LE CARÊME.

Je crois que vous savez, mon amie, bien que pour ma part je l’ignorasse, que le mercredi, le jeudi et le vendredi de la semaine sainte les Parisiens font chaque année une sorte de pèlerinage à cette partie du bois de Boulogne qu’on nomme Longchamps. J’étais intriguée par l’origine de cette gaie et brillante promenade de personnes et d’équipages, qui ne se rassemblent évidemment qu’afin de se donner le plaisir d’être vus et de voir, et cela pendant des jours généralement consacrés aux exercices religieux. L’explication que j’en ai eue, je vous la communique, espérant que vous l’ignorez. «Longchamps» est, paraît-il, une sorte de cérémonie dévote ou l’a été dans les premiers temps de son institution.

Quand le beau monde de Paris adopta l’habitude de se rendre à Longchamps le mercredi, le jeudi et le vendredi de la semaine sainte, il y existait un couvent dont les nonnes étaient célèbres pour chanter les offices de ces journées solennelles avec une piété et une pompe toutes spéciales. Elles soutinrent longtemps cette réputation et pendant beaucoup d’années tous ceux qui obtinrent la permission d’entrer dans leur église s’y pressèrent afin d’entendre leurs douces voix.

Le couvent fut détruit à la Révolution (par excellence), mais les équipages parisiens continuent de se diriger vers le même endroit quand arrivent les trois derniers jours du carême.

Ce spectacle ravissant peut rivaliser avec celui d’un dimanche de printemps à Hyde-Park quant au nombre et à l’élégance des équipages, mais le surpasse par la longueur et la beauté de la route que l’on suit. Bien que l’on appelle toujours «aller à Longchamps» cette promenade de tout ce que Paris compte de riche, d’important et d’élégant, les voitures, les cavaliers et les piétons ne sortent guère de cette noble avenue qui conduit de l’entrée des Champs-Elysées à la barrière de l’Etoile.

De trois à six heures, ce vaste espace est plein de monde; et je n’imaginais réellement pas que tant d’équipages bien attelés pussent être réunis ailleurs qu’à Londres. La famille royale avait là plusieurs belles voitures; celle du duc d’Orléans était particulièrement remarquable par la beauté de ses chevaux et son élégance d’ensemble.

Illustration from Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

TILBURY

Les ministres d’Etat et toutes les légations étrangères étaient là également; plusieurs dans des équipages vraiment parfaits, avec des chasseurs à plumets de diverses couleurs; beaucoup avaient attelé à quatre de très beaux chevaux, réellement bien harnachés. Enfin une quantité de particuliers montraient aussi des voitures, ravissantes par les jolies femmes qu’elles renfermaient et tout cela contribuait fort à l’éclat de la scène.

Le seul personnage toutefois, à part le duc d’Orléans, qui eût deux voitures, deux chasseurs emplumés et deux fois deux paires de chevaux richement harnachés, était un certain M. T..., commerçant américain, dont la grande fortune, et encore plus les colossales dépenses, consternent les compatriotes raisonnables. On nous a assuré que l’excentricité de ce gentleman trans-atlantique est telle que, pendant les trois jours qu’a duré la promenade de Longchamps, il s’est montré chaque fois avec des livrées différentes. Apparemment qu’il n’a aucune raison de famille pour préférer une couleur à une autre.

Illustration from Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

CALÈCHE

On voyait çà et là plusieurs cavaliers anglais très élégants, et la réunion en était ornée, car les gracieuses lançades, l’allure, la robe luisante de ces charmants animaux que sont les chevaux de selle anglais étaient des plus attrayantes parties du spectacle. Il ne manquait pas non plus de Français sur de très belles montures. Sous les arbres, dans la contre-allée, se pressaient des milliers de piétons élégants. Si bien que la scène entière était comme une masse mouvante de pompe et de plaisir.

Illustration from Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

LANDAU

Néanmoins le temps était loin, le premier jour, d’être favorable: le vent était si aigrement froid que je décommandai la voiture que j’avais demandée, et, au lieu d’aller à Longchamps, nous restâmes à nous chauffer assis au coin du feu; avant trois heures, la terre était déjà couverte de neige. Le jour suivant promettant d’être meilleur, nous nous aventurâmes; mais le spectacle fut fâcheux; beaucoup de voitures étaient ouvertes et les dames qui les occupaient frissonnaient dans leurs claires et flottantes robes de printemps. Car c’est à Longchamps que paraissent d’abord les modes de la nouvelle saison; et avant cette promenade décisive personne ne peut dire, pour renseigné qu’il soit sur ce chapitre, quel chapeau, quelle écharpe, quel schall, ou quelle couleur sera préféré par les élégantes de Paris durant la saison à venir. Conséquemment les modistes avaient fait leur devoir et avancé le printemps. Mais c’était une tristesse de voir tant de ravissantes branches de lilas, de gracieuses et flexibles cytises, dont chacune était une œuvre d’art, tordues et torturées, pliées et cassées par le vent. On eût dit que le paresseux printemps, humilié de voir imiter si parfaitement les fleurs qu’il avait lui-même oublié d’apporter, envoyait ce souffle inclément pour les détruire. Tout fut abîmé. Les rubans aux teintes tendres furent bientôt couverts de grésil; tandis que les plumes, au lieu de flotter, comme elles auraient dû sous la brise, livraient une furieuse bataille au vent.

Illustration from Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

EN PROMENADE

(Achille Giroux del.) (Collection J. B.)

Ce ne fut donc que le jour suivant—le dernier des trois—que Longchamps montra réellement le brillant assemblage de voitures, de cavaliers et de piétons dont je vous ai parlé. Ce dernier jour, bien qu’il fît encore froid pour la saison (l’Angleterre même eût été honteuse d’un tel temps le 17 avril), le soleil se montra et sourit pour consoler en quelque sorte les pieux pèlerins.

Nous restâmes, comme tout Paris, à nous promener en voiture au milieu de la foule élégante jusqu’à six heures, moment où graduellement on commença à se retirer et à rentrer chez soi pour le dîner.

Illustration from Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)
Illustration from Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

SALLE DU PROCÈS MONSTRE, PRISE DU BANC DES TÉMOINS A DÉCHARGE

(Delanniers lith.) (Extrait du Charivari, 1855)

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