XL
Jacques Boulenger translation
UN «MOUVEMENT».—LES TOMBEAUX DES HÉROS DE JUILLET AUX INNOCENTS.
Il faut aujourd’hui que je vous rende compte des aventures qui me sont arrivées pendant une course à pied que j’ai faite au marché des Innocents. Vous saurez qu’au coin de ce marché il y a une boutique, spécialement consacrée aux dames, où l’on débite tous ces objets impossibles à classer sous une dénomination quelconque, et que chez nous on appelle haberdashery, terme qui m’a été un jour expliqué par un célèbre étymologiste comme venant des deux mots français avoir d’acheter. Le magasin dont je parle, A la Mère de famille, marché des Innocents, mérite bien son nom, car il y a peu d’objets dont une femme puisse avoir besoin, qu’elle ne trouve à y acheter. Or je me rendais à ce lieu, où toutes les choses utiles se trouvent rassemblées, quand j’aperçus devant moi, et précisément sur le chemin que je devais suivre, une foule considérable que, dans le premier moment, je pris pour une émeute. Et, quoique plus tard ce rassemblement prit une apparence beaucoup moins inquiétante, comme j’étais seule, je me sentis plus disposée à retourner sur mes pas qu’à avancer. Je m’arrêtai un moment avant de prendre une résolution, et voyant une femme debout devant une boutique, non loin du lieu du tumulte, je me risquai à lui demander la cause qui réunissait tant de monde dans un quartier si paisible. Malheureusement la phrase dont je me servis m’attira plus de railleries que les étrangers n’ont coutume d’en souffrir de la part des Parisiens, d’ordinaire si polis. Mes paroles furent, si je me les rappelle bien, celles-ci:
«Pourriez-vous me dire, madame, ce que signifie tout ce monde?... Est-ce qu ’il y a quelque mouvement?»
Ce malheureux mot de mouvement l’amusa infiniment, car c’est celui dont on se sert en parlant des véritables émeutes politiques qui ont eu lieu, et dans cette occasion il était tout aussi ridicule de s’en servir que si, en voyant à Londres une cinquantaine de personnes rassemblées autour d’un filou qu’on vient d’arrêter ou d’une voiture versée, on allait demander s’il va y avoir une révolution.
«Un mouvement! répéta cette femme avec un sourire très expressif. Est-ce que madame est effrayée?... Mouvement?... oui, madame, il y a beaucoup de mouvement... mais cependant c’est sans mouvement... C’est tout bonnement le petit serin de la marchande de modes là-bas qui vient de s’envoler...

TOMBEAUX DES HÉROS DE JUILLET
(Par A. Hervieu) (Extr. de Paris and the Parisians, by Mrs. Trollope)
Je puis vous assurer de la chose, ajouta-t-elle, car je l’ai vu partir.
—Est-ce là tout? dis-je; est-il possible qu’un oiseau qui s’envole puisse rassembler tant de monde?
—Oui, madame: rien autre chose... Mais regardez: voilà des agents qui s’approchent pour voir ce que c’est... Ils en saisissent un, je crois... Ah! ils ont une manière si étonnante de reconnaître leur monde.»
Cette dernière remarque me décida à ne pas aller plus loin, et je me retirai en remerciant l’obligeante bonnetière des renseignements qu’elle m’avait donnés.
«Bonjour, madame, me dit-elle avec un sourire très mystifiant, bonjour, soyez tranquille, il n’y a pas de danger d’un mouvement.»
Je suis bien sûre que cette femme était l’épouse d’un doctrinaire; car il n’y a rien qui offense plus le parti tout entier, depuis le plus grand jusqu’au plus petit, que l’expression du plus léger doute sur la durée de sa chère tranquillité. Dans cette occasion pourtant, je n’avais eu réellement aucune intention; toute ma faute était dans la phrase dont je m’étais servie.
Je retournai chez moi pour chercher une escorte, et quand je l’eus trouvée, je me remis en route pour le marché des Innocents, où j’arrivai cette fois, sans autre mésaventure que d’avoir été éclaboussée deux fois, et trois fois à peu près renversée par des voitures. Mes emplettes faites, je me préparais à reprendre le chemin de mon logis, quand la personne qui m’accompagnait me proposa d’aller voir les monuments élevés en l’honneur de dix ou douze révolutionnaires, tous enterrés non loin de la fontaine le 29 juillet 1830...
Nous arrivâmes assez près des tombeaux pour me permettre de lire leurs épitaphes et de prendre note de l’une d’elles. La victime de Juillet qui reposait sous cette tombe s’appelait Hapel. Elle était du département de la Sarthe et fut tuée le 29 juillet 1830.
On ne peut rien voir de plus mesquin que cet étalage de drapeaux, de piques et de hallebardes qui ornent ces tombeaux des Immortels. Il y en a encore quelques-uns du même genre dans la cour orientale du Louvre et, à ce que je crois, dans plusieurs autres lieux encore. Il me semble que, s’il était convenable de placer de pareils monuments dans les carrefours d’une capitale, il aurait fallu du moins leur donner quelque dignité, tandis qu’à présent leur aspect est tout à fait ridicule. Si les corps des personnes tuées sont réellement déposés dans ces bizarres enclos, on témoignerait beaucoup plus de respect pour eux et pour leur cause, en les transportant au cimetière du Père-Lachaise, avec tous les honneurs qu’on jugerait leur être dus, et en inscrivant sur le monument qu’on leur consacrerait l’époque et le genre de leur mort.
Il y aurait au moins en cela l’apparence d’un sentiment national et respectable, tandis que les drapeaux et les franges qui flottent aujourd’hui sur leurs restes ressemblent à la friperie d’une troupe de comédiens ambulants...
