V
Jacques Boulenger translation
INQUIÉTUDE CAUSÉE PAR LE PROCHAIN JUGEMENT DES PRISONNIERS DE LYON.—LE «PROCÈS MONSTRE».
Nous avons éprouvé une véritable panique causée par les bruits que l’on fait courir sur le terrible procès qui est tout près d’avoir lieu. Beaucoup de gens craignent que des scènes terribles ne se passent dans Paris quand il commencera.
Les journaux de tous les partis en sont remplis à tel point qu’on n’y peut trouver autre chose; et tous ceux qui sont opposés au gouvernement, de quelque couleur qu’ils soient, parlent de la façon dont la procédure a été menée comme de l’abus de pouvoir le plus tyrannique que l’on ait encore vu dans l’Europe moderne.
Les royalistes légitimistes déclarent la procédure illégale, parce que les accusés ont le droit d’être jugés par un jury composé de leurs pairs, à savoir, les citoyens français, tandis que ce droit leur est retiré, et qu’on ne leur accorde pas d’autres juges et jury que les pairs de France.
Je ne sais si cette accusation est fondée; mais il y a pour le moins une apparence plausible dans l’objection qu’on peut lui faire. Il n’est pas difficile de voir que l’article 28 de la Charte dit:—«La Chambre des Pairs prend connaissance des

CAUSERIES DU SOIR, PAR E. LAMI
(Bibl. Nationale)
crimes de haute trahison et des attentats contre la sûreté de l’Etat, qui seront définis par la Loi.»
Or, quoique cette définition par la loi ne soit pas encore, à ce que l’on m’a dit, un travail tout à fait terminé, les crimes, pour lesquels les prisonniers seront jugés, paraissent quelque chose de si semblable à de la haute trahison, que la première partie de l’article peut s’appliquer à eux.

«GARRRE A VOUS, GUERRRDINS DE RRRÉPUBLICAINS»
(Extrait du Charivari, 1835)
Pour les journaux, les pamphlets, et les publications républicaines de toutes sortes, la détention et le procès sont une violation scandaleuse des droits nouvellement acquis par «la jeune France»; et ils disent, ils jurent même qu’aucun roi couronné, aucun pair, aucun ministre, n’avait encore osé jusqu’ici prendre une décision tyrannique à ce point.
Tout ce que l’infortuné Louis XVI fit jamais ou permit de faire, tout ce que Charles X le banni projeta, tout cela n’a jamais indigné autant que cet acte sans nom que le roi Louis-Philippe Iᵉʳ est sur le point de perpétrer.
Enfin, l’horrible chose a été baptisée et elle s’appelle: le Procès Monstre. Cet heureux nom m’évitera un flot de paroles inutiles. Avant que l’on eût trouvé cette appellation expressive, chaque paragraphe où il était question du procès commençait par une vaste description de la terrible affaire; maintenant toute éloquence préliminaire est devenue inutile: Procès Monstre! simplement, Procès Monstre! ces deux mots expriment d’abord ce qu’on veut dire, et ce qui suit n’est plus que nouvelles et récits.
Ces nouvelles et ces récits, d’ailleurs, varient considérablement et nous laissent fort inquiets sur ce qui va arriver. Celui-là affirme que Paris peut d’un moment à

L’ABBÉ CŒUR, CHANOINE HONORAIRE DE NANTES
(Par Delacluze) (Bibliothèque Nationale)
l’autre être mis en état de siège et que tous les étrangers, sauf ceux appartenant à l’ambassade, seront priés de partir. Un autre déclare que tout cela est une pure invention; mais ajoute qu’un fort cordon de troupes entourera probablement Paris, et veillera nuit et jour de peur que les jeunes gens de la capitale n’entreprennent, dans leur excitation, de laver dans le sang de leurs concitoyens la honte que la naissance illégitime du Monstre a répandue sur la France. D’autres annoncent qu’un corps dévoué de patriotes a juré de sacrifier une hécatombe de gardes nationaux, pour expier une abomination dont ils accusent lesdits guerriers d’être les auteurs.
Beaucoup enfin déclarent que le procès ne sera jamais jugé; que le gouvernement se sert audacieusement de l’image du Monstre pour effrayer les gens; et qu’une amnistie générale terminera l’affaire. En vérité, ce serait une tâche fatigante que de rapporter seulement la moitié des histoires qui courent en ce moment à ce sujet; mais je vous assure que voir tous ces préparatifs et écouter tout cela, c’est assez pour devenir nerveuse; et beaucoup de familles anglaises ont trouvé plus prudent de quitter Paris...