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Les chambres du plaisir

UNE HERBE AMÈRE

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Jalousie.

A vingt ans, la jalousie se réduit peut-être à une image, d’ailleurs atroce. A une émulation, à un match d’où tu sors vaincu, mais plein de mépris — tu ne doutais pas de toi — et le mépris te venge, il te délivre.

Puis, tu n’as plus eu le même âge que les jeunes filles. Tu as appris à pénétrer dans les pensées, dans la tienne, dans la sienne, dans celle de l’autre. Trois lignes enchevêtrées que l’on brode sur ton cuir, en pointes de feu.

Il a des regards furtifs comme des éclairs de chaleur, qu’il voudrait dissimuler à tout le monde, cependant que la belle n’en perdrait pas un.

Tu as en outre appris à connaître l’indulgence, la pitié, et tu te souviens de tes propres fautes, dont la mémoire va rabattre ta superbe. Si bien que, trop privé du rigorisme de la jeunesse, tu souffriras davantage.

Pour t’empêcher de le mépriser tout à fait, il te montre çà et là, imperceptiblement, qu’il n’est pas sans avoir lui-même quelque honte de ce double jeu de l’amitié et de l’amour. Il était ton ami, et il aime celle qui t’aimait. Le sort.

Dans les rues de la blanche Lecce, les jours de pluie, les hommes les plus propres du globe, couchaient sur le sol des planches où les femmes passaient à pied sec, à l’abri de la boue. Tu gardes le souvenir de l’une d’elles, qui tâtait longuement ces planches, de son pied délicat. Ainsi ta belle multiplie les précautions avant de s’enhardir dans ce nouvel amour, et tu en ris.

Bien que tu ne sois pas absolument certain de la date du premier message qui parvint, tu calcules, d’après ceux que tu interceptes et la connaissance que tu as de leurs scrupules, que l’inévitable conjonction de leurs deux astres se produira dans quinze jours environ. Et tu n’en dors plus.

Tu pourrais, au contraire, te représenter avec force sa déconvenue, lorsqu’il notera, sous l’apparente finesse et la feinte distinction mondaine, assez de sottise et de vulgarité ancrées. Plus loin, tu pourrais te représenter les contrecoups et répercussions d’une telle découverte. Car il n’est pas bon enfant comme toi, il est plus assujetti aux conventions, il n’est point capable de s’en tenir, coûte que coûte, à ce doux bienfait d’un être qui se donne comme il est.

Elle sera donc déçue, elle sera déchirée. Tu pourrais te verser d’avance cet orgeat, ce dictame, comme disaient les Parnassiens. Au lieu de penser à mourir, imbécile.

L’Ennemie.

Je pourrais t’avouer que j’ai déjà aimé une femme de ta race. Je l’ai aimée toute une semaine, en pensée, après l’avoir entrevue cinq secondes.

Devant le château du Haut-Kœnigsbourg, qu’elle contemplait, son profil droit, la clarté, la pureté de son visage, le port et l’ondulation de sa personne élancée. J’ai cru voir la princesse d’une tribu blanche, une déesse de la Baltique, aux colliers d’ambre.

Elle était probablement princesse réelle, je le parierais, qui venait s’enivrer de colère sur les collines d’Alsace. Elle a été trop inquiète lorsque j’ai fait halte, arrêté par elle. Mon regard que j’ai un instant détourné par courtoisie, elle avait disparu. Elle disposait d’un nuage.

Parfait. Je vais te raconter l’histoire du Français attrapé. Je ne te verrai pas rougir, bochesse sournoise que tu es. Je te verrai broncher.

Secondement, j’ai connu, dans le même type, mais en arrondissant tout, une Viennoise, bien plus belle que toi, et bien plus gentille. Je te la décrirai pour te faire enrager. Je lui ai dit, au moment de nous quitter : « Au revoir, à Salzbourg, dans le jardin des Mirabelles, à l’ombre, devant le cheval. » Elle était radieuse. Elle m’a cru son pays, s’est mise à me parler dans sa langue, et comme je ne répondais pas, pour cause, elle a voulu comprendre que je voyageais incognito. Ach ! un prince ou un voleur.

Je ne te dirai pas cette fin, trop ingénieuse pour toi. Tu es presque aussi belle qu’elle était, et même tu es très belle. Cette bouche de sang, ce pâle visage, ces yeux un peu obliques, et cet air de violence, d’insatiabilité. Mais la ruse et la bassesse te défigurent.

Tous les autres souvenirs qui me viennent dans cette Italie ! Toute une année de jeunesse, et davantage, près de deux ans. L’odeur de tubéreuse qui a régné dans cette ville, où il me semble à présent que je mange des cendres, que je remâche une herbe amère… C’est Suissesse que tu t’es déclarée. Ne l’oublie pas. Ne va pas prétendre que tu es Tyrolienne. Tu ne saurais peut-être pas iouler.

L’une était comme le chanvre et l’autre caramélisée. A l’une on comptait les veines de son corps. L’autre semblait plus unie que le grain du marbre. Sans compter les yeux, où l’âme, par surcroît, affleure.

Le vain regret.

Celle-là qui est venue un peu trop tard où j’étais, où je passais, et qui m’aima, et que je ne puis oublier. Ni le sanglot qui déchira le chant qu’elle me donnait, comme un adieu compris d’elle seule et de moi.

Deviner celle dont l’image sera la dernière, à l’instant de la mort.

Nothing.

Tu n’étais pas si sceptique, lorsque tu as descendu tout l’escalier du théâtre pour venir quasi me dévisager. Bien que tu sois retombée dans tes doutes, apparemment, lorsque ton amie s’est penchée sur la rampe, qu’elle t’a demandé quelle était la matière, et que tu lui as répondu : « Oh ! nothing. »

Je me suis juré aussitôt de te prouver que je n’étais pas ce néant. Je t’ai surprise. Tu ne soupçonnais pas ou tu ne savais plus qu’il fût possible d’inventer assez de paroles qui ne fissent pas mine d’entrer dans le domaine de l’amour, et qui cependant le cernaient de toutes parts.

On voit bien ce que te sont les caresses, sur ce corps aussi rose qu’un amandier fleuri. Tu les prends en créancière, comme une dette, comme une rançon.

Cette tête des hommes, en qui tu avais mis tant de songes, du moins tu la caresses. Il se croit obligé de mentir, de se conformer au cérémonial. Mais toi, tu te tais… Parle. Parle. Du moins je te tiens. Je me contente de tenir cette tête-là, ce corps qui en vaut un autre… Tu es fille à m’avouer de telles pensées.

Que tu es vaillante ! Un vrai combat. Et qu’elle est donc loyale ! Voici que l’amitié éclaire tout son visage, entre ses mèches trempées. Même tu souris, comme pour m’exclure expressément de tous ces objets dont la vilenie t’a rebutée.

La tristesse de la vie, c’est elle qui t’a donné ce petit mouvement machinal de la tête, de gauche à droite, comme si tu voulais courageusement penser à chaque souvenir : « Nothing. Ce n’est rien. »

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