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Les chambres du plaisir

LES QUATRE BOULES

Reading edition

Votre petite personne rebondie, assise sur le cuir rouge. Vos deux grands yeux dans ce pâle visage rondelet. Ces deux grands yeux blancs et verts dans leur frange de cils noirs.

Si je levais le nez de mon livre, je m’apercevais que vous les aviez sur moi et que vous les détourniez soudain. Vous étiez touchée dans toutes vos fibres. Gênée dans votre ceinture, dans votre linge.

Je vous trouvais mieux que belle : séduisante. Je vous admirais dans votre petite robe souple d’une seule coulée. Ou qui eût été d’une seule coulée si vos charmes et votre dérangement l’eussent permis. Mais vous dûtes la rétablir, la tirer sur vos genoux avec dépit, étant plus découverte qu’il n’était convenable.

Toute seule avec moi dans la grande cage de verre retentissante (ou métro). C’était l’heure où les gens raisonnables sont à déjeuner. Nous étions deux fous en regard, bien que vous vous fussiez appliquée à vous tenir, à céler votre désordre. Ce désordre intérieur, petit bout, qui vous agaçait tant.

Vous n’avez pas voulu convenir que je vous plaisais, et je ne reviens pas des étranges réponses que vous osez faire. Tout à rebours. Une femme, disiez-vous avec le calme d’un vieux lascar, est toujours troublée quand un homme la regarde ainsi. J’insistais. Je vous rappelais comment vous me regardiez vous-même. Je me défendais avec gaucherie, et même j’allais renoncer, avouer ma défaite, m’en aller piteusement. Lorsque vous m’avez déclaré que votre vertige — dont vous convenez donc — ne venait point de ma personne, mais de l’idée de l’aventure. Gai ! Voilà ce que tous faites de tous les masques féminins habituels.

Vous étiez pâle. Vos cils battaient. Vous étiez haute comme une pomme. Vous poussiez votre voix vers le contralto, soit par un effet naturel de ce qu’il faut bien que je nomme votre désir, soit pour plus de gravité et de décision. A-t-on jamais vu une femme jeter comme vous les cartes sur la table ? Debout dans cette cave, aux pieds de l’escalier mobile qui monte avec un bruit de noria, vous m’arriviez au coude. Et n’aviez pas peur. Je considérais de haut votre statuette. Tant de sérieux ! Tant d’ardeur ! Vous en étiez comique, et finalement émouvante.

Pour me sommer sur-le-champ (à cause du rendez-vous que j’avais feint de vous donner lorsque vous me rebutiez) vous m’avez fièrement demandé si vous ne valiez pas le sacrifice de mes affaires. Pour me sommer sur l’heure, vous m’avez déclaré que vous n’étiez pas toujours libre, que vous aviez un mari. J’ai commencé à démêler que vous l’aimiez et le trompiez. Que vous l’aimiez d’amitié, pour ainsi dire : votre confiance et une sorte de tendresse. Que vous le trompiez par bouffées, parce qu’il vous décevait, — parce que tu cédais, en te condamnant, aux violences que ta bête faisait à ton cœur.

Tu as serré contre toi un corps, sans plus, qui t’agréait. Tu as pu voir que je ne pensais — aussi — qu’à moi-même. Tu es assez belle. Les rues de Rome sont pleines de brunettes râblées comme toi, et qui sont couleur de blé bien mûr ou blanches comme toi. Leur commun portrait est au Vatican. C’est celui de la fiancée dans la fresque de la Villa. On voit ou l’on devine leurs avantages. Les quatre boules.

Que penserais-tu si je te disais que je te compare aussi à Pasiphaé ? En dépit de ta faible envergure. Le sang chantait dans ses oreilles. Plus de passé ni de lendemain. Plus d’heures. Le monde n’était plus un disque solide. Il se résolvait, s’évanouissait dans l’attente d’un cri.

Tu ressembles, pour finir, en plus menu et en clair, à la belle odalisque qui est au premier plan du Bain Turc, ses deux bras relevés, sur la direction desquels Ingres a hésité, comme il est visible dans les esquisses de Montauban. Je ne te ferai pas cette révélation que tu recevrais trop mal, à cause des préjugés qui règnent aujourd’hui. On veut des beautés pointues. Mais je vais te demander de mettre ainsi tes deux bras autour de ton crâne.

Et que je suis bête ! avec toutes ces ressemblances qui m’obsèdent, qui m’offusquent peu à peu la séduction la plus délicieuse, celle de leur nouveauté. Quand je saurai qu’il n’y en a plus une qui soit entièrement incomparable ?

Le chocolat est en effet meilleur quand on le laisse un peu refroidir comme tu fais. Il se concentre.

J’avais compté que la tête de ma maîtresse sur l’oreiller me ferait honneur. Mais, toi, maligne, tu n’as laissé voir que tes deux mains, non pas même, tes dix doigts, tes dix beaux ongles tirant le drap pour effacer l’ondulation du corps féminin sous le linge. Par chance, tes beaux cheveux.

Est-ce ton vieux mari qui ne veut pas que tu les coupes ?

Tes deux petits pagnes. Ton fourreau. Ton turban. Tu es pressée. Tu te baigneras « à la maison ».

Espères-tu de trouver un jour, dans ces rencontres, un élixir, un philtre, un vrai roman ? Et tu trembles de prévoir qu’en ce cas il faudra sortir des mensonges courts, qui s’effacent, qui te laissent souffler, pour entrer dans un dédale sans fin. Ou si c’est un fils que tu veux, en compensation ? Et tu braves d’avance le remords que tu sentiras à voir s’enorgueillir ton pauvre vieux chien… De nous deux, sachons qui aura le plus de ressort. Si c’est au revoir et non adieu, parle. Dis-le, têtue.

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