LE RUBENS INGRAT
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Elle avait déclaré avec componction qu’il valait mieux avoir l’air d’un imbécile que d’un malin. J’ai oublié la circonstance, mais je tressaillis. Je la crus merlette blanche faite pour moi, merle blanc. (Cf. Musset.)
Par malheur, elle ajouta : « Les gens se défient moins. » Hélas ! Son sourire plein de dents ! Tout son cœur n’était que gagnage.
J’ai pourtant connu la couleur de sa sincérité. Lorsqu’elle en vint à m’aimer, c’était encore elle-même qu’elle aimait en m’aimant. Il était donc inutile qu’elle mentît. Est-ce que c’est une pensée trop subtile ?
Nous vivions dans une tranquillité superbe. Point d’affaire. Jamais elle n’entreprit sur mon for intérieur, et je me souciais du sien comme d’une guigne. Je l’appelais en moi-même la Piscine. Quand j’étais excédé : le Hammam.
Je le lui dis, vers la fin. Elle me répondit qu’elle me nommait, de son côté, le Calorifère, et nous convînmes de ne pas nous aigrir pour de tels sobriquets, après tout flatteurs tous les trois, si l’on voyait le fond.
Il m’arriva de lui donner, dans un papier de soie, un gros caillou, un galet des plages. Elle me demanda pourquoi, toujours troublée dans sa placidité par la fantaisie. Je pris ma plume, en silence, et j’y mis son nom. Elle a si bonne opinion d’elle-même qu’elle imagina une délicate allusion à la pérennité éventuelle de notre amour, et m’en témoigna la plus vive satisfaction. Dans son arrière-sac, elle jugeait que ce sont petites manières dont les amants sont convenus et qui ne tirent pas à conséquence. Tandis que je pensais (en dansant de plaisir) : « C’est ton âme ! C’est ton âme ! »
Si je la racontais un jour, est-ce que ce serait une histoire gaie ou sinistre ?
Par avarice, à coup sûr, elle vivait dans un affreux meuble Louis-Philippe, qu’on n’avait pas encore appris à placer, à entourer, et dormait dans une chambre rébarbative, jaune tabac. Mon artisterie avait pourtant sa revanche. Elle-même, qui n’y pouvait rien. Le seul Rubens qui m’ait jamais entièrement plu. Blanche plus que le lait. Rose plus qu’un corail. Dorée plus que l’or. Qu’elle soit pardonnée.
Digression vénitienne.
Casanova, la nuit est belle, Le silence a gagné les flots. La blonde a son cœur qui chancelle Et pudique, il cache un sanglot. La brune a choisi de paraître Plutôt mutine et sans souci. En se penchant à la fenêtre, Il faut qu’elle ait l’air d’avoir ri. Il a levé sa main. La lune Rebaise et flatte les deux fronts. Que l’homme suive sa fortune. Gondolier, à ton aviron !