LA FIÈVRE
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Tu étais clouée comme un papillon vivant. Je te voyais une figure aquiline, léonine, d’une assez grande douceur pourtant parce que tous les traits en sont émoussés. Tes grands yeux brillant comme une agate brune, coupée à vif.
Il ne s’agissait point d’aimer. Il s’agissait de parler, à peine, et de s’enlacer à l’instant.
Point d’aimer. Nous n’y pensions pas. Je te voyais feu et tension. Ta lèvre inférieure avançait un peu, dans une moue affichée. Tes yeux se dérobaient, me revenaient. Et tu me voyais je ne sais comment.
Nous nous croisions, mais j’ai changé de route, j’ai pris ton pas, tu m’as accepté à la muette. Et nous n’avons pas échangé vingt paroles sur les trois cents mètres qui nous séparaient de ta porte. Tu tournais ta clef dans ta main.
Tu pensais que tout le monde allait mourir. Tu sentais tes veines fondre et se consumer. Dès le premier instant tu avais vu dans ta liberté, dans ta solitude, un gouffre ouvert, où tu allais à coup sûr tomber. L’un de ces gouffres des songes, pleins d’ignobles sensations.
L’escalier gravi avec une dernière retenue. Ta maison, malheureuse ! Tu m’as fait attendre dans l’autre petite pièce, et je t’ai entendue aller et venir à la hâte, ouvrir et fermer des tiroirs. Les portraits que tu cachais : je ne l’ai pas deviné tout de suite. Mais peut-être avais-tu encore les mêmes draps.
Mon excuse fut de t’avoir crue libre. Mon crime de n’avoir pas interrogé la démente qui m’a appelé, m’a saisi, m’a embrassé en tâtonnant.
Il te restait une pudeur. Tu gardais le silence. Je percevais des frissons, des chocs. Lorsque tu t’es enhardie, chaque jour un peu plus, tu as eu recours à ta voix rauque pour t’exalter, te récrier. Tes yeux hagards, étonnés de tout ce que tu osais, sans amour et sans question, par un accord tacite.
Ces détonations sourdes, comparables à celles qui s’élèvent des tambourins géants, de proche en proche, dans les solitudes de l’Afrique.
Il t’arrivait de dire : « Comme j’en ai sur la conscience ! » Certes ! tu me le révèles tout d’un coup ! Que ton mari est mort, qu’il était soldat, qu’il est tombé, que tu viens de recevoir la lettre… Et tu voudrais m’attirer, comme un complice, dans ton remords, dans ta peur, dans ta juste épouvante.