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Les chambres du plaisir

CHEMINEMENTS DE LA MORT

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Celui qui est représenté dans tous ces dialogues de l’amour a vu mourir un vieil homme, son plus proche parent.

Dans les tourments de la fièvre et les toxines du sang, il perdait quelquefois la raison. Il avait gardé sa noblesse, son port, sa syntaxe, sa gravité ; au besoin, une mine altière.

Sa grande barbe seulement mêlée de blanc ; sa chevelure à grosses mèches, à épis ; son front ; sa tête régulière qui reposait : la blancheur des coussins et des draps lui allait bien. Il dominait les vexations et jusqu’aux souillures de la maladie. Il semblait qu’il daignât prêter son corps, tandis que son esprit continuait de planer, par la force de l’habitude.

Dans ses divagations, il en était venu à se nommer le roi d’Angleterre. En conséquence, il nommait prince de Galles son neveu, qu’il aimait comme un fils, et le présentait dignement, sans manquer au passage les imparfaits du subjonctif que la logique de sa phrase rencontrait.

Il avait mis jusque-là tant de décence, tant de secret dans ses interminables amours que ses proches n’en avaient rien soupçonné. Ils le croyaient un sage depuis longtemps abrité dans les démissions de la vieillesse. Il fallut sa maladie pour découvrir les deux femmes qui se haïssaient encore par sa faute.

Le « prince de Galles », son neveu, s’étonnait, s’émerveillait : « Moi qui le nommais le Cheick, pour son grand air, dans sa belle barbe ! J’aurais dû le nommer le Pacha ! » Mais cette ironie ne trahissait aucune dureté, aucun endurcissement.

Si son respect diminuait, peut-être, son amour ne bronchait pas. Il se sentait plus de plain-pied avec ce vieil Ami des Femmes. Il devenait même son confident, par bribes. Il protégeait rigoureusement la paix de ses derniers jours et se comparait à lui, non sans inquiétude, ayant lui-même gardé un cœur passionné, qui commençait à n’être plus de saison.

Le neveu se comparait à l’oncle, et en souriait, et en rêvait. La même manie des surnoms que le vieil homme avait longtemps cachée. Et le même amour de la mer, qui reparaissait toujours dans le délire. De la mer, de la houle, des vaisseaux qui s’avancent, chargés d’agrès. La proue agit comme le soc d’une charrue, mais le sillon soulevé dans l’eau retombe et s’efface. Et la même infatigable coquetterie, sûre de devenir ridicule avec le temps. Lorsqu’il parvient à entrevoir le bras nu de l’infirmière, le Cheick, s’il retrouve le fil de ses idées, en imagine encore un compliment, qu’il cherche à dire.

* * *

La maladie était allée très vite, depuis qu’elle l’avait surpris dans la maison de la dernière élue.

Celle-ci s’était mise à monter la garde derrière sa porte, pour en éloigner la rivale qu’elle avait supplantée. Elle jurait de la repousser à coups d’ongles. Elle comprit assez vite qu’il était perdu, mais puisqu’il mourait, puisque sa mort était inévitable, elle était heureuse qu’il dût mourir chez elle. Elle en éclatait d’orgueil, de jalousie couvée et satisfaite. Le cercueil serait cloué dans sa chambre. Le mort honorable descendrait son escalier. Elle se sentait tressaillir à l’idée de suivre le char funèbre, avec l’assurance et l’éclat d’une veuve.

Il fallut le lui enlever presque de force, comme il l’exigeait du reste dès qu’il pouvait parler. Elle l’ahurissait, elle l’exaspérait par des attentions saugrenues. Elle le tuait un peu plus vite par des remèdes à elle. Enfin, il fallait éviter l’ostentation, le scandale de son deuil. Le neveu lui parla ferme. Au diable ! Il ne lui restait à garder aucun ménagement. Elle en demeura ébahie. Elle reconnaissait jusqu’à la chère et terrible voix à laquelle il fallait toujours céder.

Elle eut la permission de venir à la maison de santé. Impartialement, il octroya les mêmes droits à l’autre, leur assigna des heures.

La première, l’ostentatrice, était une forte femme, devenue rougeaude, et restée gauche, mais dans l’intrépidité d’une assez grande fortune. La seconde était une ombre légère, déjà vêtue de noir, douce et humiliée, avec des traits fins, de grands yeux sombres, un visage encore pâli par le chagrin, des manières gentilles.

Leurs confidences alternées composaient un casse-tête. Chacune voulait avoir été injustement abandonnés. Et l’abandon de la dame noire et blanche était indéniable, mais l’autre invoquait des droits antérieurs. Une trahison ancienne, disait-elle, dont elle avait dû poursuivre et attendre la revanche.

La dame noire éprouvait, sans aucun doute, un sentiment plus net, plus pénétré, moins mélangé d’amour-propre. Elle aussi donnait au pauvre vieux Cheick un surnom. Elle l’appelait doucement Monsieur Copenhague. Il se réveillait, à l’entendre, s’éveillait à moitié, et la considérait d’un œil incertain et réfléchi, puéril.

Une troisième personne était venue, tout à fait rassurante. Grande, élancée, tranquille. Encore belle. Elle était de passage. Elle avait su. Elle était une vieille amie. Elle était la veuve d’un vieil ami.

Le malade lui ayant été confié un jour, on la retrouva sur la bouche du Cheick, dont elle tenait la tête dans ses deux mains. Exaltée par leurs souvenirs, elle le nommait son seul aimé. Il paraissait surpris, il était penaud, ne la reconnaissait pas. Est-ce qu’il ne fallait pas avoir pitié d’elle, de lui, et de tout au monde ?

* * *

Il avait pu écouter un prêtre, avec sa grande courtoisie, mais n’avait pu faire une vraie confession. Dans cet effort, il avait faibli, et le prêtre avait dû donner l’Extrême-Onction.

Celui qui le regardait mourir s’était procuré une Vie liturgique. Par froide curiosité, il avait voulu connaître la lettre exacte et les gestes des sacrements.

Il croyait depuis sa jeunesse que les sages de l’Antiquité avaient déjà trouvé l’essentiel : l’unité de Dieu, sa perfection, le conseil donné aux hommes de l’imiter, de tendre vers elle par les actions, par l’oraison, par l’élévation, par l’examen de conscience, et par l’obéissance aux commandements du bien et du beau.

Il rencontrait, disait-il, dans les Vers dorés de Pythagore, et dans toute la haute doctrine de l’ancien monde, une loi complète et raisonnable… Mais il s’aperçoit, en lisant, et par comparaison, que cette loi l’avait mal secouru. Dans les perpétuels assauts que ses démons livrent à un homme, celui-ci restait trop seul. On ne disposait plus que de soi-même, les vocables des Anciens ayant perdu leur force, usé leur vertu.

Et il est, au contraire, ébloui par les étonnantes démarches de l’Église. Cette parole qu’elle prononçait en entrant, la première à dire, en effet, attendue, convoitée, inespérée : Pax ! La paix dans ce cœur trop plein de trouble. Dans ce cœur trop plein des larves qu’elle seule, l’Église, ose attaquer en les nommant et dans leurs formes. Si notre connivence avec les tentations diminuantes, avez les tentations affaiblissantes, ne vous rendait coupables, serions-nous si inquiets, et tellement insatisfaits ? L’Église purifie les sens qui ont failli. Elle a touché ces yeux, cette bouche, ces pieds. Elle a libéré, elle a lavé la vue et l’odorat, le toucher et le goût, la parole et le pas.

Si généreuse, qu’elle a prévu jusqu’à cette extrémité d’un homme empêché par la rigueur de la maladie. Empêché de retrouver dans sa conscience les étapes et les souvenirs de son parcours. Et cependant, il est pardonné. Depuis le viatique jusqu’aux indulgences plénières, une cascade de pardons. L’Église est infatigable. Si elle nous perd ici, elle nous retrouve là, assurée, clémente, toujours prête.

Il observait le moribond, son calme, sa dignité vraiment romaine. Par scrupule, il n’en déduisait rien. Il lui avait toujours vu cette impassibilité. Il l’entendit avouer « sa satisfaction de mourir en règle », et s’interdit de vouloir connaître quel frisson pouvait cacher cet air de courage.

Pour lui, il se sentait remué jusqu’au fond, mais il eût raisonné sous la hache, et ce qui le bouleversait, le sentiment qui s’ajoutait à l’humanité de sa douleur, joignait, à l’idée effrayante de la mort, une exaltation qui n’en dépendait pas lâchement.

— Je puis calculer, raisonnait-il, qu’il suffit de l’éclair du repentir pour être racheté. Ce calcul même ne me perd pas à l’avance, s’il est pur, s’il est une vue désintéressée de l’esprit. Bien mieux, je puis escompter ce repentir, l’ajourner astucieusement, m’en prévaloir cyniquement, et cet excès lui-même dans la faute, cet ignoble piège tendu à la Divinité, peut être effacé, pourvu que la qualité et l’intensité de la contrition soient assez grandes. Jusqu’au crime qui peut être aboli par les prodiges de la grâce, dans ces traits du repentir dont nul ne peut prévoir la fulguration.

Il entrevoyait une suite, un cortège, un essaim de forces bienfaisantes. Il était pris dans ce torrent des paroles candides. Cette chair souillée, ce corps harassé… « Vous me purifierez et je serai sans tache ; vous me laverez, et je serai plus blanc que la neige, — et super nivem dealbabor. » Ce corps harassé, et cette creuse désolation… Il songea à sa mère, si bonne et sainte, qu’il lui était intolérable d’avoir perdue à jamais, et mesura l’espérance de l’éternité. En appeler, pouvoir encore en appeler à une invincible Miséricorde. Agneau de Dieu, qui effacez… La séduction d’un tel recommencement.

* * *

Il arrive enfin que les approches de la mort deviennent perceptibles. C’est en vain qu’elle a hésité, tâtonné. Elle marche désormais à découvert. Ses fourriers sont aux prises. Il n’y a plus de doute que sur la rapidité des derniers coups.

Deux jours entiers, le vieillard se tut. Ses souffrances avaient diminué. Il paraissait insensible, inerte. Le matin du second jour, sa gorge avait produit une écume, qu’il fallut essuyer. Le soir, sa bouche s’ouvrit. Ceux qui l’aimaient s’entre-regardèrent.

Le premier râle s’éleva. On eût dit qu’à chaque aspiration son être voulût boire tout l’air de la terre. Les flancs de son torse encore vigoureux se levaient, s’abaissaient, avec le régularité d’un mécanisme irrépressible.

Une courte phrase musicale, indéfiniment répétée : « Papeeh-Tinton… Papeeh-Tinton. » De plus en plus rapide et anxieuse, pareille à la vibration d’un cristal : « Tin-ton… Tin-ton. » Différence de l’homme : les machines fonctionnent ou se dérangent, elles s’arrêtent tout d’un coup, au lieu que chez l’homme un fluide immense combat mystérieusement.

A quelle heure a-t-il rouvert les yeux qu’il tenait fermés depuis deux jours ? Son neveu, son fils, est là qui embrasse son front, dès que son regard se pose. Comment savoir si la souffrance en est aidée ?

Un intervalle, une assez longue trêve, et le râle a repris, plus espacé, avec une autre syllabisation : « Ahan-rah… Ahan-rah. » De plus en plus espacé, puis abrégé : « A-han… » Lorsqu’on a entendu le dernier soupir, on s’étonne d’avoir été trompé par l’avant-dernier.

Et l’immobilité. Le sort n’est pas apaisé à moins.

Le vivant repassait dans son esprit toutes les actions du mort, ou le peu qu’il en avait su, le peu que chacun sait des autres. Il repassait dans son esprit les actions de son père, ou le peu qu’il en avait su… Ce corps qui m’a été transmis, cette tête, ces quatre membres, ce corps que j’ai promené partout, qui a erré partout, cherchant le désennui, se peut-il qu’il soit si peu différencié, tellement commun, si peu mien ? Soumis aux prédestinations héréditaires, assujetti à la vie animale, aux mêmes sourdes élaborations que les végétaux, à leur chimie, à leur physique, à la Nécessité. Et lorsque je cherchais, jusque dans le plaisir, d’autres joies que le plaisir, les révélations du sentir et du comprendre, se peut-il que j’aie été seulement abusé par la gesticulation d’autres victimes ? Aussi dépourvues que moi d’un souffle libre ? Constituées comme moi d’une substance tirée du bloc, et faite pour resservir sans cesse, comme le sable des plages, dans ces moules des enfants ? Entre le lit de la naissance et le lit de la mort, quelle roue sempiternelle !

Être là sans certitude, campé, avide, perplexe, et environné de destinées.

FIN

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