ELLE ET LUI
Reading edition
Adèle était de l’éther. Sur la planète il avait d’autres dames de ses pensées…
J’ai souvenir d’une Espagne où l’homme qui passait auprès d’une belle laide lui disait, ou dans un sourire ou d’une voix sourde : « Fea ! » C’est-à-dire : « Laide ! » Ce que l’amour peut inventer ! J’étais donc aux anges, l’autre soir, lorsque le jaz argentin m’a révélé ce chant, intitulé la Fea, pareil à un éventail grand ouvert, ou plutôt à l’un de ces grands vents, dont parle un poète, qui rendent fou. O laide ! pensais-je, belle laide bien bonne, bien noiraude, bien douce, qu’un enfant a aimée d’amour.
Mais je prêtai l’oreille. Ce n’était qu’une romance qui plaignait ingénument les malheurs d’une vraie laide, sa solitude, sa naïveté, son espérance. Le tintamarre des cymbales et le mystère de la trompette bouchée faisaient illusion, donnaient le change. Eux peignaient — et non les paroles — cette frénétique et langoureuse Espagne qui a franchi l’Atlantique, et qui anime encore les danses endiablées des Noirs, en dépit de leurs noms anglais. Chansons latines, dans le vent d’Afrique, qui sont tombées de la hune des caravelles, et sont allées de proche en proche jusque sur les rives de l’Orégon.
Sur terre, la première dame de ses pensées se nomma Nieve, la neige, ce qui s’accordait mystérieusement à la chanson d’Adèle.
Ils disposaient d’un grand jardin, d’un vrai parc. Penchés entre les barreaux d’une grille, ils pouvaient voir la troupe des frères aînés courir avec orgueil sur les tricycles et la roue géante des vélocipèdes. Tandis qu’eux-mêmes, au lieu de jouer, soupiraient. Elle avait la peau d’une pêche d’Aragon, des yeux noirs immenses, inquiets, et un profil persan.
Mal dit. Ce petit garçon ignorait la Perse. Mais il est rigoureusement vrai — je le sais à merveille — que le profil aquilin de sa première amie lui semblait princier, et même royal.
La pêche d’Aragon est tendue comme un tambour, comme une balle, et non pas si duveteuse ; polie, au contraire, lisse au toucher. Nieve avait de plus une grosse tresse noire qu’il soulevait toujours avec soin lorsqu’il l’embrassait. Elle avait une bouche fine et altière. Elle était mince, elle était grande et svelte. Sa petite main, lorsqu’il la regardait.
L’un des gages qu’elle lui a donnés fut un jouet, un Don Juan des Vignes. Il l’emporte. Il le cache. On le réclame. On le cherche. On le trouve. Et l’on dit qu’il l’a volé. Mais il est, sans le savoir, pareil au beau Kœnigsmark. Non seulement la mort ! Il accepte la honte pour l’amour de sa belle. Les autres gages qu’il possédait, nul n’y pouvait rien, par bonheur, puisqu’on ne saisit ni le regard des yeux ni l’inflexion d’une parole.
La seconde dame de ses pensées eut nom Carmela.
Je sais aujourd’hui que Nieve avait un peu du sang des Maures, du sang des Abencérages, et Carmela du sang de Genséric.
Rose. Tendre. Enjouée. Le Soleil, l’Aurore. Et « fosselue »… Avant de la retrouver dans Ronsard, avec cette épithète, et comme une fraise dans le lait, il aurait su la chanter par un quatrain d’Andalousie, s’il n’avait pas craint l’ironie des adultes, si la savante retenue de l’enfance ne lui avait gardé la bouche close.
En el hoyo de tu barba… Dans ton menton de fosseuse On dit qu’on m’enterrera. Ah ! quelle mort trop heureuse Que ne suis-je mort déjà ?
Il l’avait vue pleurer un jour, et tant il l’aimait, qu’il ne pouvait se rassasier de voir couler ces belles perles (puisqu’il n’en était pas la cause).
Elle était célèbre dans toute la ville par ses danses, et tant elle l’aimait qu’elle n’avait jamais voulu danser devant lui.
Son cœur innocent percevait ce que sont les danses d’Espagne, et que, lui présent, ce qu’on y mime par style, devenait impossible.
Ou bien peut-être était-ce par espièglerie, par génie précoce de la chicane, et pour le pousser à bout.
D’un étage à l’autre, chez elle, afin de parler d’en haut à celui qui entrait, s’ouvrait une trappe. La petite tête de Carmela encadrée là. Le rire de ses yeux. Et si c’était lui, il voyait naître dans la belle bouche rouge une bulle. Elle calculait le moment où il lèverait la tête, et il recevait sur sa face une salive patiemment formée. Il ne se fâchait pas (dont je l’approuve encore). Il l’aurait bue.
Le soir, quand il repassait devant sa fenêtre comme tous les amoureux d’Espagne, elle lui donnait l’épingle de jasmin qui avait parfumé ses cheveux. Son bras candide passait entre les barreaux jusqu’à la fossette du coude.
Il n’avait point trahi Nieve. Il l’avait condamnée, répudiée. Parce qu’on l’avait vue à la foire de Séville se promenant au bras d’un garçon, et il n’avait admis aucune excuse. Quant à Carmela, il n’a pas observé comment la vie les sépara. Il pensa longtemps à elle. Il était sûr de ne l’oublier jamais (non plus que Nieve d’ailleurs). Travail des jours. Toutes les broderies inachevées ne sont pas celles de Pénélope. Et ni Carmela ni Nieve n’étaient vilaines. Ni la fière Maugrabine ni la Vandale quasi blonde. Je te le pardonne aujourd’hui solennellement : la laide, la fea dont il s’agit, fut une troisième.
L’Andalousie a des jardins dans ses cours. La moitié de l’année, durant les mois chauds, on habitait au rez-de-chaussée, pour son patio rafraîchi par l’eau d’une fontaine, dans l’ombre des plantes et des fleurs.
La maison était pleine d’une troupe de filles dont le rire éclatait à chaque instant du jour. Elles entouraient leur señorito de mille soins. Quittant la table paternelle, où il était prudent, le petit seigneur précité mangeait souvent avec elles, à la cuisine, autour d’un vaste plat unique où chacune plongeait à son tour la cuiller avec une parfaite décence. Le soir venu, elles le déshabillaient, lorsqu’il rentrait, ivre de fatigue — une à chaque bottine, une à chaque bras — et lui disaient des contes jusqu’à ce qu’il s’endormît. La fea était l’un de ces chers visages.
(Des contes… Dans les différentes versions d’Yseult, l’Espagne a choisi la plus chevaleresque, celle de la forêt et de l’épée de Tristan posée toute pure, entre lui et elle. Cette héroïne si droite, et l’effrontée qui ment avec une telle rouerie dans l’épreuve du gué, ne peuvent pas être la même Yseult.)
La fea était l’un de ces riants visages, non le moins agréable. Elle jouait avec une violence folle. Lorsqu’il s’approchait d’elle, il lui plaisait de sentir son souffle précipité.
A l’heure de la sieste, tout dormait. Le silence devenait un mystérieux personnage qui suivait les gens de pièce en pièce. Ils trouvaient un refuge, tous les deux, au premier, dans ces vastes espaces déserts et sans meubles, où ils marchaient sur la pointe des pieds.
L’ovale de son visage. Le feu de ses yeux. Le pli de sa bouche. Et cette odeur de feuilles vertes et de tiges brisées. Tout s’est à jamais gravé dans le cœur… Elle avait feint un sommeil irrésistible. De l’armoire peuplée de cent costumes dont il s’habillait par fantaisie dans ses métamorphoses (à l’insu des propriétaires légitimes, ses parents), elle avait tiré des laines et des coussins. Ses cheveux sur cette blancheur. La couleur et la force de ses bras. Contre elle, cette chaleur croissante. Et ces deux bouches qui chuchotent. Ces deux bouches qui ne peuvent plus parler. Cette légère morsure, comme d’un jeune chien. Et cet autre baiser, qui change, qui n’a plus besoin de finir. Qui est le plus pâle, à la fin, d’elle ou de lui ? Il la voit comme une morte.
C’est lui qui s’en ira, dans l’escalier, jouant exprès pour la première fois. Résolu, intrépide, fermé, protecteur, plein de honte, à coup sûr, plein d’effroi, mais sachant qu’il fallait se taire, persuadé qu’Adam avait gardé de même Ève endormie.