CES TROIS ADIEUX
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Le respect.
Vous m’aimiez, en dépit de votre air froid. En dépit de la froide mine que vous opposiez au marivaudage, vous m’aimiez, puisque vous êtes venue à mon rendez-vous oblique. Je tirais par-dessus toute la montagne de vos mépris.
J’avais dit à l’heure du café que je ferais ma promenade quotidienne. Le seul baigneur ponctuel de toute la région. J’avais dit qu’à quatre heures je goûterais à la ferme, qu’à cinq heures je serais sur la lande. Je l’avais déclaré à la ronde, avec négligence, comme pour donner l’exemple d’un judicieux emploi du temps.
Et j’y étais. J’étais en effet étendu dans l’herbe, avec une feinte paresse, quand je vous ai vue déboucher au sommet du vallon.
D’abord votre tête blonde, puis votre buste. Comme un navire qui vient. Puis, vos œuvres vives. Vous vous balanciez avec une grâce sans afféterie, dans vos trente ans, dans vos avantages, dans ce sentiment qui vous animait, dans cette allégresse, dont vous ne saviez pas encore ce qu’elle voudrait, à la fin.
Quand vous l’avez su, je vous ai vue trembler, pâlir. Quand vous avez su que ce n’était pas un jeu qu’il fût facile d’arrêter, mais un engrenage, et le plus insidieux, le plus captieux. Un gage que l’on donne, où il reste encore un peu de malice, où pèse déjà un trop dangereux attrait, et l’on se trouve contrainte aussitôt à un autre pas, par courage, pour ne point se dédire, et séduite, en même temps, précipitée.
Je vous ai vue m’attirer et me repousser. Vos dents qui se heurtaient comme si vous aviez eu froid, quand je venais de sentir le feu de votre joue. Votre bouche délicieuse qui s’est raidie, quand elle venait de fondre. Et ce mouvement farouche de votre main pour recouvrir la blanche épaule de celle que je venais de nommer Caille, ma chère Caille. Qui n’eût pas cédé au respect, devant vos yeux ? quand vous disiez : « Je vous en supplie. »
Vous m’aimiez pourtant, si j’en crois le visage que je vous ai vu à la fenêtre, que tout le monde pouvait voir à votre fenêtre, comme si, vous sachant encore innocente et déjà coupable dans vos pensées, vous aviez voulu et vous consoler et vous compromettre à la fois, par expiation. Caille, douce Caille, vos beaux yeux tout rougis ! Il ne fallait pas tant pleurer. Vous perdiez trop peu. Tout le beau était en vous. Ce n’était qu’un méchant garçon qui partait, qui vous délivrait, qui ne valait pas tant de peine.
L’égarée.
Si tu n’étais pas si belle, serais-je aussi ému ? Mais quand la beauté s’ajoute au pathétique !
Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce que tu veux ? Qu’est-ce que tu cherches ? Où allais-tu ? Que fuyais-tu ?
Une femme qui est penchée au-dessus d’une fontaine, dans la vaste nuit, et qui en mesure la profondeur… Puisque tu étais seule et que tu ne m’avais pas entendu venir, tu ne jouais donc pas la comédie, sinon peut-être à toi-même. La moitié de toi-même regardant l’autre, échevelée. Tu oubliais qu’à Paris les fontaines sont seulement des miroirs d’eau.
Que t’ai-je dit qui t’a amusée et distraite ? Que tu étais belle ? Que je m’étais pris à t’aimer subitement ? Parce que tu ressembles à cette Vanité du Titien, dont je ne puis apercevoir l’ombre sur terre sans tressaillir. J’ai dû t’expliquer que je l’avais déjà aimée une fois. Sur-le-champ, j’ai dû ajouter qu’elle était morte. Tu ne recevais plus si bien ma consolation. Cette Vanité du Titien, et sa buée, sa lueur de perle.
Tu as couru, je t’ai suivie. Je n’avais pas d’abord compris que tu m’attirais sous la lumière. Tu as fait tomber mon chapeau. Tous tes gestes étaient égarés. Tes cheveux s’emmêlaient. Nous nous sommes mis en promenade.
Tu as voulu savoir tout ce qui me regarde. Pourquoi j’étais dehors, et seul, et si tard ? Qui je suis ? Si je pensais tout ce que je disais ? Si j’avais fait souffrir ? Tu voyais que je disais vrai par inclination naturelle et parce que tu me ravissais. Théorie du coup de foudre. Tu hochais la tête, dans une approbation de principe, comme si tu avais à admettre aisément que, dans ces folies de l’amour, tout est possible. Cependant, tu ne te confiais pas, toi. Pas un mot imprudent. J’étais assez payé de te voir, sauvage et défaite.
Ta main que j’ai pu saisir. Tes yeux dont le bleu tourne au violet. Ta bouche, et ce saut que tu m’as obligé à faire, godiche, tandis que tu riais. Et les permissions que j’ai reçues l’une après l’autre, tacites, dans l’ombre de cette allée. A croire que tout était faux, que je ne t’ai pas entendue chuchoter, gémir, que j’allais me réveiller.
Que cherches-tu donc ? Tu as cruellement voulu me quitter, revenir chez toi, et voilà ta porte. Que ne sonnes-tu ? Sous couleur de me dire adieu, tu m’as encore mordu la bouche, mais jusqu’au sang. Est-ce que tu croyais te venger de tous les hommes ? Regarde mon mouchoir. Tu as voulu m’attraper ? Tu as voulu que je fusse dupe ? Tu as voulu faire à ton tour une victime ? Mais si tu veux mordre encore une fois, donne vite… Ne t’en va pas.
Après longtemps.
Vous dont je tiens toujours le nom caché, vous dont le souvenir, lorsqu’il me revient, me fait peur… Ce ne sont pas deux bouches qui se sont jointes, mais deux êtres, deux mondes de pensées, d’espérances. Le visage se décolorait. Le cœur s’arrêtait. Vous avez dû vous appuyer contre le mur.
Quels serments je vous ai répétés, que je n’ai pas su tenir ?
Vous n’avez pu oublier comment débuta notre amour. Vous disiez à qui voulait vous entendre que j’étais infatué et sans cœur. Je jurais que vous étiez, malgré votre feinte sensibilité, une vraie et perfide coquette, pleine de pièges. Chacun de nous était obsédé, était excédé.
Je déclarais que vous ne saviez pas danser, que vous étiez gauche, que de l’innocence à la pauvreté d’esprit, on ne savait jamais quelles étaient la distance et la frontière, et d’ailleurs que vous étiez trop noire (ô douce brune !) Vous expliquiez par le menu comment mon insolence était intolérable, que je n’avais pas sujet d’être si heureux de mon nez, et que j’étais pédant à gifler. « Il n’a pas à considérer avec mépris une jeune fille qui sait peindre, écrire, chanter. » Vous n’aviez pas été élevée comme moi pour les vains plaisirs.
C’est de cette manière que l’opinion nous fiança. Vous n’avez pas oublié non plus ce jour que vous m’avez appelé, cité. Il ne vous était pas possible d’endurer plus longtemps mes sarcasmes. Je vous devais des excuses. Je vous devais des promesses. Votre colère. Votre fureur. Votre éventail déchiqueté. Les deux larmes, chère tête, qui se formaient à l’angle de vos yeux candides. Et mon embarras, ma stupidité, la mauvaise foi de ma petite demande reconventionnelle. Quel fut le regard ? Quelle fut l’inflexion ? Comment sûmes-nous que le monde avait raison ? Comment m’avez-vous laissé votre main ?
Il n’était pas vrai que vous fussiez moins belle, moins bonne, plus sotte, moins dévouée. Comment vous comparer sans vous choisir aussitôt ? Lorsqu’il suffisait de se réfugier en vous et de vous confier une existence… Ce jour-là d’un certain été.
Tant bien que mal, de si loin, j’ai été informé de vous, du mariage que vous avez accepté, des enfants que vous regardez grandir.
Si vous n’avez pas tout oublié, si vous ne m’avez pas tout à fait chassé de votre esprit, et méprisé, comme, pour m’absoudre, je le souhaite, — une vie où je puisse recevoir votre pardon !