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Les chambres du plaisir

EDISSA

Reading edition

Esther, mais non plus l’effarouchée, non plus celle qui entra dans le palais de Suse, conduite par un vieillard qui peut-être renonçait à elle ; Esther, mais non plus celle qu’il avait tant fallu préparer, six mois de myrrhe, six mois d’aromates ; Esther, après qu’elle eut régné six ans et appris tous les secrets des caractères et des courtines.

Vous êtes cette Esther, qui s’appela d’abord Edissa (mais je dis Edisse, comme M. de Saci, et vous entendez Edith, ce qui flatte votre anglomanie). La Bible lui donne une seule fois, je crois, cet étrange nom, son vrai nom, lorsqu’elle franchit le seuil du roi, en vagabonde tout à fait incertaine de son sort. Dans la suite, elle est toujours nommée Esther, que certains commentateurs traduisent l’étoile et d’autres la cachée.

Je me demande ce qui les divise. Je me figure que ce nom d’Esther avait les deux sens. Le roi se gargarisait du premier, il en faisait des madrigaux, ou la fusée d’une rêverie. L’autre sens était dissimulé dans le sombre cœur de l’oncle, lorsque, vêtu d’un sac (d’un cilice, dira Racine), il attendait silencieusement la pourpre.

J’ai aimé vos yeux et j’ai aimé la singularité de votre visage, dans sa courbe incisive.

Vos yeux immenses. Leur lumière. Leur ombre. Le bistre de leur paupière. Le gris de leur iris. Leur ciel. Leur terre. C’est la couleur en eux qui est ciel, et terre leur expression. Un air altier et souffrant, réfléchi, constamment tenu en main, bien dérobé à autrui. Je vous ai pourtant comparée aux gazelles. Vous n’avez pas été choquée par la banalité de cette comparaison. Il avait suffi d’un peu d’amour : vous aviez oublié qu’elle eût tant servi. Ces yeux immenses qu’à la longue le désert a faits, dans l’ombre des tentes, aux femmes d’Israël.

Une autre image dont je me sers, et qui vous flatte, n’est pas moins fatiguée. Les femmes irisées de toutes les races sont couramment comparées aux perles. Mais vous êtes la seule, dans tous les siècles, qui l’ayez vraiment mérité. Dans la nacre des coquilles, les plus sourdes transparences, entre le rose, le blanc et le lilas.

Maigreur de tes bras ; effacement de tes sains, qui sont discrets, que l’on oublie ; exiguïté de tes flancs… Ce n’est guère ton corps que l’on aime. C’est toi, cachée, mystérieuse.

Ton âme, si tu veux, ton âme et ton parfum. Cette odeur maligne, imperceptible, incorporée. Jointe aux effluves du meilleur savon de la terre, celle de ta naissance, de ta moiteur. On achève de perdre la tête par le contraste de ces frissons qui te viennent, par le contraste de ta muette violence avec ton impassibilité ordinaire.

Si beau, ton visage, et il peut devenir presque laid dans la contraction des mâchoires, dans l’amaigrissement de la joue, dans l’arc du nez, dans l’épaisseur de la bouche. Alors je l’aime ou davantage ou bien moins, selon le sentiment qui colore cette transformation prodigieuse. Car nous nous déchiffrons, nous nous lisons.

Je t’aime plus, bien qu’enlaidie, lorsque tu révèles, toi que l’on croit blonde et si fragile, avec cette main pâle aux ongles bombés, je t’aime plus quand tu révèles la sensualité d’un sang noir, africain. On t’aime plus aussi, — on t’aime, bien qu’enlaidie, lorsque c’est par la douleur et la peine. Mais l’on t’aime moins, je t’aime moins, avec cet autre visage, lorsqu’il te vient par l’effet d’une pensée, d’une raison dure et inhumaine. — Esther, dans le sérail, devait avoir ces mêmes yeux implacables lorsqu’elle demanda au roi un second massacre.

Ton amour est l’enveloppement d’un drap de soie, et il est un prestige de l’esprit. Il est difficile de suivre tes invisibles combinaisons, bien qu’elles n’aient point de cesse. On t’embrasse juste au moment que tu voulais. En te contrecarrant de front, on serait sûr de mettre les torts de son côté, et de sembler goujat, mais tu ne détestes pas ma clairvoyance. Il t’amuse de me sentir aux aguets, comme un chasseur. Il songe, et il a l’œil.

Tu es capable, et peut-être chargée, d’un grand dessein. Les seuls bijoux que je t’aie vus : ces deux perles de tes oreilles et cet anneau de roses sur ta main. Mais je te soupçonne d’en posséder d’autres, tous ceux qu’il faut avoir, et royaux, gardés dans le coffre d’une banque. Pour pallier ta pauvreté — dis-tu — tu as choisi de porter cet uniforme de velours bleu. Mais il est signé d’un grand nom. Si bien que j’hésite. Ou tu es une femme qui a quitté un opulent mari, laissant tout, parce qu’elle avait beaucoup de fierté. Elle continue de vivre, cependant, comme tu vis dans ce caravansérail assez magnifique. Ou tu es une aventurière astucieusement postée, astucieusement douée, et tu te donnes des vacances, dans ce bon lit.

Seul point à peu près sûr : tu n’as pas toujours été riche. Pour payer, tu attires presque sous la table ton vilain petit sac fripé. Tu découvris un jour que l’argent était une sale chose, et tu n’as plus su comment faire. Une sale chose, que les gens élégants donnaient sans ostentation, sans paraître compter, et tu as voulu faire comme eux, mais tu t’y prends avec grossièreté, malgré ton génie, parce qu’il faut l’avoir appris dans son enfance.

A part ce trait si curieux, tu es princesse de la tête aux pieds. Immobile ou bougeant, princesse. Dans la soupente de Mardochée, tu t’es sentie la fille des Juges et des Lévites. On ne t’aurait pas soumise à la vaisselle en te tuant, petite fille crasseuse et obstinée, qui supputait l’avenir, au milieu des torchons, dans les feux de bengale de ses désirs.

A moi de deviner comment je te perdrai. Tu sauras choisir le lendemain du jour où je t’aimerai le plus. Tu auras calculé notre apogée, notre zénith. J’arriverai, tu seras partie. Tu auras reçu le dernier pli de ce gros courrier multicolore que tu tiens sous clef, que tu ne lis jamais en ma présence. Le nom que tu prenais ici, j’apprendrai qu’il ne te suit pas plus loin. La cachée…

Bouquet de fleurs de nacre, prends ton vaporisateur. C’est la rosée qui te convient.

Tu es aussi un agneau, un agnelet, — si tendre !

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