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Les chambres du plaisir

LE BOUT DU MONDE

Reading edition

A sa première nuit d’Alger, chercher dans le noir le chemin de la Casbah. Prendre la rue de Chartres, errer, trouver, et arriver au bout du monde.

Au carrefour des ruelles en dos d’âne, on rencontre des patrouilles de zouaves. La crosse par terre, les hommes en sentinelle ont leurs deux mains jointes sur le canon.

C’est où la falaise tombe à pic devant la mer, le bout du monde.

On entendait mille cris. A chaque porte ouverte, on recevait dans les yeux un paquet de lumière. On entendait, ce soir-là, le déchaînement d’un piano mécanique.

Trois pas, et tout s’efface, et tout s’est tu. La mer se balance dans l’ombre.

Revenir sur ses pas. Franchir l’une de ces portes éclatantes. Rencontrer une nombreuse assemblée autour de tables tachées de cercles. S’entendre demander si l’on veut voir les quatre Andalouses dans leur danse, dire oui, et s’isoler avec elles, dans le bourdonnement de la guitare.

Corset noir. Corset bleu ciel. Corset rose feu. Corset héliotrope. Et les huit jambes de soie noire, et les huit mains qui décrivent leur arabesque, qui sèment des cigales.

Le lit du corset noir est enveloppé dans la chute de deux rideaux de mousseline à grosses fleurs, empesée et empoussiérée.

Elle s’est assise, s’est mise à me considérer avec une sorte de mépris, dans un silence sans égard, dans une attente hostile.

Tu n’étais pas si belle, pobrecita. Tu n’étais pas si vilaine. Tu n’étais ni blonde ni brune. Plutôt blonde, comme il arrive dans les vergers de Valence.

La moquette, sur le sol, ourlée d’un galon de laine. La cuvette (hélas !) sur la commode, mais en verre bleu, avec son broc de parade, entre les deux vases de verre d’argent. Chacun sa fleurette.

Ou bien novice, ou bien abrutie par la fatigue, ou bien mordue par un cafard sans frein, ou bien plus roublarde qu’un renard, elle se taisait obstinément, me regardait entre ses cils.

J’opte, à la réflexion, pour la sincérité de sa gêne. Car elle se dandina, cherchant une contenance, et la couche crépita, comme si elle contenait des feuilles de maïs. Plutôt blonde, comme une croûte de pain.

Elle n’était pas sans avoir appris à révérer la capitale de la France. Je l’ai vue bouger, quand elle sut que je venais de Paris. Question : — Comment est-ce que tu dis pour dire la station du chemin de fer ?

Heureux les psychologues ! J’ai deviné qu’il fallait répondre : la gâre. Et elle voulut bien louer la perfection de ces r de la gorge, qu’elle ne parvenait pas à prononcer.

Sur quoi, j’ai résolu de l’étonner entièrement, puisque c’était l’accès de sa bonne grâce. Que dirais-tu si je te disais que je suis Italien ? Elle était intelligente. Forcément, elle avait attrapé mille bribes, à Alger, dans son métier. Je dirais que tu charries, — que tu chareries, tout doux. Comment dirais-tu que tu m’aimes, à supposer ? Le piège classique : si je prononçais io t’amo, j’étais un double menteur. Dirò che ti voglio bene, — assai.

Un temps. Un petit mouvement de la tête, en signe de confirmation, de loyauté satisfaite, de docte approbation. Et si je voulais te le dire en espagnol ?… Y si quisiera decirlo en castellano ? Sa bouche ouverte. Ses dents. Elle était debout, paraissait anxieuse, amusée. Dis-le ! Qu’est-ce que tu dirais ? — Que te quiero.

J’avais pris même cette voix de nez qui signale certains accents d’Espagne. En réalité, je suis andalou… Soy andaluz muy de verdad (on prononce andalou, sans z, verdà, sans d final, et les d, sur le bout des dents, le v, sur les deux lèvres, à la grecque.)

Ses deux mains sur mes épaules. Je voyais sa poitrine, qui n’était pas un chef-d’œuvre, mais patience, comme disent à tout propos les mendiants de son pays, puisque je voyais en même temps deux hanches si belles.

Ses deux mains sur mes épaules, et puis sa tête en arrière, par doute, par soupçon, avec amertume. (Tu ne vas pas mentir. Nous sommes des jouets, nous autres.)

Je l’ai regardée aussi. Après la politesse, la courtoisie. Après la courtoisie, l’intérêt. Après l’intérêt… Je lui ai dit un couplet d’Espagne. Mira si seria bella — Vois si elle devait être belle — Que hasta el mismo enterrador — Que le fossoyeur lui-même — A ver su cara bonita — A voir sa figure si jolie — Echo la pala y lloro — Jeta sa pelle et pleura.

Ces bras un peu frêles qui serraient à faire mal, cette bouche qui ne voulait plus quitter l’autre, ce doux râle.

* * *

Et revenir. Un après-midi de mélancholie — on y met un h quand on veut rire, — vouloir retrouver cette Livia. Mais se tromper au bout de la route, hésiter dans le dédale, se tromper d’une rue, hésiter devant une maison bariolée.

Je n’ai pas hésité longtemps, puisque tu étais là, sauvageon, qui lavais devant la porte, jusque dans la rue. Puisque tu étais là, petit Gauguin. Brillante, chantante, résignée, avec tes doux yeux.

Avec quelle déférence tu as reposé le balai, lorsque j’ai daigné t’adresser la parole ! Tandis que je te parlais, de quel air timide tu as essuyé tes bras ruisselants avec tes mains ! Puis tes deux mains gênées, l’une contre l’autre. Tu avais sur ton corps une robe qui ressemblait à une chemise ou une chemise qui faisait fonction de robe. Assez bon pour toi, n’est-ce pas ?

Tu as marché, les hanches fines dans ton pagne. Le bronze transparaissait par places. Ta surprise quand je t’ai demandé de t’asseoir. Et ta crainte, pour parler de « madame ».

Les filles étaient répandues çà et là dans la pièce. L’une fumait. Une autre battait ennuyeusement des cartes. Une autre écrivait, en tirant la langue sur le papier rayé. Maigres et brûlées, ou enflées par la paresse et l’alcool, elles vieillissaient dans la vaste lumière que versait la fenêtre. Le poison violacé des bouches, le bleuâtre des paupières, la noirceur des yeux.

Tes deux patoches, avec leurs ongles durs, ont battu l’une contre l’autre, innocente, lorsque j’ai commandé la bouteille qui éclate. J’ai vu grandir la belle rondelle de tes yeux. De tes paumes, plus blanches que le reste, tu as arrangé la boule de ta chevelure. Tu as même eu le courage de prendre une rose de France qui traînait dans un verre. La grande brune à qui elle appartenait s’est levée, a lanterné, s’est reprise.

Je sus que tu étais inscrite et vendue comme les autres. On profitait seulement de ta couleur pour réduire les frais de service, et t’humilier. « Madame » cédait pour avoir la paix. Ainsi les hommes — qui sont si bêtes — avaient l’occasion de te mépriser.

Les autres s’étaient retirées, en me jetant le dédaigneux regard des hiérarchies coloniales. Je m’en consolai en t’admirant. Nous étions près de la fenêtre, de côté, si bien que l’image de la grande salle désobligeante mourait contre nos profils. Nos yeux buvaient la mer. Des parcelles de vif-argent brillaient sur les crêtes de la houle et disparaissaient en un clin d’œil dans les creux d’un bleu d’encre. Sur ce miroitement, le soleil planait dans les cieux. Le château de poupe dans un ancien vaisseau doré, avec sa balustrade.

Du coup, on t’a donné la plus belle chambre, la plus luxueuse, la plus horrible. J’aurais demandé une autre mise en scène si je n’avais craint de te faire tort, d’amoindrir ton triomphe.

Tu as la langue pointue. Tu as la docilité d’un chaud petit animal. Puisque tu n’es point blanche et que tu es si jeune, tu ne pouvais posséder les trente beautés réglementaires, mais tu en as bien treize ou quatorze. Toutes celles que tu pouvais avoir.

(Une chose blanche, les dents. Trois choses noires : les yeux, les sourcils, les paupières. Une longue, les mains. Deux courtes, les dents, les oreilles. Deux étroites, la bouche et la taille. Une grosse, la jambe au-dessus du genou. Trois petites, les tétins, le nez et la tête… Dixit : la Renaissance.) Elles ont raison de te craindre. Et ton étrangeté, par surcroît, cette douceur ambiguë des épices.

Elle est très fière du sang blanc qu’elle a. Elle répète qu’elle n’est point noire mais croisée, qu’elle n’est point grise mais cuivrée. Ni son père ni sa mère n’étaient blancs. Ni leurs pères. Ni leurs mères. Le mélange est plus ancien mais indéniable. Son amour-propre si longtemps offensé, je l’ai mis dans un hamac. Elle me regarde de là avec un sentiment. Elle se souvient d’avoir vécu, petite fille, dans le Sud, entre les pattes des chameaux. Tu ris toujours lorsque ce mot passe par ta bouchette charnue. Et tu n’oses pas déclarer la cause de ton rire, parce que nous nous tenons trop bien.

Sa volubilité. Son bon vouloir, lorsqu’elle me conseille, par sympathie, de ne plus faire venir de ces bouteilles-fusils qui coûtent si cher. En baissant la voix, en jetant un œil vers la porte. Et la beauté de sa métamorphose, lorsqu’elle se mue en longue biche, prête à rompre dix hommes, et pourtant soumise à celui-ci, le chérissant. Fraîcheur de l’ananas, chaleur du piment doux.

Les étapes de cette vie d’une petite morisque : les arbres des oasis, les sables, la double étendue de l’espace et du temps… Des milliers de siècles, les atomes ont mené leurs pastorales et leurs tragédies, et toi, cet homme que tu regardes dans ce miroir, tu as pris un jour par une certaine rue, au hasard, à droite plutôt qu’à gauche.

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