MION
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Sur les registres, ils sont nés à deux ans l’un de l’autre, elle avant lui. Mais il n’a pas vingt ans, et elle en a dix mille, en réalité, cent mille. Elle a autant de siècles qu’il s’en est écoulé depuis la naissance de la première fille qu’Ève mit au monde.
Il raisonnait ainsi dans les moments de lucidité et de colère. Il apercevait de même, pour s’adoucir, une autre différence. Celle d’un cœur qui a été choyé, caressé, un peu aveuglé, et d’un cœur qui resta seul trop tôt, et trop libre, trop exposé.
Il la considérait de loin, ce matin-là, assis sur la jetée, heureux comme d’une revanche qu’elle ne sût pas qu’il la voyait. Dans ses hautes bottines, dans l’espèce d’amazone à jupe courte dont elle était toujours et bizarrement vêtue, elle grimpait le long de la falaise avec une infaillibilité de chèvre. Toute noire sur ce fond de craie et de verdure. Élégante comme une belle lettre. Et tranquille, il le devinait, impassible, bien à l’aise dans tous ses mensonges.
Sa toute petite tête, au loin, paraissait volumineuse, à cause de l’énorme chevelure. Elle parlait avec son compagnon, en remuant un peu les bras, dont il admirait la ligne frêle et gainée. Tous ses mensonges, elle les retrouvait bien en ordre dans son esprit, en cas de besoin. Elle en extrayait instantanément celui qu’il fallait et le présentait avec une parfaite modestie, qui ajoutait à son triomphe. Exécrable Mion !
Que pouvait-elle dire, là-haut, à ce flandrin venu d’Angleterre tout exprès pour souffrir ? Il en arrivait à le plaindre, si l’autre aimait aussi. Il en arrivait à admettre qu’ils eussent un jour à se confier l’un à l’autre, à se plaindre tous les deux. On ne tarderait pas à lui voir une figure agitée, renversée, pareille à celle d’une troisième victime, qui les avait précédés. Celui-là se répandait en lamentations peu fières, et l’on avait même vu sa moustache recueillir une larme idiote.
— « Sachez, mon jeune ami, que nul ne peut connaître le fond de l’âme de Mion, si elle a une âme, comme elle a de l’esprit et peut-être des sens. N’en croyez pas sa douceur. Et sachez qu’elle est intéressée, calculatrice. Cette tête innocente est pleine de trames. On passe un examen, au cours duquel on est soigneusement hébété par ses soins. Même s’il lui plaît beaucoup, et qu’il n’en puisse douter, un pauvre homme est sûr d’être refusé en fin de compte. Ajourné plutôt, amusé, remis, brûlé à petit feu. J’ai sérieusement pensé à vous tuer. Lorsque j’ai compris que, vous non plus, vous n’iriez pas très loin. Est-ce qu’elle vous a déjà appris ce qu’elle ose nommer si fourbement ? Tant mieux pour vous si vous l’ignorez encore ? »
Cette tête innocente… Il n’avait pas voulu croire qu’elle fût infectée par l’argent, dont lui-même avait un mépris inhumain. Afin de repousser la calomnie, il avait imaginé l’existence de tout un lacis, de toute une machination ténébreuse où Mion était prise et se débattait, entre deux ou trois bourreaux malins, dont ce polichinelle à cheveux blancs qui l’avait appelée à part sur la plage, pour lui parler si méchamment. (Et le vieux s’était fiché par terre, dans une avalanche burlesque de galets.)
Mais il était bien vrai que lui-même avait reçu les baisers de Mion, et ses baisers seulement. On partait. On s’en allait sur la route. On avait sa Mion à côté de soi. Elle marchait dans son uniforme, et les mains nues, afin de pouvoir en livrer une de temps en temps. On voyait le profil de son visage sans poudre, son petit nez droit, son menton, une Minerve enfantine, la frange de son cil. Sous le chapeau, le cône de sa torsade. Sur sa nuque, les deux frisons, à la naissance de la chevelure.
Le moment venu, on franchissait ensemble les talus, les haies, tous les obstacles. On s’arrêtait en plein champ. On s’asseyait côte à côte. Aux basques de sa jaquette qu’elle relevait, on admirait qu’elle ne fût pas si maigre. A la pression de son buste léger, qu’elle eût deux seins charmants et libres. On avait devant soi la gentille vallée, les roseaux, les saules, ou bien la courbe et les nacres d’un golfe. On respirait sa verveine. Elle vous remettait sa face.
Peu à peu, ses cheveux se desserraient. Les mèches mordorées envahissaient le petit front courbe. Ses yeux bleus devenaient gris, si sa tête était renversée ; presque noirs, si sa tête était baissée. Il était certain qu’elle observait, sans manquer toutefois d’un air tendre. Il était sûr qu’elle réfléchissait, en dépit de ses soupirs. Il avait vu sa petite main arracher des touffes d’herbe. Il avait entendu sa bouche se récrier doucement. Celui qui se croyait trop victorieux, celui qui voulait obtenir davantage, avait à faire à une furie, debout en un clin d’œil, devenue verte, qui menaçait de partir. Il lui appartenait, à elle, de s’emparer de votre tête, de votre oreille, et de vous rendre fou, ainsi. Finissant par demander, contente, curieuse, on ne savait : « Quoi donc ? Un tel bonheur ? »
Elle avait disparu avec son Anglais, dans le vallonnement de la falaise, sur cette route de Puys, où l’on disait que les amants trouvaient à se loger, les vrais amants.
— Mion, ton secret ? Mion, ton secret ?