LA CORBEILLE DE ROSES
Reading edition
Le coupable fut Shakespeare… Ils l’ont lu tous deux ensemble, dans la douce compagnie des grands arbres, devant un ciel.
Ils ont lu que l’on avait pu s’aimer, que l’on avait pu se plaire à l’instant, que l’on avait pu être cloué sur place, chacun par une flèche, et se sentir décoloré, et plus vivant.
Ils ont lu que tout était possible, que l’amour résolvait tout, qu’il était brûlant et glacé, plume et plomb, et même « plume de plomb, et sommeil éveillé ».
Ils surent qu’en prenant à témoin les nuages, les oiseaux, les astres et les feuilles, ils ressemblaient aux adolescents de Vérone. Les nuages, les astres, les belles feuilles, et jusqu’à ce tendre sourire qu’ils avaient aussi, à leur tour. Tant de vrai dans le papier frisé d’un madrigal ! Tant d’âme nichée dans l’emphase
Ils surent que Juliette avait reçu et donné un baiser le premier jour, comme elle-même. Ils apprirent que Juliette avait laissé sa fenêtre ouverte.
* * *
Ils n’avaient point menti, point exagéré. Ils étaient sûrs d’aimer. Puisqu’ils en avaient déjà défié l’univers.
On avait pu les voir. Un cheval pétillant emportait la légère voiture. Ni le vieil homme qui conduisait ni son interlocuteur ne se retournaient jamais, plongés qu’ils étaient dans les arcanes d’une conversation juridique et agricole. Assis entre les deux grandes roues et tournant le dos au chemin, eux voyaient fuir la route dessous leurs pieds. La route, les champs, le monde. Ils s’embrassaient à la face du monde.
J’ai froid, disait-elle, et elle brûlait. Recroquevillée, engourdie, brillante comme dans la fièvre, les yeux tantôt vagues et tantôt pleins d’étincelles.
* * *
Elle en vint à penser fixement qu’elle avait un an de plus que Juliette, qu’ils n’aimaient pas moins, que personne n’avait jamais aimé davantage.
La reine Mab acheva de les affoler. Elle tissa entre ciel et terre le piège d’une nuit trop belle, odorante. « C’est dans cet apparat que la fée galope à travers les cerveaux des amants. » Elle leva un obstacle après l’autre. Tout leur devint facile et raisonnable, puis qu’ils dormaient sous le même toit. Jusqu’aux allusions de Samson, de Mercutio, et jusqu’aux contes salés de la nourrice, qui piquaient leur amour-propre. Ils ne savaient quelle malice, quelle ironie, quelle soudaine volonté de n’être pas dupes…
Il ouvrit sa fenêtre. Celle de Camille était en face. Une galerie de bois toute fleurie régnait en terrasse le long de l’étage. Il n’avait qu’à partir. Ils seraient plus près l’un de l’autre qu’ils n’avaient jamais été.
Par-dessus les verdures de l’épais jardin, il contemplait « cette lune sacrée qui argente les cimes », et ramenait de là son regard à la fenêtre de Camille. Une corbeille de roses posée sur le rebord lui parut une offrande.
Le visage de Camille au-dessus de ces roses. Elle tient une lumière dans la main qu’elle élève. Elle met son index sur sa bouche. Elle montre la croisée à côté de la sienne, répète le geste du silence, et part, et vient.
* * *
Les coups sourds de son cœur tandis qu’il attend, tandis qu’il écoute.
Elle a jeté devant elle la brassée de ses roses, qu’elle avait apportées ; elle a brusquement éteint la flamme qui l’éclairait.
Elle est contre lui, dans sa longue chemise de fille, d’une toile un peu rude.
Il ne voit plus Camille. Il la tient embrassée, et perçoit que sa joue est pourpre parce qu’elle brûle.
Ce qu’il y a d’animal dans le corps humain les aurait rebutés, s’ils y avaient pu penser.
Elle ne pensait rien. Elle cédait, elle tombait, avait besoin d’être étendue, voulait être morte.
Il se sentait léger à quitter le sol d’un coup de talon. Il se sentait lourd à s’abîmer par terre.
Il avait ramassé toutes les roses. Elle les respirait en tournant un peu sa tête.
Si belle et diaphane. La légèreté de ses membres, et cet or sur la fragile épaule, et ce murmure de sa bouche.
« Jusqu’à ce que le timide amour, devenu plus hardi, ne voie plus que chasteté… »
Vrais soupirs, dont ils n’avaient pas conscience. Les premiers. Dont le souvenir les poursuivra toute la vie.
Les caresses, songe-t-elle, que Juliette promettait à Roméo, s’il devenait oiseau, — jusqu’à le tuer — ce sont les caresses que je faisais hier, avant-hier. Le véritable amour, dans sa pénombre, immobilise.
Si tendre, l’amour, et « il est brutal, rude, violent, il écorche comme une épine ».
Il est bouleversé et muet d’orgueil, il songe qu’il ne pourrait la consoler d’un tort si grave, mais que l’amour n’a pas besoin de consolation. Il s’enchante, il s’ensorcelle.
Douce tête, petit cou, et ces tendres bras qui voudraient encore serrer, n’ayant plus aucune force.
« Aussitôt que le vivifiant soleil commence dans le plus lointain Orient, à tirer les rideaux ombreux du lit de l’Aurore… »