BRISÉIS
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⸬ Elle m’a enfin demandé si j’étais Italien, si je n’étais pas Français. Nous reposions, nous gisions. Sa main avait caressé ma joue. J’avais ma nuque dans la tiédeur de son beau bras. Elle est noble jusque dans la curiosité.
Il y a des Nymphes. C’en était une.
⸬ Grande, robuste. Dans la plénitude du corps divin, un air de candeur enfantine.
Il me semblait impossible que tant de perfection fût au monde. Je faisais un rêve. J’aimais une Galatée ou j’étais Pygmalion : je comprenais sa chance et sa fable. Finalement, je l’ai nommée Briséis, je ne sais pourquoi, pour cet air aussi de soumission et de nostalgie qui lui vient.
Briséis aux belles joues… Briséide.
⸬ Les beaux cheveux pleins d’ondes, cette épaule, ce torse pur, et cet arc des hanches qui aime la lumière, et cette taille point trop fine, ces beaux membres…
Si belle qu’il faut à chaque pensée le répéter. Sa belle main, son beau cou, sa belle bouche… Ou bien il faudrait une litanie d’épithètes apparemment contradictoires : grave et svelte, volumineuse et élégante…
Un certain degré entre la force et la langueur. Ce point où la majesté intervient. Et tant de décence !
La voir respirer.
⸬ Je lui ai dit que j’étais Français, dont elle a paru contente. Comme si les hommes de son pays la gênaient. Elle les craint. Elle les déteste. On ne sait.
⸬ Briséis est mystérieuse beaucoup plus que qui que ce soit. Elle est arrivée ici aux premiers grands feux de l’été, il y a un mois, dans ce costume de paysanne qu’elle porte toujours : une grosse jupe, des bas rayés, une chaîne d’or, des anneaux d’or. Flanquée de cette matrone au sommeil équivoque qu’elle appelle sa tante.
Mais nous l’avons d’abord vue en Déesse au Bain.
⸬ Nous, l’impertinente escouade : Nandino, Giacomino, Emilio… Le nageur avait dû reprendre pied, pour s’être soudain trouvé sans force.
En déesse au bain. C’est-à-dire qu’elle était jusqu’aux genoux dans l’eau, entre les pilotis de sa cabine, contre les dernières marches de l’escalier. L’Adriatique avait fait peur à cette reine des bois. Elle s’était baissée, s’était mouillée, avait senti les couteaux du froid, s’était relevée, et regardait, surprise. Elle avait sur elle un lin candide que la mer avait trempé et rosi.
Le soleil tout le premier, quel indiscret ! Par l’ouverture de la planche battant la vague, Apollon était entré, il avait pris possession, il l’avait embrassée, embrasée. Mais ni l’Astre ni les garçons curieux n’ont arraché un cri à son beau masque de statue.
Blanche, rougissante.
⸬ Elle a un doux visage qui cherche la sérénité ou craint de l’avoir perdue, de grands yeux ovales, un pli tracé sur la lèvre supérieure. Elle est réservée, même courtoise.
Elle n’est pas aiguë, elle n’est point gracile. Elle n’est pas une tige. Elle est une corbeille de fruits. La rose de la pêche, le blanc de l’amande, le lisse de l’abricot. Leur pulpe. Elle n’est pas l’Égypte. Elle n’est pas l’Étrurie. Elle est la Grande Grèce… Chaste jusque dans ce cri qu’elle étouffe comme une plainte.
⸬ Ses beaux bras blancs qui retordaient sa chevelure après le bain. Elle se penche, remonte l’escalier, elle disparaît. Harmonie.
⸬ Un peu du sel de la mer est sur elle. Conque ! On la voit dans une conque de nacre, assise et ruisselante, dans une conque de nacre que traînent des chevaux blancs.
⸬ Ce matin, dans la foule, tu avais tes beaux yeux baissés, qui cachaient leur lac. La masse de tes cheveux soulevait la pointe de ton mouchoir de tête, si bien que l’on découvrait ta nuque, ton beau cou de marbre, — mais si tu respires, il est vivant, il se gonfle en gorge de colombe.
⸬ J’entends tes pigeons dialoguer sur le balcon, entre les persiennes et la vitre.
La lumière est verte sous la voûte du plafond vert et rose. O corps frais et silencieux !
⸬ Tu avais enseveli tes deux beaux seins incompressibles dans ton fichu à fleurs. Tu allais sur la terre dans cette même jupe que voilà jetée, qui garde ta courbe. Tu as paru contente lorsqu’on a brûlé le jour, quand on a lancé vers la nue éclatante ce feu d’artifice qu’ils aiment ici, ce paradoxe, qui n’est plus, à la clarté du soleil, qu’un enroulement de fumées blanches dans l’espace. Tu as donc souri. Il me semblait te voir ton visage de petite fille. Tu es toujours imperturbable. Peu de gestes. Là pourtant, tu as bougé. Tu as fait quelques pas si légers. Tu dansais. Mais quelle figure as-tu montrée à la procession ? Si triste, cor’mi, si triste !
⸬ Un peintre qui voudrait te peindre… Tu ris ? Non, ce n’est pas moi. Et je ne peux t’avouer, non plus, quels noms je te donne en moi-même, qui te dérouteraient. Tandis que mon cœur, et dans ta langue !
⸬ Ce mouvement calme et profond, doux à en mourir.
⸬ Elle a encore souri. Elle a ouvert et refermé ses bras. Je suis bien là. Mais ne baisse pas les yeux si vite. Que ce soit moi que tu regardes comme je te regarde, douce tête à prendre dans ses mains.
Un peu du sel de la mer… Elle-même a seulement l’odeur du pain très chaud. Pureté d’un corps jusque dans le péché.
⸬ Il est vrai qu’elle sait qu’elle pèche. Et si l’amour ou si le feu parviennent à amender son remords, il est vrai aussi que la colère s’y mêle à la fin, réprimée, si c’est la colère.
Un sombre voile. Un amer dépit. L’humeur d’un joueur têtu, lorsque les dés sont jetés, et qu’il perd, et qu’il reprend le cornet, d’une main qui hésite, la volonté de tout braver peinte sur la face.
— Tu che sei un Signore…
Je lui ai répondu :
— Tu che sei una Maraviglia. Avec un a, exprès, par un surcroît de pompe, un a archaïque, au lieu de meraviglia. Mais elle a froncé sur son bel œil un sourcil courroucé.
(On ne peut se parler d’elle à soi-même qu’en style classique.)
⸬ Elle me tutoie dans son doux parler, avec cette inflexion d’un enfant qui serait plus fort que vous et en aurait conscience, sans vouloir ou sans daigner abuser de son empire. Puis-je dire qu’elle m’aime ? Sa tendresse involontaire qu’un regard peut trahir, et moins qu’un regard : ce tremblement des beaux bras serrant tout à coup le corps de l’autre. Elle m’aime, elle me serre ainsi. Toutefois, elle ne m’a pas ouvert les plus profondes retraites de l’âme. Elle peut se taire, elle peut jaser, elle m’écoute comme un oracle ; et moi, qui ne parviens jamais à la quitter, moi qui subis un charme qu’elle sent… Qu’est-ce donc qu’elle me dérobe, malgré tout ? Qu’est-ce qu’elle me refuse, sans explication, sans débat, par le silence, avec une sorte de dignité confuse ?
Je te connais, peut-être. Tu songes que rien n’efface l’inégalité des conditions, bien qu’un chrétien en vaille un autre… Sentiment sans aigreur, qu’elle m’a exprimé dans nos conversations générales, lorsqu’elle pensait qu’il n’était pas question d’elle. Oh ! quel imbécile ! Une femme pense qu’elle est toujours en cause. Je l’avais oublié, moi, et je croyais lui tirer les vers du nez (par affection) quand elle me donnait tranquillement son petit avis au lecteur. Tranquillement, noblement, prudemment. Pour écarter d’elle les chimères. Par un détour sans hypocrisie.
⸬ Elle n’imagine pas même la liberté qu’ont les filles dans les bras des hommes, quels qu’ils soient. Les filles entretenues. Les filles vendues. Leur injurieuse liberté, à l’abri d’un autre nom.
Je le savais pourtant lorsque je l’ai nommée Briséis : elle se tient pour une captive.
Ce qu’elle a prostitué si vite est une paysanne de C…, née de bon lieu, fille d’Un tel et d’Une telle, baptisée, croyante. Tout le monde a pu voir sur le visage de ce bel être livré les marques de la honte.
⸬ Moi, du moins, je l’ai vu, bien que sans comprendre, je l’ai vu pour m’en ressouvenir. Raisonnablement, j’avais soupçonné (et haï) la vieille dormeuse. Raisonnablement, ou par faiblesse ou par fureur, j’avais voulu enlever tant de beauté à tant d’infamie. Elle était à qui voulait, avec une espèce de dédain imperceptible. Elle était à qui payait. On arrivait. On ne prononçait pas un mot. Sa splendeur, ses longues jambes, sa tête indifférente sur l’oreiller. Ou bien sa nuque dans ses deux mains, à l’extrémité de la grandesse. Personne n’a entendu le son de sa voix quand elle supportait le désir et l’impatience des hommes. Ils la traquaient le lendemain, à la mer, parce qu’ils voulaient l’entendre, certainement l’entendre, et retrouver en elle une vraie femme, au lieu de l’énigme qui les avait déconcertés. Sa bouche acceptait et ne rendait pas.
⸬ Un jour, pourtant, tu as parlé. Cette belle bouche nacarat en a pris une autre. Les quatre murs de ta chambre n’ont plus enfermé une muette, ni un autre homme que ce garçon, cet heureux garçon. Toi, tu as encore haussé ta belle épaule, parce que tu voulais encore ergoter, encore suspecter « un caprice de maître ». Tu avais des yeux que je ne t’avais pas encore vus, brillants, un peu fiévreux.
⸬ Nacarat, entre la cerise et la rose.
⸬ Qu’avais-je su dire ? Entre toutes les paroles que j’ai dites, dans cet éblouissement, quelle est celle qui l’a captée ? N’en trouverai-je pas une autre qui vaille celle-là ? Qui m’ouvre la dernière porte ? Qui devienne la clef de son ombrageux chagrin ? (Et je parle comme les Espagnols et comme Shakespeare.) Ou si les mots ne peuvent rien ? S’il a suffi, au delà des paroles, d’un être et d’un instant ? Et qu’il me soit impossible de l’attirer encore plus près ?
⸬ Parle donc, toi. Dis que tu crois que je t’aime.
⸬ Elle lève encore son épaule, petit regard de coin, me donne un baiser, se tait quand même. Elle pense que je parle en vain. Grande mine de commisération. Les songes ne peuvent rien. La réalité décide.
⸬ Je te dis que je vois une route blanche. Elle est blanche par toute cette invraisemblable poussière qui la recouvre comme d’une main de farine et que l’air emporte. Un souffle de brise au soleil : la perruque poudrée des oliviers en devenait d’argent. Les roues du char sont bariolées. Et juchée entre elles, tu ris, le visage tout rond, sous le cercle de paille. Le visage encore tout rond, car ce n’est pas encore toi, comme tu es. Pas encore tout à fait toi.
⸬ Ces larmes de ses yeux. Cette main qui a pris la mienne, tandis qu’elle éloignait son corps. Assise, ce flot de paroles, comme le bras d’une source jaillit des rochers, sous un pic.
— Il y en a un qui a voulu que je fusse… (Elle dit le mot terrible. Elle le dit avec une vraie innocence, si l’innocence est cette naïveté.) Je puis prétendre que je ne songeais pas au mal. Je ne savais pas bien ce que c’était. Je n’avais pas comparé les hommes aux animaux… Peut-être que les hommes, pensais-je, ressemblent aux animaux, mais non pas les femmes, qui n’ont pas besoin de devenir folles pour mettre des enfants au monde. Les femmes, non. Pas elles, ni moi. Quel dégoût ! (Chè robbaccia !) Jamais plus je ne dirai à un homme que je l’aime. Comment une… peut-elle dire qu’elle aime, sans qu’on lui rie au visage ? Lorsqu’il m’a aimée, lui, j’étais senza macchia (sans tache). Il travaillait dans le domaine de don Paolo. (Domaine se dit potere, c’est-à-dire pouvoir. Quel mot ! Mais comment puis-je tomber, moi, dans cette froide analyse, tandis qu’elle parle, bouleversée ?) Il se levait avant le jour, pour arriver dans les champs avec le soleil, et revenait à la nuit. Il gagnait une demi-lire, et l’huile, les fèves, la verdure. Il était si pauvre qu’il a voulu partir. Non pour lui, pour moi. Il est allé en Amérique. Alors don Paolo… Oh ! quelle honte !
Le jour que s’était déclaré Michel, celui que j’ai trahi, je venais de descendre de notre char. Michel avait marché à côté de la roue, dans la poussière, tandis que j’admirais ses beaux cheveux, et que mon père me faisait des signes…
⸬ Le jour avait tourné. Je distinguais moins le beau visage, qui avait pâli, s’était empourpré. Je pris sa main. Trop de pitié. Je l’embrassai. Trop de pitié. Je voulus toucher sa tête.
— Tu vois. Ses chaînes d’or sont là. Regarde. Là, sur la commode. Les chaînes d’or du seigneur don Paolo ! Mais moi, je l’ai puni. Quand je lui reviendrai, il verra une âme véritablement perdue. Je serai vraiment comme il m’a faite, quand je reviendrai… Et toi, va-t’en. Et toi, va-t’en.