ANGELAROSA
Reading edition
⸬ Elle a pris son nom d’esclave d’une chanson napolitaine, bien qu’elle soit Florentine. Elle en est assez vaine, et de son parler sans défaut, de son exemplaire « loquèle ». Elle est savante : loquela.
D’une chanson napolitaine dont elle a subi l’attrait, au lieu de tirer parti de tout son prestige septentrional.
Dans une bouche de femme la trop rude prononciation toscane peut s’effacer (la moh’ca redevient la mosca) et la belle syntaxe demeure. Elle sait que l’on peut écrire tout ce qu’elle dit.
⸬ Je suis là à l’attendre… L’air niais que l’on doit toujours avoir en pareil cas ! Nous devons seulement causer. Elle m’a appelé pour cela. Elle me l’a fait dire.
Mais nous avons ouvert comme sans y penser la porte de la chambre bleue. J’étais chez elle. Je me disais naguère que c’était chez madame de Rambouillet (à cause des tentures). Et elle a su disparaître : vite, un sourire. Mutine, oui ; toutefois, rituellement. Ce qui n’était pas dans nos conventions. Je vais lui montrer mon pire visage.
⸬ Il y a ici deux mondes qui gravitent sans se rencontrer autour de ces étoiles : Nicoletta, Emilia, Rosario, Carmela, Teresina…
L’un de ces mondes est riant et facile. Il se pavane. Il gravite en chantant.
L’autre galaxie se manifeste dans l’épaisseur des murs. L’existence en est révélée par des rumeurs. Et quelquefois l’un de nous, qui reconnaît à son chuchotement l’un de ces météores dérobés, le nomme tout haut, en riant, pour qu’il tremble.
⸬ La première fois que j’ai dîné avec la troupe scintillante, mon Angelarosa a pris possession de moi à la face de tous en me barbouillant la figure dans un fond de pastèque. Madame Satin en a bien ri. L’asti avait coulé pour tous.
⸬ Je m’appelle Angelarosa, la chevrière, — Et je mène les chèvres paître dans la montagne. — Vincent tous les matins m’accompagne… Et dit toujours : Écoute, Angelarò…
Paître ou brouter ?
A sera ca turnammo d’a muntagna e’o sole poco a poco se ne trase Vincenzo vo’ sapè che songo e vase E po’mme guarda e dice : Angelarò, Sî bella assaïe…
Le soir, quand nous revenons de la montagne — Et que le soleil peu à peu se retire — Vincent veut savoir ce que sont les baisers — Et puis il me regarde et dit…
Il lui dit qu’elle est belle et lui dit qu’elle est bonne. Les deux épithètes réunies. C’est un Hellène de la Grande Grèce.
⸬ Le soir même de la pastèque, elle m’a confié qu’elle ne s’appelait pas Angelarosa. (Il ne faudrait pas qu’on la crût une paysanne.) Son vrai nom est celui de son pays, que lui a donné un père patriote, — lequel était pareil à tous les pauvres hommes : il ne connaissait pas l’avenir.
⸬ La voilà pourtant. Elle fredonnait une chanson martiale, elle a touché en passant devant le miroir le dôme sans défaut de sa coiffure. Avec elle, est entré son parfum, mais redoublé, dont la couleur va si bien à sa pâleur, à ses noirs cheveux.
⸬ La violette n’est pas si humble, au fait. Elle est plus lourde, plus capiteuse que sa renommée. Pudeur et sensations.
⸬ Ses noirs cheveux adornent sa figurine blanche d’un vaste tore, d’un grand rouleau égal comme toute la géométrie. De la tête aux pieds, un chef-d’œuvre de l’art. Tout est moulé, moyen et charmant. Elle a quitté le cercle de la lampe. Ce qui était rose et dessiné redevient pâle et vague. Sa fraîche haleine. Aucun compliment ne lui a jamais été plus sensible que la comparaison que j’ai faite de sa bouche à une fraise, fragola (parce que la fraise lui paraît aussi rare et poétique qu’à moi le pamplemousse).
⸬ Elle m’a appelé cattivo (méchant), avec une moue, tandis qu’elle froissait dans ses doigts le revers de ma veste.
Elle m’a demandé si donna Lucietta se portait bien.
Du tac au tac, je lui ai demandé des nouvelles du Fils de député.
Tout se passe comme je l’avais deviné, et je suis pourtant venu à son appel. Qu’elle est bête ! Qu’est-ce, en cet endroit, que la jalousie ?
⸬ Celui-là est un vieil homme qui fait partie, malgré son âge, du monde visible, étant célibataire et philosophe matérialiste. Il est réglé comme un appareil de physique. Il a son jour et ses comportements. Toute nouvelle venue a droit à deux samedis à la file. Ce qu’il explique par une théorie hédonistique. Le troisième samedi, il reprend sa liberté, il suit son cœur.
On le surnomme le Député pour ses beaux discours. Ou le Fils de député, expression comique à perte de vue, à cause des cheveux gris de l’intéressé, de son importance, de sa fatuité, pour l’allusion à une chanson célèbre, et pour le grossier jeu de mots qu’elle permet en italien, lorsqu’on bégaye… Il y a des plaisanteries de clan, obscures au profane. Pour en rire, on n’a pas besoin de les avoir inventées. On les répète. Si bien qu’aucun de nous ne peut plus regarder mon ennemi, et tenir son sérieux.
Quant à Lucietta, quant à donna Lucietta… Ce jour que je sortais du musée, et que j’ai rencontré dehors l’une des filles d’Apulie peintes sur le flanc des vases. Mais vivante, assise sur le pas d’une porte. Sa cheville basse, sa bouche entr’ouverte, son chignon conique : Kale… Je crois comme elle que je l’aime, elle sait comme je le sais qu’elle ne m’aime point. Et que je voudrais une bonne fois lui tirer la langue. Mais il suffit que je l’aperçoive… Un gisement de nacre, s’il y en avait.
⸬ Je connais bien la chevelure d’Angelarosa, lorsque par hasard elle la dénoue. Certaines femmes ont des cheveux qui s’emmêlent, se rebroussent. On ne peut les contenir. Leur naissance est n’importe comment. Ce sont des nids. Ce sont des touffes. Au lieu que tout le système pileux d’Angelarosa est comme peint par un primitif, mèche à mèche. De l’encre de Chine, pour retracer ce vif accent aigu calligraphique.
⸬ Douce voix d’Angelarosa… Pense-t-elle que je ne l’ai jamais vue habillée d’une robe ?
Quelqu’un leur demandait un jour si le plaisir pouvait être quelquefois donné par tant d’hommes qu’elles dédaignaient, qui leur étaient indifférents.
C’est elle qui a répondu d’un air modeste : Pur troppo (hélas ! trop.)
⸬ Les lois des parlements sont faibles et de convention. Celles de la nature sont invincibles. Angelarosa les considère avec clairvoyance et résignation.
Cependant, elle ne veut pas mourir étranglée. La strangulation sadique lui semble vraiment contraire aux lois de la nature, en dépit de tout ce qu’elle en connaît déjà : « Tu sais, j’ai peur ; et tu sais que je ne suis pas une sotte. » Ce tu sais, comme elle le dit : sa-i. Un oiseau est lourd auprès de ce chant d’Italie.
⸬ Madame Satin (en français dans le texte) règne ici, comme Junon là-haut et là-bas Proserpine. Nous parlerons à madame Satin, qui est grosse comme une tour, mais ne laisse pas d’être agréable dans son aménité, quasi belle, dans son amas, désirable dans ses yeux, dans son éclat, dans sa belle chair profonde, jusque dans son surnom. Nous parlerons à la Tour, petite fille. Nous lui dirons que tu ne seras jamais plus à la disposition du strangulateur supposé. Une fois au moins dans les siècles, Achille imposera sa volonté à l’éternel Agamemnon.
⸬ Je vois bien que ce n’est pas tout. Je le savais depuis le commencement. Je l’ai bien su quand tu es entrée. Tu es dans un bel embarras ! Tu vas jusqu’à dire que tu n’avais pas d’autre ami au monde que moi. Tu vas jusqu’à dire que tu ne savais pas si Lucietta…
⸬ Tu t’es assise sur ce lit. Ta jambe pend. Tu dis que tu as chaud. Tu dis que tu as maigri…
Ma so’ tre mmise ca facciammo’ ammore E mme s’o fatta secca e appucundrosa.
Tu veux tout à fait ressembler à l’Angelarosa de la légende : « Mais voilà trois mois que nous nous aimons et je suis devenue sèche et mélancolique »… (hypocondriaque, je suppose).
⸬ Que ne prends-tu ma tête contre ton épaule ? Tu dois bien savoir que personne n’est heureux sur terre. Que vas-tu chercher si loin ? Tu ne sais donc plus lire dans les yeux des gens ? Nous commencions toujours par un vrai baiser, qui est un baiser des deux bouches, et tantôt l’une a l’ascendant, tantôt l’autre. Tu ne sais donc plus lire dans les yeux ?