DANS LES SOUTES
Reading edition
1
Il a pris l’escalier ouvert dans ce reste des remparts, et il avance avec une curiosité et une avidité aguichantes, plus fortes que le dégoût.
Il considère, l’une après l’autre, en passant, les monstrueuses laideurs qui l’appelaient, surprises de le voir, agitées, flairant l’aubaine. Un sale ruisseau longe leurs alvéoles, qu’il faudrait enjamber si l’on avait l’idée saugrenue d’aller à l’une d’elles.
Il revient sur ses pas, plein d’anxiété. Il s’étonne de sentir qu’un trouble de la chair puisse demeurer au fond de l’horreur et dans la nausée. Elles l’encourageaient de la voix. Elles supposaient qu’il fallait enhardir la folie de ce garçon bien vêtu. Elles le prenaient pour un innocent.
Il distingue la plus jeune, la moins vieille, la moins affreuse, traverse, franchit son seuil, arrive dans un carré de terre battue, entre quatre murs sans fenêtre, séparé du dehors par un rideau de loques. Un relent bestial. L’odeur d’étable du genre humain.
Le lit, la couche, les couvertures : un tas de toile à sac et de chiffons. Non pas une odeur d’étable, mais de sentine, de carène pourrie. Il était chez la reine du troupeau.
Il classait, inventoriait. Les deux chaises d’une paille crasseuse ; le cône de papier à mouches ; dans une terre cuite, le cercle de cette eau bleuâtre. Il songeait que les hommes sont répandus sur le globe comme une gale, comme une mousse parasitaire. Il songeait à l’ignoble chimie d’un corps vivant. Et se savait gré de philosopher, au lieu d’avoir fui.
Elle le regardait debout, en silence, forte brune établie pour porter des cruches, des couffins, et marcher en équilibre, le bras étendu. Debout, silencieuse, et peu à peu vexée, elle attachait sur lui deux yeux fixes, d’un noir de charbon, dans son visage d’une régularité antique. Il l’ennuyait. Cette Inquisition !
Il a prononcé quelques paroles indifférentes, il a tendu un fastueux billet de cinq lires, et pense s’en aller. Mais elle lui mit les deux mains sur ses épaules et le contraignit de s’asseoir. En se reculant un peu, elle arracha sa robe, avec un air de défi, de revanche. Née de tant d’ancêtres dévorés par le soleil, qu’elle avait gardé une couleur de bruyère, de merisier. Et sûre d’elle, à présent, violente, puissante, la belle brute d’un mythe.
2
Par les trois grandes fenêtres ouvertes, nous communiquions avec une nuit étouffante.
Ida avait cessé de fatiguer le piano. Nina avait jeté ses mauvaises cartes à son propre nez, dans un miroir, en se tirant la langue. Angelarosa avait récité des vers de Dante. Mais oui. Madame Satin somnolait dans un fauteuil crapaud. Il était tard. Carmè mangeait gloutonnement une barre de chocolat au lait. Teresina soignait ses ongles d’un air las. Et la superbe Emilia, un peu vautrée, ses deux jambes sur une chaise, considérait la danse de sa mule au bout de sa belle patte. Nous rêvions, enfin.
Nous avions eu une conversation chimique, hygiénique, doctorale, fraternelle. De là, à l’idée de la mort, il n’y a qu’un degré, un petit pas philosophique. De là à l’idée religieuse de la mort. Quand Ida se leva, alla chercher son peignoir. Est-ce que la nuit devenait plus fraîche ? Puis Angelarosa, puis Nina, et les autres, jusqu’à la superbe Émilie.