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Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3)

CHAPITRE IV

Reading edition

Les empires mossi et gourmantché (XIe au XXe siècles).

J’ai dit, en parlant de l’origine et de la formation des peuples du groupe mossi[119], comment et à la suite de quelles circonstances un nommé Ouidiraogo, petit-fils d’un roi dagomba, s’était établi à Tenkodogo au début du XIe siècle et y avait fondé le berceau d’où devaient sortir peu à peu les peuples mossi et gourmantché. Nous avons vu comment Ouidiraogo avait partagé son Etat naissant en trois provinces, commandées par ses trois fils Zoungourana (à l’Ouest), Raoua (au Nord) et Diaba (à l’Est), provinces qui devaient devenir les trois empires de Ouagadougou, du Yatenga et de Fada-n-Gourma.

Lorsque Ouidiraogo mourut, vers le milieu du XIe siècle, Zoungourana lui succéda à Tenkodogo et confia le commandement de la province de l’Ouest à son propre fils Oubri. C’est à cette époque, c’est-à-dire vers 1050, que l’on peut faire commencer l’histoire proprement dite des trois empires issus de l’invasion dagomba.

Ainsi que nous l’allons voir, ces trois empires, bien que n’ayant pas eu l’éclat ni la renommée des empires de Ghana, de Gao et de Mali, bien aussi que leur territoire n’ait jamais atteint les dimensions presque fantastiques de ces derniers, furent en réalité des Etats plus forts, plus homogènes et plus durables. Entourés d’empires et de royaumes dont l’éphémère apogée fut toujours suivie à bref délai d’un démembrement progressif ou d’une fin rapide, ils ont, eux, duré neuf siècles sans changement appréciable dans leurs limites ni dans leur organisation intérieure, et même, à la vérité, ils existent encore actuellement, leur indépendance n’ayant pris fin qu’avec l’occupation française et leurs institutions politiques et sociales n’ayant pas varié sensiblement depuis le Moyen Age. Alors que l’histoire des empires soudanais voisins abonde en général en révolutions de palais et en changements de dynastie, les souverains actuels de Ouagadougou, du Yatenga et de Fada-n-Gourma rattachent leur généalogie à Ouidiraogo et fournissent ainsi le rare exemple d’une triple dynastie d’origine commune ayant conservé le pouvoir dans la même famille pendant près de neuf cents ans.

Aucun de ces trois empires ne s’est illustré par de grandes conquêtes extra-territoriales, bien que certains de leurs souverains aient fait au loin des randonnées demeurées célèbres et aient à leur actif des épisodes tels que la prise de Tombouctou en 1333 et le sac de Oualata en 1480. Mais aucun non plus ne fut jamais vassal de l’étranger et, si quelques expéditions dirigées par Sonni Ali et certains Askia réussirent à pénétrer dans les pays mossi ou gourmantché et à y capturer des femmes et des enfants, jamais l’intégrité des trois Etats ne fut sérieusement compromise, jamais ils n’essuyèrent de défaite véritable, tandis qu’ils en infligèrent au contraire de fort retentissantes à des ennemis d’une valeur non négligeable, tels que les empereurs de Mali, de Gao, de Ségou et les pachas marocains de Tombouctou.

Cette fortune très particulière eut des causes diverses. Tout d’abord la densité de peuplement des empires mossi, en permettant aux souverains comme au peuple lui-même d’opposer toujours aux armées ennemies un nombre de combattants bien supérieur, leur assura de tout temps la priorité au point de vue militaire ; mais il ne faut pas oublier que cette densité de peuplement était due à l’état de sécurité relative du pays, sécurité que les Etats voisins ne furent pas capables d’assurer à leurs sujets. Ensuite il convient d’observer que, bien que renfermant des peuples divers, les Etats mossi et gourmantché formaient chacun un tout beaucoup plus homogène, au point de vue ethnique, que les agglomérations disparates constituant les autres empires soudanais : l’histoire nous apprend que, dans tous les pays du monde, l’extension trop considérable des frontières d’un Etat en dehors de ses limites proprement nationales est presque toujours l’indice d’un démembrement prochain, parce qu’elle est une cause d’affaiblissement du pouvoir souverain ; en localisant leurs efforts à leur propre pays, les princes de Ouagadougou, du Yatenga et de Fada-n-Gourma acquirent une force pour ainsi dire concentrée que les empereurs de Gao et de Mali, par exemple, cessèrent de posséder à partir du jour où leurs Etats sortirent de leurs limites naturelles.

Enfin il est un autre élément de puissance qui ne fit jamais défaut aux empires dont nous nous occupons en ce moment, et particulièrement à ceux de Ouagadougou et du Yatenga : je veux parler d’une religion vraiment nationale, puissamment organisée, réglant minutieusement tous les actes de la vie privée et publique, basée en grande partie sur le culte des ancêtres et dont l’empereur, comme descendant du grand ancêtre commun, détenait entre ses mains la direction suprême, participant lui-même en quelque sorte à la quasi-divinité attribuée à ses prédécesseurs défunts et dont il devait jouir à son tour après sa mort. Il y a à cet égard une analogie assurément lointaine, mais réelle, entre les institutions de la Chine et celle des pays mossi, et ce qui a fait la force et la durée des premières a puissamment aidé les secondes à se maintenir dans leur intégrité au travers des révolutions des pays voisins[120].

I. — L’empire de Ouagadougou.

1o Histoire.

Nous avons laissé[121] Oubri s’installant vers 1050 dans la région de Ouagadougou et faisant sa résidence d’un village qui reçut de lui le nom d’Oubritenga et qui devint le chef-lieu d’une province vassale de Tenkodogo, où régnait Zoungourana. Oubri ne tarda pas à étendre les limites de son autorité ; il s’empara d’abord de Gangado et de Loumbila, puis de Lâ, et réunit ainsi sous son commandement les régions de Boussouma et de Béloussa, puis la province de Yâko.

A la mort de son père Zoungourana, Oubri lui succéda comme suzerain de tous les pays conquis par les membres de sa famille, c’est-à-dire des quatre royaumes de Tenkodogo, de Fada-n-Gourma, de Zandoma et d’Oubritenga : le premier était commandé par Séré, fils de Zoungourana et frère d’Oubri, le second par Diaba, oncle d’Oubri, le troisième par Raoua, frère de Diaba, et le quatrième par Oubri lui-même, qui y maintint sa résidence. Peu à peu, le royaume de Fada-n-Gourma se rendit indépendant. Celui de Zandoma devait être absorbé, environ 350 ans plus tard, dans un Etat indépendant fondé par Ya-Diga, petit-fils d’Oubri, et former avec ce dernier l’empire du Yatenga.

Les deux royaumes de Tenkodogo et d’Oubritenga, réunis ensemble sous la suzeraineté d’Oubri et de ses successeurs, formèrent l’empire qui devait avoir plus tard Ouagadougou comme capitale. Bien qu’Oubri n’ait pas résidé dans cette dernière localité, ce fut lui qui en fit la conquête sur les autochtones Nioniossé et Nounouma : il leur livra une bataille qui dura cinq jours et se termina par leur défaite ; les uns firent leur soumission à Oubri et demeurèrent à Ouagadougou ; les autres se réfugièrent au Kipirsi : Oubri les y poursuivit et mourut au cours de cette expédition, à Koudougou, vers 1090.

Il laissait, sous le nom de Môrho, un empire dont les habitants furent appelés Môssé ou Mossi et dont le souverain portait le titre de Mô-nâba ou Môrho-nâba (chef du Môrho ou pays des Mossi)[122]. Cet empire comprenait alors la province d’Oubritenga (région de Ouagadougou), celles de Yâko, de Boussouma, de Béloussa, plus les royaumes vassaux de Tenkodogo, comprenant une bonne partie du pays boussansé, et de Zandoma, dans l’Est du Yatenga actuel. L’autorité du Môrho-nâba s’étendait en plus, dès cet instant, sur une partie au moins du Kipirsi et du Gourounsi actuels (pays Nounouma et Sissala), ainsi que sur les Nankana. L’empire était partagé en royaumes ou gouvernements provinciaux, commandés chacun par un frère ou parent de l’empereur ; ces royaumes ou gouvernements se divisaient à leur tour en cantons, qui se composaient chacun de plusieurs villages. Depuis les chefs de village jusqu’à l’empereur était établie une hiérarchie centralisatrice fort remarquable.

Oubri, nous l’avons vu, résidait à Oubritenga et régna approximativement de 1050 à 1090. Ses quatorze premiers successeurs résidèrent tantôt dans l’une tantôt dans l’autre des diverses régions de l’empire, selon les besoins politiques du moment. Ce furent : Sorba ou Narimtoré, fils d’Oubri, qui résida à Lougoussi ; puis Nassékiemdé, Nassébiri et Ninguem, tous les trois frères de Sorba, qui résidèrent à Lâ ; Koundoumié ou Koundégné, fils de Ninguem, qui régna vraisemblablement de 1170 à 1210, dirigea une colonne contre Kayao et Tiéou et établit sa résidence dans cette dernière localité ; Kouda, fils de Koundoumié, qui résida à Saponé ; Dawoéma, fils de Kouda, qui résida à Loumbila et guerroya au Nord de Yâko avec son voisin, l’empereur du Yatenga (régna de 1240 à 1270 environ) ; Zettembousma, frère du précédent (résidence inconnue) ; Niandeffo, fils de Zettembousma, qui le premier résida à Ouagadougou (régna de 1280 à 1300 environ) ; Nattia, fils de Niandeffo, qui résida à Dazouli ; Namoéro, fils de Nattia (résidence inconnue) ; Kida, fils de Niandeffo, qui résida à Ouagadougou ainsi que son frère et successeur Kimba, sous lequel le royaume vassal de Zandoma passa à l’empire du Yatenga ; enfin Kobra, fils de Kimba et quinzième Môrho-nâba, qui régna entre 1400 et 1430 et résida à Nougandé.

A partir de Sana (1430-1450), frère de Kobra et seizième Môrho-nâba, Ouagadougou devint la résidence permanente des empereurs[123]. Après lui régnèrent ses fils Guiliga et Oubra, puis Mottoba et Ouarga, tous les deux fils d’Oubra.

C’est sous le règne de Ouarga (1540-1570), le vingtième Môrho-nâba, que se produisit un événement à la suite duquel il fut interdit aux empereurs de sortir de la ville de Ouagadougou sous aucun prétexte. Il existait une coutume en vertu de laquelle, lorsque le Môrho-nâba était absent de sa résidence, les auteurs de crimes ou de délits commis dans cette résidence ne pouvaient être poursuivis. Ouarga ayant eu à se rendre dans la province de Yâko pour protéger les frontières de son empire contre les incursions de pillards du Yatenga, des gens sans aveu profitèrent de son absence et de l’impunité qu’elle leur conférait pour commettre toutes sortes de crimes. Quelque temps après, la femme préférée de Ouarga, à la suite d’une querelle de ménage, s’enfuit du côté de Lâ et l’empereur monta à cheval pour courir lui-même à sa poursuite ; mais, comme il se disposait à quitter Ouagadougou, ses ministres et ses courtisans lui barrèrent le passage, le conjurant de ne pas provoquer, par une nouvelle absence, une seconde période de criminalité et d’anarchie ; Ouarga céda aux instances de ses ministres et rentra dans sa demeure. Peu après du reste, l’épouse fugitive réintégra d’elle-même le domicile conjugal. Depuis cette époque jusqu’à la conquête française, jamais les empereurs de Ouagadougou ne sont sortis de leur capitale ; lorsqu’ils étaient obligés de faire la guerre, ils confiaient le commandement de l’armée à un de leurs parents, mais ne dirigeaient pas eux-mêmes les opérations.

Douze empereurs se succédèrent à Ouagadougou entre Ouarga et le Môrho-nâba actuel ; ce furent : Zombéré, fils de Ouarga ; Kom I, fils de Zombéré ; Sagha, fils de Kom ; Roulougon, fils de Sagha ; Savadoro, fils de Roulougon ; Karfo, fils de Savadoro ; Baoro, fils de Roulougon ; Koutou (1830-1850), fils de Savadoro, célèbre par une expédition victorieuse dans le Kipirsi ; Sanom (1850-1890), fils de Koutou, qui reçut M. Binger à Ouagadougou en 1888 et qui envoya une colonne contre Lallé ; Bokari-Koutou (1890-96), frère de Sanom, qui reçut fraîchement en 1890 l’explorateur Crozat et refusa en 1891 l’accès de Ouagadougou au capitaine Monteil, puis expédia une armée contre les Peuls de Djibo ; vaincu et mis en déroute, en août 1896, malgré ses 2 à 3.000 cavaliers, par les cinquante tirailleurs du lieutenant Voulet, il dut abandonner à la fois le pouvoir et sa capitale ; Mazi (1896-97), frère et successeur éphémère de Bokari-Koutou ; Ouobdérho ou Kouka (1897-1906), qui signa avec Voulet un traité plaçant ses Etats sous la suzeraineté de la France ; enfin Kom II, qui règne à Ouagadougou depuis 1906, est le trente-deuxième successeur d’Oubri, fondateur de l’empire.

2o Organisation intérieure.

Une fois définitivement constitué, l’empire de Ouagadougou fut divisé en cinq gouvernements provinciaux dépendant directement de l’empereur et en quatre royaumes vassaux, sans compter les provinces tributaires annexées à chacun de ces gouvernements ou royaumes. Les cinq gouvernements provinciaux étaient ceux de Gounga, Ouidi, Larallé, Baloum et Kamsoro : leur ensemble constituait le domaine propre de la couronne impériale. Les quatre royaumes vassaux étaient ceux de Tenkodogo, Boussouma, Béloussa et Yâko. Ainsi que je l’ai dit plus haut, chaque gouvernement ou royaume était divisé en cantons et chaque canton en villages.

L’autorité de l’empereur semble n’avoir jamais été méconnue à l’intérieur des frontières, sauf dans de très rares circonstances. Les rois vassaux, frères, fils ou neveux de l’empereur, lui obéissaient régulièrement. L’empereur du reste ne les gênait nullement dans leur administration et n’exigeait d’eux que le paiement de l’impôt et la levée du contingent nécessaire aux expéditions nationales qu’il était obligé d’organiser éventuellement contre les ennemis du dehors (empereurs de Mali, de Gao ou de Ségou, pachas marocains, etc.). En revanche, l’empereur prêtait son appui à ceux de ses vassaux qui ne parvenaient pas à se faire obéir de leurs sujets ou tributaires ; c’est ainsi que le nâba Dawoéma eut à faire colonne contre les Boussansé de Garango qui voulaient s’affranchir de l’autorité du roi de Tenkodogo.

Parfois cependant, mais surtout à une époque très récente, des désaccords surgirent entre l’empereur et certains des rois vassaux : ainsi le nâba Sanom eut à lutter contre les velléités d’indépendance des rois de Boussouma et de Béloussa.

L’empereur était assisté de seize ministres ou dignitaires qui résidaient en général auprès de lui et dont cinq cumulaient, avec leurs fonctions spéciales, celles de gouverneurs des cinq provinces impériales. Ces ministres ou dignitaires étaient — et sont encore — par ordre de préséance : 1o le gardien des tombeaux des empereurs défunts, qui était de droit gouverneur de la province de Larallé ; 2o le maître de la cavalerie, gouverneur de la province de Ouidi ; 3o le maître de l’infanterie, gouverneur de la province de Gounga ; 4o le chef des eunuques, gouverneur de la province de Kamsoro ; 5o l’intendant, chef des pages, gouverneur de la province de Baloum ; 6o le chef de l’armée ou tamsôba ; 7o le chef des gardes impériaux ou samandénâba ; 8o le chef des prêtres ou pouinâba ; 9o le maître des sacrifices ou gandénâba ; 10o le chef des serviteurs ou dapouinâba ; 11o le sous-chef des serviteurs ou kambonâba ; 12o le chef des musiciens ou bindénâba ; 13o le chef des bouchers ou mendonâba ; 14o le chef des palefreniers ou ouidianga-nâba ; 15o le maître des marchés, chef des percepteurs des droits de place, ou daranâba ; 16o le chef des musulmans ou yarhnâba. Ces charges sont héréditaires en ce sens que le titulaire de chacune est toujours choisi par l’empereur dans la proche parenté du titulaire précédent.

L’empereur est entouré d’un grand nombre de pages (sorhoné, pluriel sorhondamba), de gardes (samandé), de palefreniers (ouirkima) et d’eunuques (dioussaba). Les pages sont de jeunes garçons qui doivent demeurer vierges tant qu’ils sont en fonctions ; tous les ans, le chef des prêtres leur présente à chacun successivement une calebasse d’eau sacrée dans laquelle ils doivent se mirer le visage : selon la façon dont leur figure se trouve reflétée dans l’eau, le chef des prêtres découvre s’ils ont ou non enfreint la règle de chasteté qui leur est imposée. Avant notre occupation, le sorhoné convaincu d’avoir eu commerce avec une femme était mis à mort séance tenante. La raison de cette coutume est que les pages, assistant à toutes les conférences de l’empereur avec ses ministres, sont détenteurs de secrets d’Etat qui risqueraient d’être divulgués si les sorhondamba avaient des relations féminines. Lorsque les pages parviennent à l’âge d’homme, l’empereur les renvoie après leur avoir donné une femme ; le premier-né de cette union appartient à l’empereur : si c’est un garçon, il deviendra page à son tour ; si c’est une fille, le Môrho-nâba la marie à un page mis à la retraite ou à l’un de ses protégés.

Chaque matin, vers 7 heures, l’empereur sort de sa maison, monte à cheval et fait le simulacre de se mettre en route ; mais, au bout de quelques pas, il met pied à terre et rentre chez lui. L’origine de ce rite remonte à l’aventure du nâba Ouarga, que j’ai contée plus haut. Aussitôt cette cérémonie terminée, l’empereur s’installe dans une sorte d’alcôve ou de niche disposée dans le mur d’enceinte de son habitation ; les musiciens font résonner leurs instruments et tous les ministres s’approchent et se prosternent devant le souverain, le front posé sur le sol et les avant-bras frappant la terre à coups répétés, puis se jettent de la poussière sur la tête. Après cette salutation, on procède à l’expédition des affaires courantes : les cinq chefs de province se présentent à tour de rôle, par ordre de préséance, chacun rendant compte à l’empereur des événements survenus depuis la veille, prenant ses instructions pour la journée et lui présentant les chefs de village ou de quartier, ainsi d’ailleurs que les particuliers, qui ont quelque réclamation à faire ou quelque demande à adresser. Le Môrho-nâba écoute les requêtes, fait au besoin une rapide enquête auprès de ses ministres ou auprès de témoins convoqués par ceux-ci et rend ses sentences. Pendant l’audience, qui dure environ trois heures, l’empereur et ses ministres absorbent fréquemment de la bière de mil. Vers 11 heures, le souverain se retire dans ses appartements privés. Vers 3 heures, il donne une nouvelle audience dans les mêmes conditions que le matin, mais pour ne s’occuper que de questions d’ordre politique ou d’affaires de justice criminelle[124].

Chaque geste du Môrho-nâba est réglé par un protocole minutieux et est signalé par des airs de flûte ou de tambour, ainsi que par un claquement de doigts exécuté par tous les assistants. S’il sort à cheval pour une courte promenade dans les faubourgs de sa capitale, toute sa cour le suit, qui à pied, qui à cheval ; les griots font retentir l’air de vociférations, avec accompagnement de flûtes et de tambours. Un palefrenier conduit sa monture à la longe, tandis que deux pages soutiennent chacun l’un de ses étriers et qu’un troisième, marchant à côté du cheval, abrite l’empereur sous un vaste parasol. Les autres pages suivent, portant l’un le coussin, un autre l’épée du souverain, le reste des jarres de bière de mil qui permettent au prince de se livrer, au cours de sa promenade, à de copieuses libations.

La nuit, revêtu d’un déguisement et accompagné d’un seul page, l’empereur parcourt incognito les divers quartiers de sa capitale, dans le but de se renseigner sur ce qui se dit et sur ce qui se fait.

A certaines dates, il se rend dans deux endroits situés dans les environs immédiats de la ville, endroits nommés l’un Saba et l’autre Tienvi, et il y procède à des sacrifices de bœufs, moutons et poulets, dans le but de s’éviter tout ennui d’ordre physique ou moral.

Il a environ trois cents femmes, comprenant celles qu’il a épousées lui-même et, en plus, les veuves de son prédécesseur, ainsi que les épouses adultères de ses sujets que la coutume affecte au harem impérial. Toutes ces femmes ne résident pas auprès du souverain : beaucoup habitent dans des villages commandés par des eunuques et dont nul n’avait, avant notre occupation, le droit d’approcher, sous peine de mort. Tous les ans, on s’assure de la fidélité des épouses du Môrho-nâba en usant d’un procédé analogue à celui employé pour surveiller la chasteté des pages ; l’épouse reconnue coupable d’adultère est punie de mort, ainsi que son complice. Il semble même que l’adultère commis avec une femme de l’empereur soit considéré comme le crime le moins excusable, car les nâkomsé ou fils de chefs ne sont passibles de la peine de mort que dans ce seul cas. Jamais les épouses du souverain ne font leurs couches ni n’allaitent leurs enfants dans le palais impérial ; elles se transportent pour cela dans les villages spéciaux confiés à la garde des eunuques. Théoriquement, elles n’occupent pas un rang plus élevé que les femmes des simples particuliers, mais en fait elles jouissent d’une grande considération, comme tout ce qui touche à la personne de l’empereur.

Les fils du Môrho-nâba, une fois sevrés, sont confiés à un gouverneur de province ou à un chef de canton qui est chargé de leur éducation. A l’âge de dix ans, ils reçoivent une femme en mariage et sont installés chacun dans un village spécial, vivant là avec une cour calquée sur celle de l’empereur, mais sans exercer nécessairement un commandement territorial. Les prérogatives attachées au titre de fils de l’empereur sont considérables, tant que vit leur père : elles leur confèrent le droit de voler, de piller et même de tuer sans être inquiétés ; les fils du souverain sont de plus exempts de tout impôt ; d’autre part, il leur est interdit de résider dans la capitale du vivant de leur père. A la mort du monarque, ses fils deviennent de simples nâkomsé (fils de chefs ou nobles), dont la situation est d’ailleurs encore fort privilégiée.

Les filles de l’empereur et celles des rois vassaux peuvent demeurer célibataires ou se marier ; mais dans l’un et l’autre cas, elles jouissent du privilège de pouvoir accorder leurs faveurs à qui bon leur semble, sans que leurs maris — si elles en ont — aient le droit de s’y opposer.

L’un des fils — ou, à défaut de fils, l’une des filles — du souverain est l’objet d’avantages spéciaux : à la mort de chaque Môrho-nâba en effet, ses veuves choisissent l’un de ses jeunes enfants qui prend son nom et continue en quelque sorte sa personnalité ; il n’exerce aucun commandement, mais est entouré d’une cour semblable à celle de l’empereur, jouit d’une considération presque égale à celle de ce dernier et est comme lui un personnage sacré ou kourita : nul n’a le droit de lui résister ni de lui faire du mal.

Lorsque le décès d’un empereur a été constaté, on procède à son inhumation et à ses funérailles dans la même forme que pour un simple particulier, avec cette différence toutefois que les cérémonies ont plus d’éclat et donnent lieu à des sacrifices plus importants ; avant notre installation dans le pays, on procédait à cette occasion à des sacrifices humains. Autrefois, à la mort de chaque empereur, on envoyait l’une de ses épouses et l’un de ses chevaux à Gambaga et on les immolait sur la tombe de Yennenga, arrière-grand-mère d’Oubri.

Pendant tout le temps que durait l’interrègne, le pays était plongé dans la plus complète anarchie : chacun avait le droit de tuer, de piller et de voler à sa guise ; les condamnés en cours de peine étaient, de plein droit, grâciés et remis en liberté. Une fois les funérailles terminées, un collège électoral s’assemblait mystérieusement, composé de quatre ministres : le Ouidi-nâba, président, le Larallé-nâba, le Gounga-nâba et le tamsôba. La réunion se tenait dans un lieu aussi caché que possible ; les partisans des différents compétiteurs au trône, en effet, n’auraient pas manqué de venir troubler les opérations du Conseil, s’ils avaient connu le lieu de la réunion. Une fois les membres du collège électoral d’accord sur le choix du nouvel empereur — lequel ne pouvait être pris que dans la descendance d’Oubri et se trouvait, dans la pratique, être tantôt le frère et tantôt le fils ou le neveu de l’empereur défunt —, ils prévenaient en secret l’élu qui, en se cachant lui-même, venait se joindre à eux. Alors chacun des membres du conseil convoquait ses guerriers. Le lendemain, on prévenait la population, qui accourait aussitôt, et le nouveau souverain était alors proclamé par les soins du Ouidi-nâba, non pas sous le nom qu’il avait porté jusque-là, mais sous un surnom qui devenait en quelque sorte son titre impérial et qui seul pouvait être prononcé désormais. Cet usage a subsisté jusqu’à l’époque actuelle[125].

A partir du moment de la proclamation du nouvel empereur, les troubles de l’interrègne prenaient fin. Le Môrho-Nâba, suivi des grands dignitaires et de la foule, se rendait sous un figuier, près de la demeure du samandé-nâbila ou sous-chef des gardes impériaux, où il passait la première journée de son règne. Le soir venu, il se rendait chez le chef de village ou maire de Ouagadougou pour y passer la nuit et la journée du lendemain. Le troisième jour, il se transportait dans un quartier de la ville appelé Paspanga où il recevait les chefs de canton et les nâkomsé, qui venaient lui prêter serment de fidélité. Après cette dernière formalité seulement, il se séparait des membres du collège électoral et se rendait au palais impérial, accompagné du Baloum-nâba, du Kamsoro-nâba et de l’eunuque en chef du palais, lequel portait le titre de Zaka-nâba. Tous ces rites ont été observés encore lors de la proclamation du Môrho-nâba actuel.

Tant que durent les fêtes du couronnement, les compétiteurs malheureux sont l’objet des plus cruelles railleries et des pires brimades. Mais, comme je l’ai dit plus haut, aussitôt le nouvel empereur proclamé, les désordres de l’interrègne prennent fin. La tradition locale ne mentionne qu’un seul cas où, la décision du collège électoral n’ayant pas été acceptée par le peuple, des troubles graves se produisirent même après la proclamation du souverain : cela se passa lors de l’élection de Sagha, fils de Kom I ; le peuple aurait voulu voir nommer Raoko, fils de l’empereur Zombéré, et, mécontent de ce que l’élu n’était pas le souverain de son choix, il refusa de reconnaître Sagha ; ce dernier ne put prendre possession du pouvoir qu’après avoir livré, à la tête de ses partisans, une sanglante bataille à son rival malheureux.

Les rois vassaux sont de véritables monarques et sont nommés dans les mêmes conditions que l’empereur, par leurs propres ministres, sauf en ce qui concerne le roi de Béloussa, lequel est toujours désigné par le Môrho-nâba lui-même. Ces rois vassaux jouissent de toutes les prérogatives de la souveraineté, nomment eux-mêmes leurs chefs de canton et administrent à leur guise leurs royaumes respectifs.

Quant aux gouverneurs des provinces impériales, ils sont nommés par l’empereur, qui choisit dans la parenté du gouverneur défunt le remplaçant de ce dernier. Ils jouissent du reste de pouvoirs considérables, sont entourés chacun d’une cour nombreuse, mais sont placés sous le contrôle direct de l’empereur. Les chefs de canton des provinces impériales sont nommés par le Môrho-nâba, sur la présentation des gouverneurs de province ; eux aussi sont toujours pris dans la proche parenté du chef qu’ils sont appelés à remplacer. Ils sont sous les ordres directs des gouverneurs, par l’intermédiaire desquels ils doivent passer pour s’adresser à l’empereur. Ce sont eux qui procèdent à la nomination des chefs de village, choisis eux aussi dans la famille du chef à remplacer. Les villages entourant directement la capitale forment avec celle-ci un canton spécial, le Bagaré, qui est administré directement par l’empereur.

Les gouverneurs de province, la plupart des chefs de canton et même les chefs des villages importants sont assistés chacun d’un ou plusieurs baloum ou baloum-nâba, sorte d’intendants ou maîtres du palais, qu’ils choisissent comme il leur plaît. Ces baloum sont parfois d’anciens esclaves ou d’anciens pages, le plus souvent des individus quelconques appartenant au menu peuple, mais jamais ils ne sont pris parmi les nâkomsé ; leur charge n’est pas héréditaire ; elle confère le pouvoir de parler et d’agir au nom du chef qu’assiste le baloum.

La coutume ne prévoit pas qu’un chef quelconque, de l’empereur aux chefs de village, puisse être, à proprement parler, destitué de ses fonctions. Un chef qui donne des sujets de plainte au souverain est convoqué par celui-ci, sous un prétexte quelconque, et mis à mort sans autre forme de procès : tout au moins est-ce ainsi que les choses se passaient avant l’occupation française. Lorsque, soupçonnant le motif véritable qui le faisait convoquer à la cour de l’empereur, le chef ne s’y rendait pas de bonne volonté, une colonne était envoyée contre lui avec mission de s’emparer de sa personne.

A la fin de l’hivernage, avant notre installation en pays mossi, les chefs de canton devaient venir saluer l’empereur et lui remettre une sorte d’impôt consistant en bœufs, moutons, chevaux, mil, cauries, etc. En outre, chaque fois que le souverain avait besoin de quelque chose, il chargeait les gouverneurs de province de le lui procurer ; ceux-ci alors convoquaient leurs chefs de canton, qui réunissaient à leur tour leurs chefs de village, lesquels se procuraient, par l’intermédiaire des chefs de famille, les animaux, denrées ou objets demandés. Enfin, chaque fois qu’un indigène quelconque se présentait au Môrho-nâba, il devait lui remettre un présent en rapport avec son état de fortune.

Des droits de place étaient perçus sur les marchés au profit de l’empereur, qui avait droit aussi aux défenses des éléphants tués sur son territoire, ainsi qu’à un quartier des buffles et grosses antilopes abattus par les chasseurs. Enfin le droit de confiscation, dont le Môrho-nâba pouvait user sans être limité par aucune règle précise, lui permettait en cas de besoin d’accroître les ressources tirées de ses revenus ordinaires.

De leur côté les gouverneurs de province avaient le droit de se faire remettre par leurs chefs de canton tout ce dont ils pouvaient avoir besoin pour l’entretien de leur famille et de leur suite, et les chefs de canton usaient du même droit vis-à-vis des chefs de village relevant de leur autorité. Les chefs de village à leur tour recevaient un certain nombre de cadeaux de leurs administrés. En sorte que les charges pesant sur les habitants de l’empire étaient en somme assez considérables, et d’autant plus lourdes qu’elles étaient souvent irrégulières et arbitrairement imposées.

Il n’existait pas d’armée permanente. Mais, en cas de guerre, les gouverneurs de province convoquaient les chefs de canton, qui se rendaient à leur appel avec tous les hommes valides dont ils pouvaient disposer. Tous se groupaient autour du tamsôba. Les cavaliers étaient armés de la lance et les fantassins de l’arc ; les uns et les autres se servaient également de sabres, de casse-têtes et de haches de guerre.

Quant à la police, elle n’était guère assurée que par les soins des particuliers, qui procédaient eux-mêmes à l’arrestation des délinquants dont ils avaient à se plaindre et prenaient l’initiative de les poursuivre devant la juridiction compétente (tribunaux de famille, de quartier, de village, de canton, de province ou de royaume, et enfin le tribunal de l’empereur).

J’ai parlé à plusieurs reprises des nâkomsé : ils comprennent tous les individus qui peuvent se prétendre issus d’Oubri, le premier Môrho-nâba, et constituent la noblesse du pays. C’est exclusivement parmi eux que se peuvent recruter les empereurs, les rois vassaux, les gouverneurs de province et les chefs de canton. Tous ne sont pas pourvus d’un commandement, mais tous jouissent, de par leur naissance, de privilèges spéciaux, dont certains ont dû être abolis du reste par l’autorité française : de ce nombre était le droit de piller les caravanes de passage et de se faire remettre par les indigènes non nobles tout ce qu’il leur plaisait de réclamer. Il fut de tout temps interdit aux nâkomsé de tuer des gens sans nécessité, mais les meurtres commis par eux n’entraînaient comme châtiment qu’une simple mise aux fers de peu de durée. De plus, quels que fussent leurs crimes, ils avaient le privilège de ne pouvoir être jugés que par l’empereur. Les femmes issues de la descendance d’Oubri ne jouissent en principe d’aucune prérogative spéciale, mais leur naissance leur permet cependant de vivre d’une façon particulière : elles demeurent dans une indépendance à peu près absolue vis-à-vis de leurs maris, à moins toutefois que ces derniers ne soient eux-mêmes des nâkomsé.

II. — L’empire du Yatenga.

L’empire mossi du Yatenga, bien que moins étendu que celui de Ouagadougou, eut une histoire extérieure plus brillante : ce furent ses chefs en effet, et non pas ceux de Ouagadougou, qui dirigèrent sur Tombouctou et Oualata ces fameuses expéditions dont Sa’di nous a conservé le souvenir. Nous avons l’habitude de donner le nom de Mossi à la région de Ouagadougou et d’appeler « roi du Mossi » l’empereur de Ouagadougou, mais il ne faut pas oublier que les habitants du Yatenga — au moins ceux qui appartiennent à la fraction dirigeante — sont des Mossi tout aussi bien que ceux de Ouagadougou et que le souverain de Ouahigouya porte le titre de Môrho-nâba tout comme son collègue de Ouagadougou. D’ailleurs la vraisemblance, les itinéraires suivis, le nom même du « roi des Mossi » cité par le Tarikh-es-Soudân[126], tout démontre clairement que les armées mossi qui ne craignirent pas d’aller empiéter sur les domaines de l’empereur de Mali et de Sonni Ali venaient du Yatenga.

Nous avons vu[127] comment, au début du XIe siècle, Raoua[128], fils de Ouidiraogo et petit-fils de la princesse dagomba Yennenga, ayant reçu de son père le gouvernement des pays situés au Nord de Tenkodogo, s’était avancé dans la direction du Nord-Ouest jusqu’au Zandoma, y avait établi sa résidence et s’était taillé, aux dépens des Dogom et des Nioniossé, un royaume vassal de celui commandé à Tenkodogo d’abord par son père Ouidiraogo et ensuite par son frère Zoungourana. Les descendants de Raoua lui succédèrent sur le trône de Zandoma, mais, dans la seconde moitié du XIe siècle, ils cessèrent de relever du roi de Tenkodogo, qui était devenu vassal de l’empereur Oubri, pour reconnaître comme suzerain ce dernier lui-même, lequel n’était autre que le neveu de Raoua. Et c’est ainsi que le royaume de Zandoma, à ses débuts, constitua en quelque sorte une province de l’empire naissant de Ouagadougou.

Sous le règne de Nassébiri, fils et troisième successeur d’Oubri, un fils de l’empereur, nommé Ouamtanango, dirigea une expédition militaire dans la partie du Yatenga demeurée indépendante, fit alliance avec les Nioniossé, embaucha les forgerons de cette peuplade comme sapeurs et, continuant l’œuvre de Raoua, acheva de chasser dans les montagnes les Dogom autochtones.

Un peu plus tard, sous le règne de Ninguem, frère de Nassébiri, un autre fils de ce dernier nommé Ya-Diga, jaloux des lauriers de Ouamtanango, alla également faire une expédition au Yatenga. Pendant qu’il se trouvait dans ce pays, son oncle Ninguem mourut à Lâ, où il avait établi sa résidence, et Koundoumié, fils de Ninguem, profita de l’absence de son cousin Ya-Diga, plus âgé que lui, pour se faire proclamer empereur, vers l’an 1170. Pabré, sœur de Ya-Diga, s’empara alors des amulettes sacrées provenant de Riâlé, l’arrière grand-père d’Oubri[129], amulettes à la possession desquelles était attachée la faculté d’exercer le pouvoir suprême, et elle réussit à les apporter à son frère, qui résidait alors à Goursi, dans le Yatenga. Koundoumié se mit à la poursuite de Pabré, mais, arrivé à Yâko, il n’alla pas plus loin, l’anarchie s’étant déclarée derrière lui dans ses Etats, et il revint en arrière pour châtier les rebelles et se fixer à Tiéou. Ya-Diga demeura donc en possession des amulettes sacrées ; il fut rejoint bientôt à Goursi par un de ses frères nommé Yaouloumfao-Gama, qui amenait avec lui une bande de rebelles décidés à refuser l’obéissance à Koundoumié : se sentant alors de taille à résister à son cousin, Ya-Diga se fit lui aussi proclamer empereur des Mossi (Môrho-nâba) et fonda un second Etat mossi indépendant, avec Goursi comme capitale. Cet Etat fut appelé Yatenga, c’est-à-dire « terre de Ya ». Sa fondation définitive remonterait donc à la fin du XIIe siècle.

Vers la même époque, un frère ou parent de Ya-Diga, appelé Kouda comme le fils et successeur de Koundoumié, fondait un troisième Etat mossi indépendant au Riziam.

A la mort de Ya-Diga (vers 1200 environ), le pays appelé aujourd’hui Yatenga comprenait donc trois royaumes mossi, tous fondés et gouvernés par des descendants de Ouidiraogo : celui du Zandoma, vassal de l’empereur de Ouagadougou ; celui du Riziam, indépendant ; celui de Goursi ou du Yatenga propre, également indépendant. Ce dernier devait plus tard absorber les deux autres et devenir l’empire du Yatenga.

A Ya-Diga succéda son frère Yaouloumfao-Gama, qui dut régner de 1200 à 1225 environ. A la mort de ce dernier, Kourita, deuxième fils de Ya-Diga, s’empara du pouvoir au détriment de son aîné Guéda ; mais celui-ci alla chercher des partisans à Lâ, dans l’empire voisin, parvint à s’emparer de Goursi et chassa Kourita dans la brousse, où il mourut (vers 1230). A Guéda succéda un autre de ses frères, nommé Tounougoum. Ensuite régnèrent Possinga et Nasségué, tous les deux fils de Tounougoum.

C’est sous le règne de Nasségué (1320-1340 vraisemblablement) qu’eut lieu la prise de Tombouctou par les Mossi du Yatenga, en 1333. Nous savons par Sa’di que la garnison mandingue laissée à Tombouctou par Kankan-Moussa prit la fuite, que Nasségué pilla la ville et l’incendia, puis se retira avec un immense butin, et qu’après son départ les troupes de l’empereur de Mali Maghan réoccupèrent la place.

A Nasségué succédèrent ses fils Somna et Vanté-Baragouan. Ce dernier (1350-1380) agrandit le domaine de ses prédécesseurs en ajoutant à la province de Goursi celles de Boussoum et de Somniaga et en s’emparant de Lâ sur l’empereur de Ouagadougou[130].

Bonga ou Lambouéga, fils et successeur de Vanté-Baragouan (1380-1410), annexa au Yatenga le royaume de Zandoma, jusque là vassal de l’empire de Ouagadougou. Voici, d’après la tradition, dans quelles circonstances s’opéra cette annexion : Bonga fit mettre du poison dans de la viande de bœuf et envoya cette viande, à titre de présent de bonne amitié, aux chefs de Bassi, de Kouba et de Tangaï, vassaux du roi de Zandoma ; ayant mangé de cette viande, ces chefs moururent ; Bonga fit alors déclarer par les augures qu’ils étaient morts pour avoir refusé de reconnaître son autorité ; aussitôt le roi de Zandoma, dernier descendant de Raoua, ainsi que le chef de Bembella et tous ses autres vassaux, par crainte d’un sort semblable, fit sa soumission à Bonga. Ce fut probablement ce dernier — ou l’un de ses successeurs immédiats — qui, vers le début du XVe siècle, alla faire une incursion dans le Massina, s’avançant jusque sur les rives du lac Débo.

Après Bonga régnèrent successivement six souverains que la tradition donne comme ses fils ; à mon avis, il conviendrait de traduire ici « fils » par « descendants », sans quoi il serait difficile d’expliquer la période de plus d’un siècle qui, selon toute vraisemblance, s’écoula entre la mort de Bonga et celle du sixième de ses successeurs. Ces six empereurs furent : Sougounam (1410-1430) ; Kissoum (1430-1435), qui transféra la capitale de Goursi à Sissamba, à dix kilomètres à l’Ouest de Ouahigouya ; Zangayella (1435-1460), qui annexa le canton de Bougounam, dernière parcelle du royaume de Zandoma demeurée encore indépendante du Yatenga ; Lanlassé (1460-1475) ; Nasséré ou Nassodoba (1475-1500) et Yamba (1500-1530).

Ce fut Nasséré, l’avant-dernier de ces six successeurs de Bonga, qui s’illustra par son expédition dans le Bagana en 1477, son entrée à Oualata en 1480 et le sac de cette ville. Nous avons vu que, trois ans après la prise de Oualata, l’armée de Nasséré se rencontra près du lac de Korienza avec celle de Sonni Ali-Ber et, mise en déroute par ce dernier, dut se replier sur le Yatenga. Nous avons vu aussi que le fondateur de la dynastie des Askia à Gao, Mohammed Touré, entreprit en 1497-1498 contre Nasséré une expédition à laquelle il donna toutes les allures d’une guerre sainte et que le Yatenga, sans que son indépendance en ait été ébranlée, eut beaucoup à souffrir de cette attaque. Cependant les randonnées de Nasséré avaient porté la terreur dans les pays de l’Ouest et c’est à elles que le nom des Mossi dut d’être connu en Europe dès la fin du XVe siècle : en effet, à la suite des razzias de Nasséré dans le Bagana et du sac de Oualata, l’empereur de Mali qui régnait alors envoya aux comptoirs portugais de la Côte une ambassade dans le but d’implorer l’aide de Jean II, roi de Portugal, contre les attaques dont son territoire était l’objet de la part des Mossi[131].

Après Yamba, successeur de Nasséré, régnèrent six empereurs que les traditions de Ouahigouya donnent comme fils de Kissoum, deuxième successeur de Bonga : je ferai, au sujet de cette prétendue filiation, les mêmes réserves que j’ai faites au sujet des six empereurs soi-disant fils de Bonga. Ce furent : Niogo (1530-1560), Parima (1560-1590), Koumpaougoum (1590-1620) ; Nâbasséré ou Nasséré II (1620-1660), qui tenta en vain de s’emparer du royaume de Yâko, vassal de l’empire de Ouagadougou ; Toussourou (1660-1690) et Sini (1690-1720)[132].

Ensuite régna Pigo (1720-1739), qui est donné comme fils de Nâbasséré, et qui transféra la capitale de Sissamba à Tziga, à 30 kilomètres au Sud-Sud-Est de Ouahigouya.

Après Pigo, nous commençons à avoir des dates plus certaines. A la mort de ce souverain, le trône devait revenir à son frère Kango. Mais Ouabégo, donné comme fils de Parima et alors chef du canton de Pirima, usurpa le pouvoir en 1739. Kango et son neveu Sagha se rendirent à Ségou[133] pour demander à Denkoro Kouloubali, fils et successeur de l’empereur banmana Biton, de les aider à lutter contre Ouabégo ; ils avaient amené avec eux une autruche et, comme cet oiseau était alors inconnu des gens de Ségou, ils firent croire aux Banmana que c’était un poulet et que tous les poulets du Yatenga étaient de la même taille. Kango d’ailleurs était un magicien extraordinaire : sur sa demande, un Banmana le tua et enferma son cadavre dans une grande jarre, de laquelle Kango, sept jours après, sortit vivant. Fortement impressionné par l’autruche et par la résurrection de Kango, l’empereur de Ségou[134] donna à ce dernier une armée ; avec l’aide de cette armée et des Peuls Dialloubé, Kango vainquit Ouabégo et le tua au village de Ridimba en 1754.

Kango, qui régna de 1754 à 1787 voulut se créer une capitale nouvelle et, dans un endroit inhabité appelé Gossa, il fit construire une grande forteresse à étages qu’il appela Ouahigouya ou mieux Ouayougouya, c’est-à-dire « venir saluer », parce qu’il obligea tous les chefs de canton à venir lui rendre hommage en ce lieu selon la mode usitée à la cour de Ouagadougou. Kango fit la guerre au roi de Yâko et le battit, et il soumit une partie du pays samo. Il fit tous ses efforts pour faire cesser les guerres de village à village. Mais les guerriers banmana qu’il avait amenés de Ségou se livraient au pillage : pour s’en débarrasser, il les emmena dans la direction de Yâko, sous prétexte de colonne ; arrivé près de la rivière de Niességa, il fit camper sa troupe dans les hautes herbes, alors complètement sèches et, à la tombée de la nuit, après avoir eu soin de faire mettre les Mossi à l’écart, il mit le feu aux herbes : beaucoup de Banmana furent rôtis, d’autres furent assommés par les Mossi, ceux qui purent s’échapper retournèrent à Ségou. Cela se passait vers 1760 : Ngolo Diara, alors empereur de Ségou, voulut venger ses compatriotes et partit en guerre contre le Yatenga, mais il fut repoussé par Kango. Plus tard, à la suite d’une sorte de guerre civile qui éclata à Ségou, les commerçants dioula de cette ville s’enfuirent et se réfugièrent au Yatenga ; Ngolo demanda à Kango de les lui renvoyer et, sur son refus, dirigea pour la deuxième fois une colonne contre l’empire de Ouahigouya ; cette colonne n’eut pas plus de succès que la précédente et Ngolo mourut pendant cette expédition, suivi de près dans la tombe par son adversaire (1787)[135].

Kango fut un monarque cruel ; il faisait périr sur des bûchers à Pissi, près de Ouahigouya, les gens qui lui déplaisaient. Des familles ainsi décimées par lui se vengèrent. L’empereur n’avait pas d’enfants et s’en désespérait ; enfin il lui naquit une fille. Un complot, dans lequel entrèrent ses propres femmes, fut ourdi pour tuer la malheureuse enfant : les notables, à l’occasion de la naissance de cette dernière, apportèrent à Kango des étoffes comme cadeaux et, suivant la coutume, l’empereur donna ces étoffes à ses femmes, qui les jetèrent sur le nouveau-né et l’étouffèrent.

Sagha, neveu de Kango et fils de Pigo, régna de 1787 à 1803 et résida à Tziga. Kaogo (1803-1806), autre fils de Pigo, fit une expédition malheureuse contre les Tombo de Bandiagara ; lui aussi résida à Tziga. Tougouri (1806-1822), fils de Sagha, résida à Ouahigouya ; il fit la guerre au roi de Yâko, échoua une première fois, puis, sept ans après, parvint à détruire ce village, mais sans parvenir à annexer le royaume de Yâko au Yatenga. Tanga ou Kom (1822-25), deuxième fils de Sagha, fit colonne contre les Samo de la région de Koury.

Ragongo (1825-31), troisième fils de Sagha, eut à lutter contre son frère Kourgo qui, aidé des Peuls du Massina, brûla Ouahigouya et rasa la forteresse construite par Kango. Ragongo se réfugia à Tziga, mais revint sept jours après, surprit l’armée de Kourgo pendant que les guerriers étaient ivres de dolo (bière de mil), la mit en déroute et reconstruisit Ouahigouya. Kourgo, réfugié à Gomboro, y mourut peu après.

Ridimba-nâba (1831), frère de Ragongo et chef de Ridimba (d’où son surnom), s’empara du pouvoir par usurpation sur son frère aîné Diogoré-nâba, auquel il reprochait d’avoir pris parti pour Kourgo. Mais Diogoré-nâba (ou Zogo-nâba) le vainquit, le chassa dans le Massina et régna de 1831 à 1834 ; il installa sa capitale à Zougounam. Sous son règne commença une famine terrible qui désola le Yatenga pendant sept ans et au cours de laquelle on tua des vieillards pour les manger.

Totébalobo (1834-1850), fils de Sagha, résida à Tziga. Il devint aveugle vers 1840 et son frère Yemdé essaya alors de le renverser ; n’y pouvant parvenir, Yemdé engagea Totébalobo à faire la guerre au roi mossi indépendant du Riziam, qui résidait à cent kilomètres à l’Est de Ouahigouya. Totébalobo partit avec Yemdé et vainquit le roi du Riziam à Riziam même et à Sabassé ; le prince vaincu se réfugia dans la montagne, chez les Tombo. Comme l’empereur retournait à Tziga, Yemdé fit prendre à son frère une mauvaise direction lors de la traversée de l’étang de Bama : le souverain aveugle s’embourba et périt dans la vase.

Yemdé (1850-77), devenu nâba du Yatenga, fit la paix avec le roi du Riziam, qui reconnut sa suzeraineté. C’est donc sous le règne de Yemdé que le Yatenga atteignit la limite extrême de son extension territoriale. Ce souverain fit colonne au Massina, puis à Lâ et dans le Djilgodi. Après lui régnèrent : Sanoum (1877-79), fils de Kaogo ; Noboga (1879-84), fils de Tougouri ; Pigo II (1884-85), fils de Totébalobo, qui mourut au bout de sept mois de règne.

Baogo (1885-95), fils de Yemdé, chassa à Gomboro, chez les Samo, les frères de Noboga, qui rallièrent à leur cause plusieurs villages mossi et firent une guerre longue mais sans succès à Baogo. Mamadou Laki, chef des Peuls Dialloubé du Massina, et l’un des propres ministres de Baogo, firent en 1893 cause commune avec les frères de Noboga, installés alors à Tiou, au Nord-Ouest du Yatenga. Baogo, craignant pour le maintien de son autorité, envoya alors des émissaires à Bandiagara au capitaine Destenave, pour l’inviter à venir à Ouahigouya et à l’aider dans sa lutte contre les révoltés, alors commandés par Bagaré, l’aîné des frères survivants de Noboga. Le capitaine Destenave vint à Ouahigouya en 1894, mais refusa d’aider Baogo dans sa lutte et chercha à le réconcilier avec Bagaré, sans succès d’ailleurs. Après le départ de cet officier, Baogo alla attaquer Tiou, mais il fut battu par Bagaré et les Dialloubé et, blessé d’une flèche, mourut à Sim en 1895.

Bagaré ou Bouilli (1895-99), fils de Tougouri, se rendit alors à Ouahigouya et s’empara du pouvoir. Le chef de Roba, fils de l’empereur Tanga, chercha à le détrôner mais fut vaincu à Réko. Le capitaine Destenave, au cours d’un deuxième voyage à Ouahigouya, reçut la soumission de Bagaré, qui se plaça sous le protectorat français ; cet officier, pour asseoir l’autorité du nouvel empereur, dut détruire le village de Sissamba, qui s’était révolté contre Bagaré. Cependant ce dernier avait toujours contre lui ses cousins, les descendants des frères de Tougouri, qui lui reprochaient d’avoir tué son prédécesseur Baogo ; ils voulaient donner le pouvoir au chef d’Ouro, fils de Totébalobo, mais, pour ne pas attirer sur lui le mauvais sort en le proclamant empereur du vivant de Bagaré, ils choisirent comme chef provisoire une fille de Baogo nommée Nâpoko, laquelle confia le commandement de l’armée des révoltés à un guerrier réputé appelé Sidayété. Celui-ci, partant de Tziga, vint détruire Ouahigouya et força Bagaré à se réfugier à Bango, à 15 kilomètres au Nord-Ouest de sa capitale. Le lieutenant Voulet se trouvant à passer à Tiou, Bagaré l’y vint saluer et lui demanda sa protection ; Voulet, avec l’armée de Bagaré et des partisans Dialloubé, battit Sidayété à Sim, à Soulou et à Rambi et réinstalla Bagaré à Ouahigouya (1896). Mais, six mois après le départ de Voulet pour Ouagadougou, Sidayété chassa de nouveau Bagaré à Bango ; l’empereur vaincu fit avertir Voulet, alors à Barani (cercle actuel de Koury), qui revint au Yatenga, battit Sidayété à Barga et à Salla et chassa ses bandes du côté de Ouagadougou. Mais, après le départ de Voulet, Sidayété reprit une troisième fois Ouahigouya, où cependant Bagaré était réinstallé peu après (1898) par le commandant Destenave, qui établissait dans la capitale du Yatenga un poste français avec un résident (capitaine Bouticq, puis capitaine Bouvet).

Liguidi (1899-1902), frère de Bagaré, ne pouvant se faire obéir des Samo, implora le secours du capitaine Bouvet, qui, au cours d’une colonne de police, ramena les révoltés à l’obéissance (1900).

Koboga, fils de Noboga et quarantième successeur de Ya-Diga, règne à Ouahigouya depuis 1902.

L’empereur du Yatenga, nous l’avons vu, porte comme celui de Ouagadougou le titre de Môrho-nâba ; la capitale de l’empire a varié d’emplacement bien des fois : les localités où elle fut installée le plus souvent sont Sissamba, Tziga et Ouahigouya.

L’empereur nomme les soloum-nâba (chefs de province) et approuve la nomination des tenga-nâba (chefs de village). Les chefs de province et les rois vassaux, jusqu’à l’occupation française, venaient chaque année saluer le souverain et lui apporter leur tribut. Les principaux dignitaires de la cour étaient et sont encore : le togou-nâba, chargé de répéter à haute voix dans les audiences les paroles du souverain, d’administrer les villages relevant directement de celui-ci, de transmettre ses ordres aux chefs de province et de donner l’investiture au successeur de l’empereur défunt ; le ouidi-nâba, chef de la cavalerie et gouverneur des villages commandés par les fils du souverain, ainsi que des Peuls Dialloubé et Fitoubé et d’une partie des Samo ; le rassoum-nâba, chef des serviteurs de l’empereur, gouverneur des Nioniossé, d’une partie des Yarhsé ou Dioula musulmans et des Peuls Tôrobé, exécuteur des hautes-œuvres, chef des prisons et gardien du trésor ; le baloum-nâba, maître du palais, chef des pages, palefreniers et eunuques, introducteur des visiteurs et plaignants, et gouverneur d’une partie des Samo et des Dioula ; le sôba-nâba, introducteur des chefs de province et lieutenant du baloum-nâba ; le samandé-nâba, chef des fantassins et remplaçant éventuel du togou-nâba ; le ouidikim-nâba, lieutenant du ouidi-nâba ; le bagaré-nâba, gardien des troupeaux et chef des esclaves, lieutenant du rassoum-nâba ; le bougouré-nâba, chef des soldats recrutés parmi les esclaves ; le kom-nâba, remplaçant éventuel du rassoum-nâba et chef d’une partie des fantassins ; le diaka-nâba, gardien des amulettes impériales apportées autrefois par la sœur de Ya-Diga ; le yaogo-nâba, gardien des sépultures impériales ; le saba-nâba, chef des forgerons et lieutenant du kom-nâba ; le tôm-nâba, second lieutenant du baloum-nâba, chargé de donner aux chefs venant recevoir l’investiture la poignée de poussière nécessaire pour saluer l’empereur : en échange de cette poignée de poussière, le chef nouvellement investi donnait une femme au tôm-nâba.

L’impôt était payé en mil par les Nioniossé et les Samo, en sel par les Dioula, en bœufs par les Peuls. Les Mossi ne payaient pas d’impôt à proprement parler, mais contribuaient au tribut annuel versé à l’empereur par les chefs de province. Les caravanes étaient astreintes à un droit de circulation payable en nature.

Les chefs de province étaient choisis par l’empereur dans la famille de leur prédécesseur ; parfois cependant le souverain nommait à ces fonctions certains de ses favoris. Ces chefs de province avaient chacun une cour copiée sur celle de l’empereur. Ils nommaient les chefs de village en se basant sur le système appliqué par le souverain à la nomination des chefs de province. Les chefs de village étaient toujours des Mossi, même en pays étranger ; ils versaient un tribut annuel au chef de leur province.

A côté du chef de village mossi (tenga-nâba), il existe souvent un tenga-sôba ou « maître de la terre » qui est généralement le descendant de l’une des familles autochtones qui occupaient le pays avant les Mossi (familles nioniossé en particulier) ; le tenga-sôba, quand il existe, est en même temps grand-prêtre[136]. Là où les Mossi n’ont pas trouvé d’occupants du sol lors de leur arrivée au Yatenga, le tenga-nâba et le tenga-sôba se confondent dans la personne d’un fonctionnaire unique. Au point de vue religieux, les tenga-sôba sont sous l’autorité du tenga-sôba de Bougouré, lequel descend des anciens rois des Nioniossé. En cas de différend relatif au régime des terres, c’est le tenga-sobâ et non le tenga-nâba qui est choisi comme juge.

III. — L’empire de Fada-n-Gourma.

La fondation de l’empire de Fada-n-Gourma remonte, nous l’avons vu, au début du XIe siècle, comme celle de l’empire de Ouagadougou et des premières colonisations mossi au Yatenga. Diaba Lompo, fils de Ouidiraogo, frère de Zoungourana et de Raoua et oncle d’Oubri, établit la domination de la descendance de Riâlé sur le pays des Gourmantché actuels : de lui et de ses successeurs, nous ne savons pas grand-chose, à de rares exceptions près. L’histoire de cet empire nous est beaucoup moins connue que celle des deux empires mossi de même origine et sans doute le rôle qu’il joua dans l’histoire générale du Soudan fut beaucoup plus effacé.

La tradition[137] nous a conservé cependant les noms de 24 empereurs qui se succédèrent depuis le XIe siècle jusqu’à l’époque actuelle et dont le 24e, qui règne encore aujourd’hui à Youngou, Nioungou, Noungou ou Younga — appellations indigènes de la ville de Fada-n-Gourma —, serait le descendant direct de Diaba Lompo, fondateur de la dynastie. Pour moi, je crois que la liste effective des souverains de Fada-n-Gourma doit être plus longue et que certains noms n’ont pas été retenus par la tradition, sans quoi la durée moyenne de chacun des règnes dépasserait trente-cinq ans, ce qui est beaucoup.

Quoi qu’il en soit, voici la liste des vingt-quatre empereurs dont les noms nous sont parvenus. Après Diaba Lompo auraient régné son fils Tidapo, puis Ountani fils de Tidapo, puis Bayidoba, puis Labi Diédo : ce dernier aurait, par ses victoires sur les Dogom et les Bariba, donné à l’empire et au peuple des Gourmantché leurs limites actuelles ; enivré de sa puissance, Labi Diédo, dans un accès d’orgueil, tira une flèche contre le ciel ; comme il levait la tête pour suivre le trajet de la flèche, celle-ci retomba sur l’un de ses yeux et le tua. Après lui régnèrent Tentuoriba, puis Tokourmou, réputé pour sa jalousie et sa férocité : frappé de ce que les traits de ses enfants différaient de ses traits propres, il soupçonna ses femmes de l’avoir trompé ; les anciens du pays cherchèrent à lui démontrer la fausseté de son raisonnement en lâchant devant lui des vaches et des veaux préalablement séparés en deux groupes, l’un de vaches et l’autre de veaux, et en lui montrant un veau brun qui, guidé par l’instinct filial, allait retrouver une vache blanche qui était bien sa mère ; mais cette démonstration ne convainquit pas Tokourmou, qui fit construire une maison dans le lit d’une rivière, à l’époque des basses eaux, et y enferma toutes ses femmes, à l’exception de trente qui trouvèrent grâce à ses yeux ; lorsque la crue survint, la maison fut engloutie et toutes les malheureuses périrent.

Après ce monarque cruel vint une série de sept empereurs dont nous ne savons que les noms : Guima, Gori, Bogoré frère du précédent, Kampadi, Kambambi, Tankoïdé et Barissongué. Ensuite régna Yendablé (fin du XVIe siècle ou commencement du XVIIe), qui dirigea une colonne contre Sansanné-Mango et rapporta un butin considérable. Ses successeurs furent : Yembirima, Bangama, Yengama, Yenkirima, Yenkiablé, Yempabou, Yempadougou, Yenkouaré et enfin Bantchandé, l’empereur actuel.

Il semble que l’autorité des souverains de l’Etat gourmantché n’était réellement absolue que dans la province de Fada-n-Gourma ; il y avait des luttes fréquentes entre l’empereur et ses vassaux : c’est ainsi qu’en 1895, lors de notre installation dans le pays, Bantchandé était en guerre avec Touri-ntouri-ba, chef de Matiakouali, et avec le chef de Diapaga. En 1897 le lieutenant Baud arriva à Fada-n-Gourma, consolida l’autorité de Bantchandé et amena Touri-ntouri-ba à faire sa soumission. Le chef de Diapaga demeura indépendant jusqu’à ce qu’un poste français eût été créé auprès de sa résidence, en 1907.

Les usages de la cour de Fada-n-Gourma sont très analogues à ceux observés à Ouagadougou et à Ouahigouya, mais l’empereur porte le titre de mbaro au lieu de celui de Môrho-nâba. Avant l’occupation française, l’empire était divisé en dix-huit provinces, dont l’une relevait directement du monarque, tandis que les dix-sept autres étaient commandées chacune par un chef vassal de l’empereur et nommé par ce dernier, toujours dans une famille déterminée.

La province impériale comprenait, outre Fada-n-Gourma, les villages de Gayéri, Boulgou, Pagou, Bartibogou, Kodiar, Namounou et la partie de Bilanga habitée par des Yansi. Les noms ou chefs-lieux des dix-sept provinces vassales étaient : Diapaga ou Diapangou, Bilanga (partie habitée par des Gourmantché), Piéla, Tchenhou, Bogandé, Nebba, Yamba, Matiakouali, Bizougou, Gobnangou, Konkobiri, Madiori, Pama, Diabo, Kominianga, Youmtenga et Nabangou ; la province de Diabo était surtout peuplée de Mossi et les trois dernières de Yansi.

Carte 10. — Les empires mossi et gourmantché.

Illustration from Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire

Notes in this chapter

Note 3 · Presque toutes les traditions historiques relatives à cet empire ont été empruntées à la monographie du Cercle de Fada-n-Gourma par M. l’admNote 1 · 1er volume, pages 305 et suivantes.Note 2 · Voir à ce sujet le Pays Mossi par M. le lieutenant Marc.Note 3 · 1er volume, page 309.Note 4 · Ces appellations n’étaient pas spéciales à l’empire de Ouagadougou : l’empire du Yatenga portait aussi le nom de Môrho, son souverain celui Note 5 · Ouagadougou — ou mieux Ouaghadogho — ne doit pas remonter, en tant qu’agglomération importante, au-delà de l’empereur Niandeffo, c’est-à-dirNote 6 · Comparer la grande analogie existant entre les usages encore suivis de nos jours à la cour de l’empereur de Ouagadougou et ceux suivis autreNote 7 · Le nom que portait l’empereur avant son couronnement devient un terme proscrit, même dans la langue courante et même appliqué à des objets dNote 8 · Ce nom est écrit par Sa’di Na’sira ou Na’séré : or l’empereur du Yatenga qui vivait à la fin du XVe siècle, c’est-à-dire à l’époque où Na’siNote 9 · 1er volume, pages 308 et 310.Note 10 · Presque toutes les traditions consignées ici qui se rapportent à l’empire du Yatenga ont été empruntées à la monographie du Cercle de OuahigNote 11 · Voir 1er volume, pages 307 et suivantes.Note 12 · Lâ devait faire retour, quelque temps après, à l’empire de Ouagadougou.Note 13 · Peu après, une expédition portugaise amena à Lisbonne des gens du golfe du Bénin qui apprirent à Jean II l’existence d’un puissant monarque Note 14 · Toutes ces dates sont approximatives.Note 15 · Kango et Sagha atteignirent le Bani près de Poromani (ou Fouroumané), en aval de San, et remontèrent ce fleuve jusqu’en face de Ségou.Note 16 · Si Kango est demeuré quelque temps à Ségou, ce qui est probable, l’empereur banmana qui lui confia une armée n’était plus sans doute DenkoroNote 17 · Les dates de l’avènement et de la mort de Kango sont exactement celles que la tradition assigne au règne effectif de l’empereur de Ségou NgoNote 18 · A comparer un régime absolument analogue qui existe en pays mandé : le dougoutigui, maître du sol et chef de la religion, représente les plu
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