CHAPITRE XV
Reading edition
L’occupation française
I. — Les débuts de l’occupation du haut Sénégal (1698-1854).
C’est à la fin du XVIIe siècle qu’il fut procédé à l’installation du premier poste permanent sur la partie du haut Sénégal qui relève aujourd’hui de la colonie du Haut-Sénégal-Niger.
Depuis le XIVe siècle, des navigateurs français étaient en relations avec les indigènes de la côte, mais ce n’est qu’à partir du milieu du XVIe siècle que nous possédons des renseignements sur ces voyages, qui avaient surtout pour but les îles du Cap Vert. Le premier navire français ayant abordé à l’embouchure du Sénégal et dont le nom nous ait été conservé est la Gallaire, qui mouilla en 1558 vers l’emplacement où s’élève aujourd’hui Saint-Louis. Ce vaisseau venait de Dieppe et, à partir de cette époque, durant une trentaine d’années, des Dieppois remontèrent le fleuve dans des barques, échangeant des produits avec les riverains, sans dépasser vraisemblablement Podor. En 1588, la reine Elisabeth donna à des marchands anglais, pour une période de dix ans, le privilège de trafiquer sur le Sénégal, mais, après cette période, les Normands recommencèrent leurs voyages.
En 1626, des armateurs de Dieppe et de Rouen formèrent une compagnie privée pour l’exploitation du Sénégal et de la Gambie ; ce fut la première tentative régulièrement organisée de l’implantation française au Sénégal ; en 1633, cette compagnie obtenait de Richelieu un privilège et, cinq ans après, en 1638, le capitaine dieppois Thomas Lambert et le gentilhomme Jeannequin de Rochefort construisaient à la pointe de Bieurt, sur les bords du fleuve et à trois lieues de son embouchure, le premier établissement français, passant des traités d’amitié avec les rois du Cayor et du Oualo et remontant le Sénégal jusqu’à 280 kilomètres de la pointe de Bieurt. Le poste construit par Lambert ayant été enlevé par un raz-de-marée, le commis Louis Caullier, qui gérait les affaires de la Compagnie du Cap Vert et du Sénégal — laquelle venait de remplacer la compagnie normande —, en construisit un autre en 1658 ; le nouvel établissement fut également détruit par l’action de la mer et la Compagnie du Cap Vert, en 1659, transporta le siége de ses opérations dans l’île de Ndar et y construisit un fort qui fut la première maison de la ville de Saint-Louis.
En 1664, la Compagnie du Cap Vert était expropriée par Colbert au profit de la Compagnie des Indes Occidentales ; cette dernière fut mise à son tour en liquidation en 1672 et l’établissement du Sénégal fut vendu en 1673 aux sieurs Egrot, secrétaire du roi, François et Raguenet, bourgeois de Paris, qui formèrent une société nouvelle sous le nom de Compagnie du Sénégal. Cette société fut, en 1681, remplacée par une autre qui conserva le même nom. En 1693, les Anglais installés à la Gambie s’emparaient de nos comptoirs du Sénégal et en étaient chassés la même année par le capitaine Bernard, commandant le vaisseau le Léger. En 1696, une troisième Compagnie du Sénégal se formait et envoyait en Afrique, comme directeur, André Brue ; celui-ci fit enfin procéder à l’occupation du haut fleuve, qui avait été reconnu jusqu’aux environs de Médine par Bazy (1687) et La Courbe (1690).
Ainsi que nous l’avons vu au chapitre précédent, c’est à la fin de l’année 1698 que, sous la direction de Brue, fut fondé sur la rive gauche du fleuve, à côté du village de Makhana, c’est-à-dire à quelque distance en amont de l’embouchure de la Falémé et en aval d’Ambidédi, le premier poste français du Soudan : on lui donna le nom de fort Saint-Joseph et le commandement en fut confié au moine augustin Apollinaire ; une convention avait été passée à cet effet entre André Brue et Boukari, roi du Galam. Le poste ne fut achevé d’ailleurs qu’en 1700 et il fut emporté dès l’année suivante par la crue du fleuve ; Brue le fit reconstruire aussitôt (1701), dans les mêmes parages mais sur un point plus élevé. Mais, en 1702, alors que Brue, retourné en France, était remplacé par Lemaître comme directeur de la compagnie en Afrique, les Mandingues du Bambouk, armés de flèches empoisonnées, investirent le nouveau fort et l’attaquèrent avec une telle impétuosité que les employés de la compagnie durent se sauver en pirogue à la faveur de la nuit ; le lendemain, les Mandingues envahissaient le poste, le mettaient au pillage et s’en allaient après l’avoir incendié.
Les relations avec le Galam furent reprises en 1706 par La Courbe, qui avait remplacé Lemaître. En 1709 se constituait une quatrième Compagnie du Sénégal, la première qui fut composée uniquement de commerçants et la seule qui fit de bonnes affaires ; les associés étaient tous des Rouennais : Mustellier, veuve Cardin, veuve Morin et ses fils, François et Charles Planterose. Mustellier se rendit en personne au Sénégal, prit la direction des affaires et conserva La Courbe en lui donnant les fonctions d’inspecteur ; ce Mustellier mourut en 1711 près de Bakel, à Touabo. La nouvelle compagnie avait décidé de rétablir le comptoir du Galam : en 1710 La Courbe avait voulu bâtir un poste dans l’île de Cagnou, près de Médine, mais l’hostilité des Khassonkè l’obligea à renoncer à ses projets ; au cours du voyage qui précéda sa mort, Mustellier avait fait choix d’un emplacement sis sur une colline, près de Médine ; sa maladie l’ayant empêché de donner suite à ses intentions, Richebourg, qui le remplaça, en tint pour la région choisie par Brue quatorze ans auparavant et fit commencer en 1712 l’érection d’un fort près de Dramané, entre Makhana et Tamboukané, à quelques kilomètres de l’ancien fort Saint-Joseph. Le nouvel établissement fut baptisé du même nom que l’ancien. Richebourg se noya l’année suivante dans la barre du Sénégal et fut remplacé par André Brue, dont la compagnie rouennaise avait tenu à utiliser la compétence. Ce dernier fit achever en 1714 le nouveau fort Saint-Joseph, et en fit construire un autre, appelé fort Saint-Pierre, par le commis Corniet à Kaïnoura, sur la rive droite de la basse Falémé, entre Naye et Sénoudébou, de façon à tenir en respect les Mandingues du Bambouk et à faciliter l’exploration de ce pays, dont les mines d’or avaient depuis longtemps attiré l’attention de la compagnie.
En 1718, les membres de la quatrième Compagnie du Sénégal, ayant fait fortune, vendirent leurs établissements à la Compagnie des Indes, qui conserva provisoirement André Brue comme directeur en Afrique. L’année suivante, Brue, revenant au projet de La Courbe, voulut faire occuper l’île de Cagnou — appelée successivement « île Pontchartrain » et « île d’Orléans » — mais son projet ne reçut aucun commencement d’exécution. Quelques années plus tard (1723), sur l’ordre de Du Bellay, qui avait remplacé Brue au Sénégal, un agent nommé Levens fonda deux comptoirs en plein territoire du Bambouk : l’un était situé à Farabana, à l’Est de la Falémé, et l’autre — achevé seulement en 1724 — à Samarina, près des mines du Tambaoura. Ce même Levens cependant ne paraissait pas très confiant dans l’avenir de l’exploitation aurifère du Bambouk, estimant que les frais dépasseraient les profits. De fait, l’exploration méthodique des richesses minières de ce pays, commencée en 1715 par Compagnon et poursuivie, de 1730 à 1756, par divers voyageurs, ne fut suivie d’aucune exploitation sérieuse. Quant aux postes de Farabana et de Samarina, ils avaient été évacués dès 1732, à la suite de l’assassinat du minéralogiste Pelays.
Tous nos établissements du haut fleuve, y compris les forts Saint-Joseph et Saint-Pierre, furent évacués en 1759, au moment de la guerre entre la France et l’Angleterre. Les Anglais se rendirent maîtres de l’embouchure du Sénégal, mais ne s’occupèrent aucunement du Galam ni du Bambouk. A la suite de la paix de Paris, la Compagnie des Indes ne réoccupa que l’île de Gorée ; elle entra d’ailleurs en liquidation en 1767 et, la même année, le roi de France prenait possession de Gorée et de la péninsule du Cap Vert, tandis que Saint-Louis et le Sénégal demeuraient anglais. Enfin, en 1779, l’expédition du marquis de Vaudreuil et du duc de Lauzun enlevait Saint-Louis aux Anglais, et le bassin du Sénégal devenait une colonie française qui eut, à partir de cette époque, des gouverneurs nommés par le roi[366].
Dumontet, premier gouverneur du Sénégal, fit reconstruire en 1780 le fort Saint-Joseph par Gauthier de Chevigny, choisissant cette fois un emplacement plus voisin de l’embouchure de la Falémé, emplacement situé entre Gousséla et Makhana, sur la rive gauche du Sénégal, et que les Soninké du pays appelèrent Toubaboukané, c’est-à-dire « escale des Européens ». Il avait également l’intention d’établir des postes sur la rive gauche de la Falémé, à Sénoudébou et à Dentilia (près de Sansanding), mais il ne donna pas suite à ce projet. Dès 1782 d’ailleurs, le fort Saint-Joseph de Toubaboukané fut à peu près abandonné et tomba en ruines. Il fut réédifié en 1786 par Rubault, sous le gouvernement du chevalier de Boufflers, et abandonné de nouveau l’année suivante, après l’assassinat de Rubault.
Au moment de la chûte de la monarchie, nous ne possédions donc plus aucun établissement au Soudan. Après plusieurs alternatives d’occupation française et anglaise du bas Sénégal, notre colonie nous fut rendue en 1814 par le traité de Paris et elle fut réoccupée le 25 janvier 1817.
En 1818, le baron Portal, alors ministre des Colonies, dressa un plan méthodique d’occupation du haut Sénégal, mais des difficultés de divers ordres — difficultés financières entre autres, ainsi que le naufrage d’une partie de l’expédition avec la Méduse — empêchèrent alors la réalisation de ce plan. Cependant, en 1819, le capitaine de frégate de Meslay avait remonté le fleuve jusqu’à Bakel et y avait fondé un poste, mais son rapport concluait à l’inutilité des sacrifices qu’exigerait une occupation permanente du haut pays.
Pourtant les relations avec le Galam et le Khasso se trouvèrent renouées du fait de notre installation à Bakel ; en 1820, le capitaine de frégate Leblanc poussait jusqu’en amont de l’embouchure de la Falémé et, en 1824, des négociants de Saint-Louis fondaient la Société de Galam, qui dura jusqu’en 1840 ; en 1825, cette société établissait un comptoir à Makhana (fort Saint-Charles), un dépôt à Sansanding (sur la Falémé) et envoyait un bateau stationner devant Médine. Ces diverses stations furent abandonnées successivement : il n’en demeurait plus trace en 1841 et Bakel était alors le poste le plus avancé sur le haut fleuve.
En 1844, le gouverneur Bouet-Willaumez traçait un remarquable programme de pénétration du Soudan ; mais il ne parvint pas à le faire adopter par la métropole et l’exécution n’en devait être commencée que dix ans plus tard par Faidherbe. Ce dernier, après s’être distingué à Podor comme capitaine du génie sous le gouvernement du commandant Protet, était promu en 1854 au grade de chef de bataillon, à l’âge de 36 ans, et appelé la même année au gouvernement du Sénégal, sur la demande des habitants de la colonie.
Avec lui va cesser la période de tâtonnements qui durait depuis plus de cent cinquante ans et c’est en réalité sous sa direction énergique et prévoyante que va commencer la nouvelle phase, celle de la conquête et de la véritable occupation du haut bassin du Sénégal.
II. — La marche au Niger (1854-1880).
Cette nouvelle phase correspond à la période durant laquelle les gouverneurs du Sénégal s’occupèrent directement des affaires du pays que l’on appelait alors tantôt le « Haut-Fleuve » et tantôt le « Soudan ». Voici la liste de ces gouverneurs, titulaires ou intérimaires, dont les noms resteront attachés à la conquête du haut Sénégal : Faidherbe (1854-61), Jauréguiberry (1861-63), Faidherbe (1863-65), Pinet-Laprade (1865-69), Valière (1869-76) et Brière de l’Isle (1876-81).
Dès 1855, Faidherbe concluait un traité d’amitié avec le roi du Khasso, occupait Médine, résidence de ce prince, au terminus extrême de la navigation sur le Sénégal, et y construisait une forteresse dont les restes sont encore visibles aujourd’hui. C’est le 12 septembre 1855 qu’une colonne, commandée par le gouverneur en personne assisté du lieutenant de vaisseau Desmarais, débarquait à Kayes ; le lendemain, Faidherbe arrivait à Médine, que les bandes d’El-hadj-Omar venaient d’évacuer, et y était reçu avec de grandes démonstrations d’amitié par Kinnti-Sambala, roi du Khasso. Le 22 septembre, le gouverneur visitait les chûtes du Félou et il repartait le 6 octobre pour Saint-Louis[367], laissant le fort de Médine à peu près achevé : on avait travaillé avec une activité fébrile et la construction du blockhaus coûta la vie à un grand nombre de sapeurs européens, terrassés par la fatigue et la maladie. On n’en était pas encore arrivé, en effet, à n’employer que les indigènes pour les gros travaux et ce n’est qu’après une série de cruelles expériences que la main-d’œuvre européenne devait être abandonnée sous ces climats débilitants et meurtriers.
Nous avons vu que, deux ans après la construction du poste, en 1857, El-hadj-Omar vint mettre le siège devant Médine. La place était alors commandée par un mulâtre de Saint-Louis, Paul Holle, assisté de sept Européens (le sergent Desplats, les soldats d’infanterie de marine Sacrais, Marter, Chevant et Gravanti, et les artilleurs Deshayes et Marot), de 22 tirailleurs sénégalais[368] et de 34 « laptots » ou matelots indigènes. Le 20 avril 1857, El-hadj donna l’assaut : ses hommes se servaient d’échelles en bambou qu’ils appliquaient contre l’enceinte du village khassonkè et contre les murailles du fort lui-même ; ils ne reculèrent qu’après des efforts opiniâtres et renouvelés de la part des assiégés et en laissant plus de 300 cadavres au pied des murs ; de notre côté, nous n’avions perdu que six hommes. Après plusieurs jours durant lesquels on échangea de part et d’autre des coups de feu sans grand résultat, le 11 mai dans la nuit, 200 Toucouleurs se rendirent maîtres de l’îlot situé en face de Médine. Au matin, le sergent Desplats, s’embarquant avec onze tirailleurs dans un canot recouvert de peaux de bœufs, tourna l’îlot et en chassa les Toucouleurs ; ceux-ci perdirent une centaine d’hommes, tués par les feux croisés du fort, du village khassonkè et du canot. Dans la nuit du 4 juin, un contingent ennemi, venu de la rive droite pour renforcer les troupes d’El-hadj, tenta en vain l’assaut du fort.
Cependant la garnison et les quelques six mille indigènes enfermés dans le village de Kinnti-Sambala commençaient à souffrir de la famine. Girardot, qui commandait un poste créé récemment à Sénoudébou, sur la rive occidentale de la Falémé, partit avec quelques volontaires noirs pour tâcher de débloquer Médine ; abandonné de ses volontaires à Diakandapé, un peu en aval de Kayes, il ne put qu’envoyer aux assiégés cinq hommes portant chacun dix paquets de cartouches et dont deux seulement arrivèrent à Médine.
Paul Holle avait convenu avec Desplats de faire sauter le fort avec ses défenseurs au cas où l’ennemi parviendrait à s’en rendre maître, et il conservait dans ce but, dissimulée dans un réduit, une petite provision de poudre dont le sergent et lui-même étaient seuls à connaître l’existence ; les Khassonkè venaient continuellement réclamer des munitions et Paul Holle, ne voulant pas avouer qu’il n’en avait plus de disponibles, afin de ne pas détacher de lui ses alliés, usait de subterfuges pour éluder leurs demandes. Le 15 juillet, les Toucouleurs avaient établi leurs travaux d’approche à 25 mètres du fort, et il ne restait plus aux assiégés que deux cartouches par homme et deux gargousses pour chacune des quatre pièces d’artillerie. La situation semblait désespérée, car les eaux du Sénégal étaient basses et il paraissait impossible que des secours pussent arriver de Saint-Louis en temps utile.
Non loin de Médine se trouvait bien un aviso, le Guet-N’dar, ayant à son bord l’enseigne des Essarts, deux sous-officiers européens et 25 laptots, mais cet aviso était lui-même dans une situation extrêmement critique. Vers la fin de l’année précédente, au début de la baisse des eaux, il s’était échoué à Diakandapé, entre Tamboukané et Kayes, et des Essarts attendait tranquillement la crue pour se dégager lorsque lui parvint la nouvelle du siège de Médine ; alors, dès les premières pluies, en juin, il avait essayé de remettre son bateau à flot pour se porter au secours des assiégés, mais l’aviso était venu s’enferrer sur les roches de Sontoukoulé, à hauteur de Kayes ; depuis un mois, à demi englouti, le Guet-N’dar tenait pourtant en respect les Toucouleurs, mais son commandant était réduit à l’impuissance. Frappé d’un accès pernicieux, des Essarts mourut au moment même où Faidherbe arrivait à son secours, le 16 juillet 1857.
Le gouverneur en effet, profitant d’une hausse du niveau des eaux dans le bas fleuve, avait réussi à remonter jusqu’à Kayes sur le Podor, avec 80 soldats européens et 140 tirailleurs sénégalais. La crue, attendue depuis si longtemps, se produisit subitement et, le 18 juillet au matin, le Basilic, venant de Matam avec un renfort de 20 Européens et de 100 Noirs, parvenait à franchir les rapides de Sontoukoulé et venait mouiller à trois kilomètres de Médine.
Faidherbe concentre aussitôt tout son monde en ce point. S’apercevant que les « kippes », ces énormes rochers entre lesquels le Sénégal se fraie un passage en face de Médine, étaient garnis de guerriers toucouleurs dont le feu plongeant interdisait l’accès du fort, il passe sur la rive droite avec sa troupe, enlève le « kippe » du Nord à l’arme blanche et, s’étant ainsi rendu maître d’une position éminemment favorable, il crible de balles le « kippe » du Sud, que l’ennemi ne tarde pas à évacuer. La colonne repasse alors le fleuve sur les canots du Basilic, refoulant les Toucouleurs vers Médine et les prenant entre son propre feu et celui de Paul Holle, venu à la rencontre de Faidherbe. L’armée d’El-hadj se débanda en désordre : Médine était sauvé, mais il était temps, car les assiégés mouraient littéralement de faim ; aussitôt que les Khassonkè du village indigène se furent rendu compte de leur délivrance, ils se ruèrent hors des murs pour dévorer de l’herbe et des racines. Ce siège, héroïquement soutenu par Paul Holle et ses compagnons, avait duré trois mois[369].
Dès le lendemain de son entrée à Médine, le 19 juillet, Faidherbe brûlait le village de Kounda, situé un peu en amont et où les Toucouleurs s’étaient retranchés. Le 23, une bande de partisans d’El-hadj tenta de reprendre l’offensive, mais fut rapidement mise en déroute. Faidherbe put en toute tranquillité repartir pour Saint-Louis, où il arriva le 27 août. L’année suivante (1858), il faisait occuper Kéniéba, dans le Bambouk, et confiait l’exploitation des mines d’or au capitaine du génie Maritz, mais les pertes furent si grandes que l’on dut abandonner l’entreprise dès 1860.
J’ai raconté au chapitre XI comment nous parvinmes à nous débarrasser définitivement d’El-hadj-Omar, au moins dans la région de Bakel et de Médine, par la prise de Guémou dans le Guidimaka en octobre 1859. L’année suivante, El-hadj nous faisait offrir, par son envoyé Tierno-Moussa, de traiter avec nous et de nous céder les pays situés entre la Falémé et le Bafing, comprenant la rive gauche du Sénégal de Médine à Bafoulabé, ainsi que le Guidimaka ; El-hadj entendait par contre se réserver le Diomboko, le Kaarta, le Fouladougou, le Bélédougou, le Manding et toutes les contrées au Nord et à l’Est de ces pays. C’est pour répondre à ces propositions qu’en revenant au Sénégal, en 1863, Faidherbe envoya à Ségou Mage et Quintin[370]. Nous avons vu au chapitre précédent que ces derniers n’avaient pu entrer en relations avec El-hadj, mort d’ailleurs au Massina durant leur séjour à Ségou, et qu’ils étaient revenus à Saint-Louis en 1866 sans avoir obtenu aucun résultat au point de vue politique, mais en rapportant des cartes et des renseignements que l’on devait mettre à profit pour pousser en avant l’occupation.
La marche vers l’Est ne fut d’ailleurs reprise avec vigueur que dix ans plus tard, sous le gouvernement de Brière de l’Isle, qui arriva au Sénégal en 1876. En 1878, il faisait enlever par la colonne Reybaud la position de Saboussiré, que les Toucouleurs occupaient encore, à 16 kilomètres en amont de Médine, annexait le Logo et le Natiaga, faisait fonder en 1879 le poste de Bafoulabé et parvenait à faire demander au Parlement les crédits nécessaires à la construction d’un chemin de fer de Médine à Bafoulabé, amorce d’une ligne destinée à relier le Sénégal au Niger ; les crédits étaient votés le 13 novembre 1880, à la requête de l’amiral Cloué, alors ministre de la Marine et des Colonies.
La même année (1880), le gouverneur Brière de l’Isle envoyait le capitaine Galliéni vers Ségou, dans le but d’obtenir d’Ahmadou un traité reconnaissant notre protectorat ; la mission Galliéni, en s’acheminant de Kita vers Bamako, fut attaquée à Dio, au Sud de Daba, par deux mille Banmana que commandait le chef de ce dernier village, lequel pensait servir les intérêts de son peuple en empêchant les Français de faire d’Ahmadou leur allié : l’attaque fut d’ailleurs repoussée, mais le capitaine Galliéni comprit que l’état d’esprit des Banmana ne lui permettrait pas de fonder à ce moment un poste à Bamako, comme il en avait eu l’intention, et, passant au Sud de cette ville, il franchit le Niger à Touréla et poursuivit sa marche jusqu’à Nango, à une quarantaine de kilomètres de Ségou. Là, il reçut d’Ahmadou l’ordre de ne pas s’avancer plus loin ; il fit porter alors au roi de Ségou le traité qu’il était chargé de lui faire signer, mais Ahmadou conserva ce document sous prétexte de l’étudier et dix mois se passèrent en pourparlers qui paraissaient sans issue, la mission se trouvant dans une sorte de demi-captivité qui rappelait celle de Mage.
Cependant le lieutenant-colonel Borgnis-Desbordes, nommé commandant du Haut-Sénégal en 1880, fondait un poste à Kita le 27 février 1881 et Ahmadou, impressionné par la nouvelle de ce pas en avant, se décidait, le 10 mars suivant, à retourner au capitaine Galliéni, après l’avoir revêtu de son sceau, le traité qu’il détenait depuis si longtemps ; mais le texte arabe du document, rédigé sous la dictée d’Ahmadou, ne correspondait pas au texte français et ne comportait qu’une simple autorisation de commercer accordée aux Européens : aussi le traité ne put-il pas être appliqué.
III. — La grande conquête (1880-99).
A partir de 1880, le commandement des territoires du Soudan fut confié à un officier supérieur relevant du gouverneur du Sénégal et ce dernier n’intervint plus directement dans les affaires du « Haut-Fleuve ». En fait, la fondation du poste de Kita, que j’ai signalée à l’instant, appartient à cette nouvelle période de l’histoire politique et militaire du Soudan Français. Les gouverneurs du Sénégal, durant cette période, furent, après Brière de l’Isle, d’abord Lanneau (1881), puis Canard (1881-82), ensuite Vallon (1882) ; à ce dernier succédèrent des gouverneurs civils : Servatius (1882-83), Bourdiaux (1883-84), Seignac-Lesseps (1884-86), Genouille (1886-88), Clément-Thomas (1888-90) et enfin M. de Lamothe (1890-95), après lequel se place le premier gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française, M. Chaudié (1895-1900).
Quant au commandement supérieur du Haut-Fleuve — appelé commandement supérieur du Soudan Français à partir du 6 septembre 1890 —, il fut successivement confié à ces grands acteurs de l’épopée soudanaise qui ont nom Borgnis-Desbordes (1880-83), Boylève (1883-84), Combes (1884-85), Frey (1885-86), Galliéni (1886-88), Archinard (1888-91) et Humbert (1891-92). A partir de 1892, le titre de « commandant supérieur » fut changé en celui de gouverneur et le Soudan Français, érigé en colonie autonome, releva directement de la métropole de 1892 à 1895 : le général Archinard fut le premier gouverneur du Soudan (1892-93) ; puis, après deux intérims remplis successivement par les colonels Combes et Bonnier en 1893, M. Grodet reçut la direction de la colonie de 1893 à 1895.
Avec l’institution du Gouvernement Général (décret du 16 juin 1895), le gouverneur du Soudan Français n’eut plus que le titre de lieutenant-gouverneur et fut placé sous la haute direction du gouverneur général : ce fut le colonel de Trentinian qu’on appela à ce poste en 1895 ; remplacé momentanément en 1898 par le colonel Audéoud, il revint au Soudan comme général la même année et quitta la colonie en 1899, en en laissant pour quelques mois le commandement au colonel Vimard. On procéda ensuite à une réorganisation du Gouvernement Général de l’Afrique Occidentale Française, ainsi que nous le verrons plus loin.
J’ai dû me borner à tracer, de cette période héroïque que j’appelle « la grande conquête », un résumé succinct et déplorablement sec ; pour les détails, je renvoie le lecteur aux chapitres précédents concernant les empires d’El-hadj-Omar et de Samori et l’histoire des Etats secondaires, ainsi qu’au beau livre publié récemment par MM. Terrier et Mourey.
Le 9 janvier 1881, le colonel Borgnis-Desbordes quitte Médine à la tête d’une colonne et occupe Kita, où il crée un poste le 27 février. Puis il transfère la capitale du Soudan de Médine à Kayes, la navigation entre Kayes et Médine étant rendue impossible par les rochers la majeure partie de l’année.
Nous avons vu au chapitre XII qu’un nouvel adversaire venait à ce moment de se dresser contre nous en la personne de Samori, qui était en train de conquérir le Manding. Le lieutenant indigène Alakamessa est envoyé auprès de lui, au Ouassoulou, mais ne peut rien en obtenir. Sans hésiter davantage, Borgnis-Desbordes franchit le Niger près de Siguiri au début de 1882, dégage Kéniéra que Samori assiégeait et revient à Kita, harcelé par les bandes du conquérant. En novembre 1882, il s’empare de Mourgoula, triomphe en janvier 1883 de la résistance du chef de Daba et installe un poste à Bamako le 1er février suivant ; nous avons vu plus haut quelles luttes il lui fallut soutenir aux portes mêmes du nouveau poste pour y maintenir notre autorité contre les attaques de Fabou, frère de Samori ; enfin, après plusieurs combats sanglants, Fabou était mis en déroute par Borgnis-Desbordes et le capitaine Piétri et repassait sur la rive droite du Niger à Bankoumana, à 60 kilomètres en amont de Bamako (avril 1883).
Durant la campagne de 1883-84, le colonel Boylève travaille à maintenir Samori en arrière de notre ligne de ravitaillement. Après lui, le commandant Combes (1884-85) dégage les abords de Bamako et le Manding et installe des postes provisoires à Koundou (Fouladougou) et à Niagassola (Birgo). J’ai dit plus haut comment ce dernier poste avait été attaqué par l’armée de Samori, comment le capitaine Louvel avait été bloqué dans Nafadié et comment une intervention rapide du commandant Combes avait sauvé la situation (juin 1885).
En 1885-86, le colonel Frey doit de nouveau dégager Niagassola, après quoi il inflige à Samori, du 17 au 18 janvier 1886, une défaite telle que l’almami implore la paix, signe le traité que lui présente la mission Péroz et remet à cette mission, comme otage, son fils Karamoko. Le traité n’ayant pas été ratifié en France, un autre est présenté en 1887 par le capitaine Péroz à la signature de Samori, qui acquiesce le 25 mars aux conditions imposées par le gouvernement français.
Cependant, tranquillisé momentanément du côté de Samori, le colonel Galliéni se tourne du côté d’Ahmadou, auquel il fait accepter un traité de protectorat le 12 mai 1887, au moment où le prince toucouleur venait de s’emparer de Gouri, chef-lieu du Diafounou. Ce traité ne fut d’ailleurs accepté par Ahmadou que dans le but d’éviter une attaque à laquelle il n’était pas alors en mesure de répondre, et il demeura en fait lettre morte. La même année, le lieutenant Reichemberg avait obtenu un traité de Garan Sissoko, dernier représentant des rois du Bambouk, et le Kaméra, qui s’était révolté en 1886 à la voix de Mamadou Lamine, fit sa soumission.
Le colonel Archinard, en arrivant au Soudan en 1888, sentit la nécessité d’en finir avec Ahmadou et les autres princes qui régnaient sur les provinces conquises par El-hadj-Omar. Aguibou, qui résidait alors à Dinguiray, s’était avancé jusqu’à Koundian, dans le Bambouk ; le colonel Archinard dégage Koundian en 1889, établit un poste à Kouroussa et rejette sur le Milo Aguibou, qui ne tarde pas à se soumettre, tandis que le capitaine Quiquandon asseyait notre autorité dans le Konkodougou. Puis, après avoir refoulé les Toucouleurs hors du Kaarta, il achève la conquête du Fouladougou et du Bélédougou et fait occuper Niamina par le lieutenant Morin. Le 6 avril 1890, à la tête d’une colonne qui, pour la première fois, était presque exclusivement composée de troupes indigènes, il arrive en face de Ségou, traverse le Niger sur des pirogues amenées de Bamako par l’enseigne Hourst, et entre à Ségou, que Madani évacue sans résistance ; il y installe le 11 avril comme roi Mari Diara, l’héritier des derniers empereurs banmana de Ségou, en plaçant auprès de lui, pour le protéger et le surveiller en même temps, le capitaine Underberg. Puis, se portant vers le Sahel, il s’empare de Ouossébougou le 26 avril, malgré une vigoureuse résistance de la part de Bandiougou Diara, chef de la garnison ennemie, qui se fait sauter dans son réduit après nous avoir tué un grand nombre d’hommes : le capitaine Mangin était parmi les morts.
Les bandes d’Ahmadou, après la prise de Ouossébougou, se rejettent sur notre ligne de postes et attaquent Talari, Mahina et Bafoulabé, s’avançant même jusqu’à proximité de Kayes et de Bakel. Elles sont repoussées[371] et, le 16 juin, le colonel Archinard prend Koniakari et y installe le lieutenant Valentin ; ce dernier, attaqué par les Toucouleurs, les refoule vers le Nord. Une fois les pluies finies, vers la fin de 1890, le colonel prépare sa marche sur Nioro, après avoir installé le commandant Ruault à Koniakari avec du canon et envoyé le lieutenant Marchand attaquer l’Est de Nioro avec l’aide d’auxiliaires banmana.
Le 10 décembre 1890, les Toucouleurs viennent razzier Oualia, près de Koniakari : le lieutenant Laperrine les poursuit avec 18 spahis et des auxiliaires et leur reprend leur butin. Le 15 décembre, le gros de notre colonne est rassemblé à Koniakari, malgré les difficultés résultant de l’épizootie qui décime les animaux de transport. Le colonel Archinard quitte ce poste le 17 décembre avec un détachement d’infanterie de marine, six compagnies de tirailleurs, des spahis, douze pièces de canon et 300 voitures Lefebvre. La colonne suit le Kolembiné pour se ravitailler en eau. Le 21, elle arrive, par Bangassi et Gouri, à Sambakané ; le colonel abandonne la route du Guidioumé (route sud), propice aux embuscades, et prend celle du Kéniarémé (route nord) : le 22, il campe à Yélimané, sans avoir rencontré d’autre résistance que des feux d’avant-garde ; le 23, il revient sur Niogoméra avec huit canons, trois compagnies et les spahis, trouve les Toucouleurs en position à 4 kilomètres de Yélimané et les met en déroute après un certain flottement dû à la molle ardeur des tirailleurs auxiliaires : les Toucouleurs évacuent Niogoméra. Puis la colonne reprend sa marche. Le 30 décembre, elle traverse Koriga et aborde bientôt une masse de 10.000 Toucouleurs que l’artillerie débande sans trop de peine. On est obligé de laisser le convoi en arrière. Le colonel forme une colonne légère avec trois compagnies, quelques canons et des spahis ; il enlève Katia le 30 décembre et arrive le 1er janvier 1891 à Nioro, que les Toucouleurs ont évacué.
Ahmadou, à qui la route du Massina est coupée par le lieutenant Marchand, s’est réfugié à Kolomina, à 30 kilomètres au Sud de Nioro. Le colonel Archinard s’y porte le 3 janvier et rencontre à la tête des Toucouleurs Ali-Bouri, Ahmadou s’étant enfui ; Ali-Bouri se retranche dans le lit d’un marigot desséché et se laisse canonner durant deux heures sans lâcher pied ; enfin la position est enlevée à la tombée de la nuit et la colonne rentre le 5 janvier à Nioro avec 1.500 prisonniers.
Cependant Ahmadou avait réussi à gagner le Hodh et, passant par Néma, s’était réfugié au Massina.
Le Guidimaka, plus ou moins insoumis depuis 1886, accepte définitivement notre autorité en nous voyant maîtres de Nioro.
La situation, d’autre part, n’était pas merveilleuse à Ségou : Mari Diara n’avait pas réalisé les espérances que l’on avait fondées sur lui ; bien plus, il avait ourdi un complot contre la vie du capitaine Underberg, qui avait dû le faire fusiller le 29 mai 1888. Le colonel Archinard avait cru lui trouver un excellent remplaçant en la personne d’un chef banmana du Kaarta, nommé Bodian Kouloubali, qui nous avait rendu des services lors de nos opérations contre les Toucouleurs. Mais les Banmana de Ségou, et particulièrement les parents et partisans de Mari Diara, n’avaient pas accepté de gaîté de cœur ce roi qui appartenait à la famille des Massassi, ennemie héréditaire des princes de Ségou. La révolte n’avait pas tardé à éclater sur plusieurs points, notamment chez les Peuls résidant entre le Niger et le Bani et chez les Minianka, qui, ayant résisté victorieusement à la domination d’Ahmadou, se refusaient à se plier devant les exigences des sofa de Bodian. C’est ainsi que les Minianka de la région de Mpessoba bloquèrent dans Sido, l’un des faubourgs de Diéna, le lieutenant de vaisseau Hourst et le docteur Grall. Après la prise de Nioro, le colonel Archinard devait se porter en toute hâte sur la rive droite du Bani pour secourir ces deux officiers ; Diéna fut pris le 24 février 1891, après une résistance acharnée qui nous coûta 13 tirailleurs tués et 142 blessés dont 8 officiers et 4 sous-officiers européens.
Cependant, à l’autre extrémité du Soudan, Samori était redevenu menaçant, et, sans prendre de repos après cette rude campagne, le colonel Archinard se rendait au Ouassoulou, où il occupait Kankan et Bissandougou en mars 1891, et refoulait l’almami vers l’Est.
Une autre nomination de chef indigène fut plus heureuse que celle de Bodian. Un commis des postes et télégraphes du Sénégal, nommé Mademba, s’était distingué dans la colonne contre les Toucouleurs et notamment lors de la prise de Ouossébougou. Le colonel Archinard l’installa en 1891 à Sansanding, constituant, avec cette ville comme capitale, une sorte de petit royaume dont Mademba devint le chef, avec le titre indigène de fama, et qu’il administre encore aujourd’hui. En décembre 1891, Mademba se vit attaqué dans Sansanding par une bande de 700 fantassins et 400 cavaliers que dirigeait un marabout du Sahel nommé El-hadj-Bougouni, soutenu par un lieutenant d’Ahmadou nommé Oumar-Samba-Dondèl ; le 10 mars 1892, après un siège de plus de deux mois, Mademba parvenait à mettre ses assaillants en déroute.
Quant à Tièba, roi de Sikasso, il avait accepté notre protectorat et on avait placé auprès de lui, comme résident, le capitaine Quiquandon (1890-91). Tièba soutenait alors une guerre pénible contre son ennemi Fafa ; il avait réussi à prendre Koulila et Loutana, mais assiégeait vainement Kinian. En mars 1891, soutenu par des auxiliaires banmana que lui avait amenés Bodian, appuyé par le chef Simogo Koné et aidé surtout par le capitaine Quiquandon et le lieutenant Spitzer, Tièba parvint enfin à réduire Kinian par la famine, après un blocus de plusieurs mois.
Le lieutenant-colonel Humbert consacra toute la campagne de 1891-92 à combattre Samori dans la partie du Ouassoulou qui se trouve incorporée aujourd’hui dans la Guinée Française.
En juillet 1891, le lieutenant Marchand, remplaçant le capitaine Quiquandon comme résident auprès de Tièba, chercha à engager ce dernier à nous aider dans notre lutte contre Samori, mais Tièba refusa de se lancer dans cette aventure. Le capitaine Péroz, envoyé plus tard à Sikasso dans le même but, fut assez mal reçu par Tièba.
Cependant Ahmadou, qui avait pris le commandement du Massina, soulevait contre nous la rive droite du Niger, poussant ses attaques jusqu’en face de Sansanding, ainsi que nous l’avons vu plus haut. Il se trouvait d’ailleurs soutenu en la circonstance par les Peuls, les Banmana et les Minianka, unis avec lui dans la haine que leur inspirait notre protégé Bodian.
Les Sénoufo-Minianka, excités par des émissaires d’Ahmadou, se révoltèrent contre le lieutenant de Bodian appelé Mamadi-Dian, qui fut attiré dans un guet-apens à Bla et y trouva la mort le 12 février 1892. Le capitaine Briquelot, en tournée dans les environs, apprit cet événement le 14 février, arriva à Bla le 20 et y installa un poste provisoire. Les Sénoufo se présentèrent le 22 devant Bla au nombre de 1.200 environ ; Briquelot n’avait qu’un sergent et un clairon européens, onze tirailleurs et 268 auxiliaires dont 208 cavaliers ; après un jour de combat, les assiégeants se retirèrent ; Briquelot sortit le 23 de la place et dut revenir à Ségou, n’ayant plus de cartouches. Le 28, les Sénoufo, conduits par Mamourou, chef de Dougbolo, s’emparèrent de Bla sur la garnison des 268 auxiliaires de Bodian, qui furent tous massacrés.
Les pasteurs peuls de la province de Ségou, mécontents des réquisitions constantes de Bodian, ruinés de plus par la peste bovine, se soulevèrent à leur tour, et, en mars 1892, la situation était très critique : Mademba bloqué à Sansanding, Bodian et Briquelot bloqués à Ségou, et autour, tous les pays, tous les peuples soulevés contre nous et nos protégés, fruit de l’erreur commise en imposant à des gens, sous prétexte de les délivrer du joug étranger, un chef aussi étranger que l’avaient été les chefs toucouleurs et beaucoup plus malhabile.
Le lieutenant Huillard, parti de Ségou pour tâcher de faire avorter le mouvement des Peuls révoltés, fut attaqué le 19 avril près de Souba et tué. Le capitaine Briquelot, partant le lendemain même de Ségou avec une petite troupe, recueillit les restes du lieutenant Huillard, puis se dirigea sur Barouéli, qu’assiégeaient les révoltés ; il fut attaqué le 22 et réussit à mettre en déroute ses assaillants, mais fut blessé, ainsi que les deux officiers qui l’accompagnaient (lieutenant Poitevin et enseigne Biffaud). En juin, le commandant Bonnier arriva à Barouéli et battit les Peuls révoltés à Nougoula et à Ouo ; les vaincus franchirent le Bani et se réfugièrent au Miniankala.
Les Banmana révoltés du Kaminiadougou furent battus à Koïla le 22 juin et, le 26, Bonnier dispersait à Dosséguéla, sur la rive gauche du Niger, les bandes d’El-hadj-Bougouni, dégageant définitivement Sansanding. La tranquillité put enfin régner sur les deux rives du fleuve, mais, dans le Baninko et le Bendougou, les habitants réclamaient toujours le départ des chefs massassi installés par Bodian, et ils ne firent leur soumission qu’à condition d’avoir affaire directement aux Français.
Le Miniankala demeurait un foyer de révolte : les Sénoufo du pays, ainsi que les tondion[372] qui avaient servi la dynastie des Diara et les Peuls mécontents, y entretenaient des relations avec Ahmadou. En décembre 1892, le lieutenant Cailleau vint attaquer Dougbolo, centre de la révolte, mais, après plusieurs assauts infructueux et meurtriers et malgré sa pièce de montagne, il dut se replier sur Bla avec onze tués et soixante blessés sur 420 hommes environ, dont 300 auxiliaires de Bodian. Le chef des rebelles, Mamourou, avait eu la main emportée par un boulet et il mourut peu après de sa blessure.
Delafosse Planche XXVIII
Cliché Delafosse Fig. 55. — Poste de Gaoua.

Cliché Fortier Fig. 56. — Bandiagara ; Résidence de l’Administrateur.

Le général Archinard, revenant au Soudan comme gouverneur, vers la fin de 1892, confie au lieutenant-colonel Combes le soin de continuer la lutte contre Samori et expédie auprès de Tièba le commandant Quiquandon qui, comme capitaine, avait rendu de grands services à ce roi et avait gagné son amitié, mais le roi de Sikasso mourut le 26 janvier 1893 avant même l’arrivée du commandant, et son successeur Babemba ne se montra pas disposé plus que ne s’était montré Tièba à prendre l’offensive contre Samori.
Cependant le général avait repris personnellement la direction des opérations contre les Toucouleurs. Après avoir pacifié le Bélédougou et le Ouagadou, installé un poste à Goumbou sous le commandement du capitaine indigène Mamadou Racine (27 février 1893), puis supprimé les fonctions royales de Bodian[373] et créé à Ségou un poste régulier avec le système de l’administration directe (mars 1893), il poursuit en pays minianka les derniers chefs de la révolte, s’empare de Kenntiéri et de Mpessoba grâce à son artillerie (27 au 29 mars), soumet Dougbolo et fait fusiller à Gantiesso Samba-Li et Baba-Demba-Diallo, chefs des Peuls révoltés.
Une fois le pays minianka ainsi pacifié, le général Archinard se rend par San au Massina, mais est arrêté à Dienné par Alfa-Moussa, qui commandait la ville au nom d’Ahmadou, et est obligé de la prendre d’assaut, perdant dans cette opération le capitaine Lespieau et le lieutenant Dugast (12 avril 1893). Se rendant à Mopti, il y fait reconnaître Aguibou, fils d’El-hadj-Omar, comme roi du Massina, puis s’empare de Bandiagara qu’il trouve évacué par Ahmadou (28 avril) et installe Aguibou à la place de son frère Ahmadou, lequel avait pris la fuite vers l’Est. Le capitaine Blachère était laissé comme résident auprès d’Aguibou et le lieutenant de vaisseau Boîteux était placé à Mopti pour protéger les relations commerciales entre Dienné et Tombouctou. Hamadou-Abdoul, fils de Ba-Lobbo et chef des Peuls du Massina, avait immédiatement fait sa soumission au général Archinard. Ahmadou chercha à soulever contre nous les Tombo de Douentza, mais sa résistance fut brisée en cet endroit le 19 mai par le capitaine Blachère et il dut s’enfuir à Hombori, puis à Say.
Rien ne subsistait plus de l’ancien empire d’El-hadj Omar et Samori était définitivement délogé du Ouassoulou et refoulé à l’Est d’Odienné. Le général Archinard pouvait rentrer en France satisfait de l’œuvre qu’il avait accomplie. Le colonel Combes l’y suivit de près, laissant le commandement du Soudan au lieutenant-colonel Bonnier (fin 1893).
Ce dernier dut se porter, en novembre 1893, au secours de Ténétou et de Bougouni, dont Samori venait de s’emparer, faisant un retour offensif vers le Nord[374] ; un poste fut créé à Bougouni et les bandes de l’almami furent rejetées dans la Côte d’Ivoire.
A la même époque, des événements graves se préparaient à Tombouctou. Le 16 décembre 1893, le lieutenant de vaisseau Boîteux, après avoir poussé une reconnaissance par eau jusqu’à Kabara, entrait à Tombouctou sans rencontrer aucune résistance ; mais, peu après, le 28 décembre, l’enseigne Aube, qu’il avait laissé à la garde de ses embarcations, était massacré entre Kabara et Tombouctou par les Touareg. Le lieutenant-colonel Bonnier, informé de ces événements à Sansanding tandis qu’il revenait de son expédition contre Samori, accourut en toute hâte à Tombouctou, où il faisait son entrée le 6 janvier 1894 et d’où il repartait le 12, se dirigeant sur le lac Faguibine, pour rechercher et châtier les Touareg auteurs du meurtre de l’enseigne Aube. Dans la nuit du 14 au 15 janvier, son détachement était surpris à Takoubao, entre Tombouctou et Goundam, et massacré entièrement à l’exception du capitaine Nigotte, du sous-lieutenant Sarda, du sergent-major Béretti, d’un sergent et de quelques tirailleurs indigènes, qui purent dépister les Touareg en traversant un marigot et regagner Tombouctou. Outre le colonel Bonnier, nous avions perdu dans cette malheureuse affaire le commandant Hugueny, les capitaines Regad, Livrelli, Sensarric et Tassard, les lieutenants Garnier et Bouverot, le docteur Grall, le vétérinaire Lenoir, l’interprète Aklouch, huit sous-officiers européens et 200 tirailleurs indigènes.
Le commandant Joffre, arrivant de Nioro, vengea toutes ces morts : suivant la limite de la zone inondée, il livrait bataille aux Touareg à Niafounké (24 janvier) et sur les bords du marigot de Goundam, où il créait un poste, passait le 8 février à Takoubao où il recueillait les restes des victimes, entrait le 12 à Tombouctou et y construisait une forteresse qui reçut le nom de Fort-Bonnier ; puis il élevait un fortin à Kabara et un autre à Korioumé, recevait la soumission de Mohammed-Ould-Mohammed, chef des Bérabich, et infligeait des pertes sérieuses aux Tenguéréguif et aux Kel-Antassar. En mars, le capitaine Gautheron repoussait les Irréghanaten près de Koura et le commandant Joffre mettait en déroute, à Koïratao et près du lac Fati, un fort parti composé d’Iguellad, de Tenguéréguif et d’Irréghanaten ; le 28 mars, le commandant recevait la soumission des Chorfiga, des Imededrhen, des Kel-Nchéria et des Kel-Nkounder : d’avril à juin, il luttait contre Ngounna, chef des Kel-Antassar, et ensuite contre les Kel-Témoulaï ; enfin, le 6 septembre 1894, il recevait la soumission définitive des Irréghanaten et des Kel-Témoulaï : seuls des Touareg de la région de Tombouctou, les Kel-Antassar et les Tenguéréguif continuaient la résistance[375].
Des instructions de l’autorité supérieure ayant interrompu les opérations de répression, la soumission de ces derniers se trouva retardée de quelques années. L’achèvement de la grande conquête, interrompu pendant le passage au pouvoir du gouverneur Grodet, qui donna surtout ses soins à l’organisation financière et administrative de la colonie, fut repris sous le commandement du colonel, ensuite général, de Trentinian, en 1895.
Durant cette dernière année, le capitaine Destenave, alors résident à Bandiagara, conclut un traité à Ouahigouya avec Bagaré, qui venait d’être proclamé empereur du Yatenga ; il chercha vainement à entrer à Ouagadougou, puis, par une série d’heureuses randonnées, obtint la soumission des Samo et des Bobo du Nord, étendant notre autorité dans la vallée de la Volta jusqu’à Ouarkoy et dans l’Est de la Boucle du Niger jusqu’à Dori. Il fut obligé aussi d’intervenir dans les affaires intérieures du Massina, où Aguibou ne pouvait arriver à se faire obéir des Peuls ni des Tombo. En 1896, les Tombo du Dakol et les Peuls de la même région se soulèvent à la voix du marabout Hamidou-Kolâdo, qui est battu à Sangha et tué peu après par un spahi auxiliaire, au moment où il cherchait à s’enfuir dans la montagne[376].
La même année (1896), les lieutenants Voulet et Chanoine durent batailler au Yatenga pour soutenir notre protégé Bagaré contre la révolte de ses sujets ; puis ils pénétrèrent dans l’empire de Ouagadougou, s’emparèrent de Yâko, mirent en déroute — avec une cinquantaine de tirailleurs seulement — les deux à trois mille cavaliers du nâba Bokari-Koutou, entrèrent à Ouagadougou (août 1896) et y établirent un poste. Ensuite Voulet se porta au Gourounsi, refoula vers le Sud-Est le conquérant zaberma Babato et conclut à Sati un traité avec le chef indigène Hamaria. Puis, revenant à Ouagadougou, il fit proclamer nâba Kouka et imposa le protectorat français à l’empire de Ouagadougou (20 janvier 1897).
Dans le Sud-Est de la Boucle, le lieutenant Pelletier établissait en 1897 un poste à Say, où les lieutenants Baud et Vergoz avaient, en 1895, obtenu la soumission des chefs indigènes. Dans l’Est et le centre, le commandant Destenave soumettait définitivement Dori et entreprenait la pacification du Yatenga, où les Samo s’étaient révoltés : après avoir occupé Louta, il était attaqué à Karémanguel par six mille guerriers que commandait un nommé Daka et parvenait à les mettre en déroute. Le 14 mars 1897, avec l’aide de partisans gourounsi, le lieutenant Chanoine battait Babato à Gandiaga. En avril, le capitaine Scal, alors résident à Ouagadougou, procédait à l’occupation du Gourounsi et recueillait près de Léo le lieutenant anglais Henderson, que Sarankièni-Mori avait fait prisonnier près de Dokita et que Samori avait relâché, et le capitaine Hugot, opérant à l’Ouest du Mossi et attaqué à Mansara par les Bobo, les mettait en déroute après un combat fort dur ; ce dernier officier, un peu plus tard, battait définitivement Babato à Doussé.
Le commandant Caudrelier, de son côté, installait le lieutenant Spiess à San, fondait un poste à Sono et un autre à Boromo et prenait possession de la haute Volta ; puis le capitaine Braulot établissait des postes à Diébougou et à Lorhosso, et se rendait de cette dernière localité à Bouna pour y trouver la mort dans les circonstances rapportées au chapitre XII (20 août 1897). Le mois suivant, le commandant Caudrelier occupait Bobo-Dioulasso, puis, au début de l’année 1898, il soumettait définitivement les Bobo du Sud, après une vive résistance.
Le 1er mai 1898, le colonel Audéoud s’emparait de Sikasso sur Babemba, dans les circonstances que j’ai relatées plus haut (chapitre XIII) et, le 29 septembre de la même année, le sergent Bratières, qui faisait partie du détachement des capitaines Gouraud et Gaden, faisait prisonnier Samori près du haut Cavally : les deux principaux adversaires de notre expansion vers le Sud avaient disparu. D’autre part, des conventions passées avec l’Allemagne en 1897 et avec l’Angleterre en 1898 limitaient vers le Nord les zones d’extension du Togo et de la Gold-Coast.
Cependant la conquête n’était pas encore achevée définitivement. L’occupation des pays lobi, oulé et birifo, commencée en 1898 par le lieutenant Modest au cours de rudes combats, était poursuivie en 1899 et 1900, pour être complétée en 1901 et 1902 par le capitaine Ruby, puis par le capitaine Pelletier et le lieutenant Schwartz, qui fondaient le poste de Gaoua. Le lieutenant-colonel Pineau, en revenant de Kong en 1899, pacifiait le pays minianka et créait le poste de Koutiala ; à la même époque, le poste de Sono était transféré à Koury et un poste était créé à Hombori. Au Yatenga, le capitaine Bouticq complétait notre prise de possession et installait un poste définitif à Ouahigouya, puis le capitaine Bouvet achevait de soumettre les Samo réfractaires (1899).
D’autre part la lutte avait repris avec les Touareg et certaines fractions maures, du côté de Tombouctou, dès le mois de juillet 1895, avec l’envoi dans cette ville du commandant Réjou, muni des instructions fermes et précises du colonel de Trentinian. Le 4 août, le capitaine Florentin avait été attaqué à Farach, près du Faguibine, par les Kel-Antassar, et avait dû se replier sur Goundam ; les Kel-Antassar poussaient à ce moment l’audace jusqu’à venir tuer des gens aux portes mêmes de Tombouctou : le capitaine Gouraud les dispersa et dégagea les abords de nos postes, qui furent augmentés d’un fort élevé à Soumpi. En décembre, à la suite d’une vigoureuse colonne dirigée par le commandant Réjou, une fraction des Kel-Antassar, commandée par Loudagh, frère de Ngounna, fit sa soumission, mais Ngounna lui-même, soutenu par les Tormoz et une partie des Allouch, demeurait irréductible.
En mars 1896, des Hoggar venus du Sahara central razzièrent des troupeaux appartenant à nos alliés les Bérabich, au Nord-Est de Tombouctou ; ils furent surpris à Akenken et mis en déroute par le capitaine Laperrine. Du côté de l’Ouest, au contraire, la situation s’améliorait sensiblement : nous occupions Ras-el-Ma en mai 1896, puis Néré, et le colonel de Trentinian, s’étant transporté à Goundam, y recevait la soumission définitive de Sobo, chef des Tenguéréguif ; en janvier 1897, le lieutenant Wirth pacifiait les pays situés entre Niafounké et Goumbou et occupait temporairement Bassikounou.
En juin 1897, les lieutenants de Chevigné et de la Tour, opérant une reconnaissance sur la rive gauche du Niger en aval de Tombouctou, furent massacrés par un parti de Hoggar à Sériri, près de Rhergo, avec la plus grande portion de leur détachement, et, à la même époque, le capitaine Menvielle avait à repousser de nombreuses attaques des Kel-Antassar et des Kounta, attaques dont l’une coûta la vie au lieutenant Bellevue, à Diagourou. Abiddine, chef de la famille des Bekkaï, ayant opéré la réconciliation des Kounta avec les Kel-Antassar insoumis, était devenu le meilleur allié de Ngounna et dirigeait des attaques jusqu’à six kilomètres seulement de Kabara : le commandant Goldschen, en juillet 1897, le poursuivit sans pouvoir le joindre ; le commandant Klobb, venu de Nioro, poussa une pointe jusqu’à Bamba sans rencontrer l’ennemi, qui se dérobait sans cesse ; enfin, au mois de novembre, le commandant Goldschen parvint à surprendre Abiddine à Gourdjigaï et lui infligea une sérieuse défaite.
En 1898, le lieutenant de Gail organisa à Tombouctou le premier peloton de méharistes, qui fut, dès ses débuts, utilisé avec succès pour la poursuite des Touareg et des Kounta. En juin, le commandant Klobb battait les réfractaires à Bourem et le lieutenant Delestre, attaqué à Zenka par les bandes d’Abiddine et les Igouadaren, les repoussait d’abord, puis les mettait en déroute le 24 juillet à Dongoï. Au mois de novembre, le lieutenant Meynier installait le poste de Bamba ; un autre poste était créé peu après à Gao, Ngounna était tué par le lieutenant Gressard et son fils venait à Tombouctou offrir la soumission de la fraction jusque là irréductible des Kel-Antassar.
Quant à la zone saharienne habitée par les Maures du Hodh, elle était visitée en 1898-99 par Coppolani qui, accompagné de M. Arnaud, parcourait tous les campements dispersés entre Kayes et Soumpi et obtenait la soumission des Idao-Aïch, des Oulad-Mbarek, des Oulad-Nasser, des Mejdouf, des Allouch, et de toutes les tribus maures répandues jusqu’à Tichit et Oualata. Il ne put cependant pénétrer à Araouâne, que traversa en 1900 le lieutenant Pichon, en revenant d’une reconnaissance à Bou-Djebiha, dans la région de Mabrouk.
IV. — L’organisation et la mise en valeur (1899-1911).
Au moment où allait s’achever le XIXe siècle, on pouvait considérer comme terminée la rude conquête des territoires qui forment la colonie actuelle du Haut-Sénégal-Niger. Il ne restait plus qu’à préciser l’occupation du pays, à supprimer les derniers éléments de trouble, à réprimer çà et là de petites révoltes locales, et surtout à compléter l’organisation administrative et politique de la colonie, dont les bases avaient été jetées déjà par le général de Trentinian d’une façon remarquable et solide, ainsi qu’à poursuivre avec ténacité la mise en valeur d’une conquête si chèrement achetée. Ce fut l’œuvre de M. Ponty, depuis la fin de l’année 1899 jusqu’en 1908, et c’est encore celle à laquelle se dévoue M. Clozel depuis cette dernière date.
Un décret du 17 octobre 1899 supprima le Soudan Français en tant que colonie autonome. La zone sud fut répartie entre la Guinée Française, la Côte d’Ivoire et le Dahomey ; les pays du haut Sénégal, du Sahel et du haut Niger furent rattachés à la colonie du Sénégal, avec un délégué résidant à Kayes et chargé de l’administration directe de ces régions ; enfin les provinces de Tombouctou et de la Volta formèrent deux territoires militaires[377] placés chacun sous le commandement d’un officier supérieur relevant du gouverneur général. Ce dernier conservait l’administration directe de la colonie du Sénégal proprement dite ; son représentant à Kayes, chargé de l’administration des « Territoires du haut Sénégal et du moyen Niger », fut M. Ponty, ancien collaborateur des généraux Archinard et de Trentinian.
Trois ans après, le décret du 1er octobre 1902 réorganisait sur de nouvelles bases le Gouvernement général et reconstituait à peu près l’ancien Soudan Français — moins les cercles réunis aux colonies côtières — sous le nom de « Territoire de la Sénégambie et du Niger » ; le délégué de Kayes devenait permanent et relevait du gouverneur général, lequel était désormais distinct du gouverneur du Sénégal et avait sa résidence à Dakar et non plus à Saint-Louis.
Enfin un décret du 18 octobre 1904 faisait de l’ancien Soudan Français, dénommé cette fois Haut-Sénégal et Niger, une colonie analogue aux autres colonies du groupe, transformait le délégué de Kayes en lieutenant-gouverneur et plaçait sous son autorité les commandants des territoires militaires.
Fort heureusement pour l’avenir du Soudan, ces multiples transformations n’affectèrent que la forme extérieure de l’administration du pays ; ses destinées demeurèrent confiées, sous des titres divers, à M. Ponty qui, de 1899 à 1908, fut le véritable gouverneur de la colonie, pour être remplacé, lors de sa nomination au poste de gouverneur général, par M. Clozel[378], lequel transféra le chef-lieu de la colonie de Kayes à Koulouba, près Bamako.
Les seuls points noirs qui se dressaient encore à l’horizon politique au début du XXe siècle étaient la turbulence des Lobi, l’opposition latente des Tombo et la résistance de quelques fractions de nomades (Touareg et Kounta).
Nous avons vu tout à l’heure qu’un poste fut fondé à Gaoua en 1901-02 : à partir de cette date, sans que l’on puisse dire que la soumission des Lobi soit absolument parfaite, on a pu administrer leur pays sans incident réellement grave.
En ce qui concerne les Tombo, ce n’est que récemment que notre autorité put être définitivement établie dans la région montagneuse qui s’étend en arrière de Bandiagara : à la suite d’hostilités sans cesse renaissantes, le hogon de Pesséma dut être arrêté en 1908 et interné à Nioro ; la révolte continuait cependant à couver dans certains villages : l’administrateur d’Arboussier fut attaqué en 1909 dans les gorges de Pélinga et, un peu plus tard, l’adjoint des affaires indigènes Veyres était assassiné au cours d’une tournée ; le commandant Cazeaux fut chargé en 1909-10 d’une colonne de répression au cours de laquelle il fut grièvement blessé, mais qui se termina par la pacification complète du pays, l’évacuation, par les indigènes jusque là insoumis, de leurs repaires de la montagne et la création du poste de Sangha. En septembre 1910, le gouverneur Clozel visita toute la région qui s’était insurgée l’année précédente et y ramena définitivement le calme.
Quant aux Touareg, les derniers récalcitrants sont venus peu à peu à nous. C’est ainsi qu’en 1903 Firhoun, chef des Oulmidden de la région nigérienne, faisait sa soumission au lieutenant-colonel Dagneaud. Notre ennemi le plus tenace, Abiddine, se livra en 1909 à des razzias sur nos protégés, avec la complicité des Kounta de sa famille et de quelques fractions d’Irréghanaten dissidents ; battu enfin à une centaine de kilomètres au Nord de Mabrouk, au combat d’Achourat, où périt le capitaine Grosdemange (novembre 1909), il s’enfuit au Tafilelt. En s’y rendant, il fut attaqué par nos troupes du Touat, qui lui infligèrent une nouvelle défaite. La partie saharienne de notre domaine soudanais paraît maintenant aussi tranquille et paisible que peut l’être une région désertique propice aux lointaines randonnées et de surveillance difficile ; en tout cas, les incidents qui pourraient s’y produire encore ne sauraient plus guère avoir que l’importance d’actes de brigandage isolés.
Carte 20. — La conquête du Soudan français.

Delafosse Planche XXIX
Cliché Fortier Fig. 57. — Mopti, la Maison des Passagers.

Cliché Froment Fig. 58. — Bantchandé, roi des Gourmantché.
