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Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3)

CHAPITRE XII

Reading edition

L’empire mandingue de Samori (XIXe siècle).

L’empire de Samori n’eut jamais l’extension de celui d’El-hadj-Omar ; il n’en eut pas non plus la durée. Il semble que les qualités de Samori, en tant qu’organisateur, étaient inférieures à celles d’El-hadj-Omar, mais il semble d’autre part que l’habileté guerrière du premier fut plus considérable que celle du second. En tout cas, les conditions dans lesquelles opérèrent ces deux grands conquérants soudanais de l’époque contemporaine étaient fort différentes, et il est essentiel de se les rappeler si l’on veut établir entre eux une comparaison.

El-hadj-Omar était un musulman instruit, qui avait beaucoup voyagé, avait vécu à la cour de souverains puissants, tels que les sultans du Bornou et de Sokoto, avait visité des villes telles que Le Caire et La Mecque, avait vu de près les Français du Sénégal et s’était entouré de gens, tels que Samba Ndiaye, formés à notre école. Samori au contraire était ignorant et illettré[320] ; il ne fut jamais en relations directes avec d’autres pays que les contrées du Soudan où se déroula sa fortune et, s’il reçut quelquefois la visite d’Européens, il n’avait jamais visité leurs établissements et n’avait jamais vu la mer avant sa capture et son exil.

D’autre part, El-hadj-Omar, sauf sur les rives du Sénégal, ne fut aucunement gêné, dans la constitution de son empire, par l’action européenne et n’eut affaire qu’à des peuplades indigènes dont la plupart n’étaient aucunement organisées ou à des Etats également indigènes qui étaient arrivés à l’époque de la décadence et du démembrement, tandis que Samori, dès le début, vit ses ambitions contrecarrées constamment par les Français et dut passer sa vie à refaire ailleurs des conquêtes que notre armée lui enlevait au fur et à mesure : aurait-il eu la volonté et le pouvoir d’organiser solidement son empire que nous ne lui aurions pas laissé le temps de le faire. Si l’on veut bien observer qu’il trouva le moyen de résister pendant seize ans à nos colonnes et que, durant cette période de perpétuel qui-vive, il réussit à imposer son autorité sur un territoire qui n’eut jamais moins de 500 kilomètres de long sur 200 de large, la promenant des sources du Niger à la basse Volta Noire, et si l’on se souvient d’autre part qu’il suffit de trois années au général Archinard pour effacer de la carte d’Afrique toute trace de l’empire, déjà vieux de trente ans, fondé par El-hadj-Omar, on conviendra que la comparaison n’est pas entièrement défavorable à Samori.

D’un autre côté, il faut remarquer que ce dernier, au moins pendant la première moitié de son règne, opérait parmi ses compatriotes et incarnait en quelque sorte la résistance nationale opposée à l’occupation française, tandis qu’El-hadj et ses successeurs s’étaient taillé des royaumes en pays étranger et n’avaient jamais su se concilier l’amour ni la fidélité de leurs sujets. L’armée d’El-hadj, en dehors d’un noyau d’esclaves et de disciples dévoués corps et âmes à leur maître, était un ramassis de gens de toutes nationalités, sur lesquels El-hadj avait su prendre un ascendant personnel indéniable, mais qui ne servirent souvent qu’en rechignant ses fils et ses lieutenants. L’armée de Samori comptait bien aussi une quantité considérable de gens venus de partout, enrôlés volontaires qu’attirait l’espoir du butin ou captifs faits à la guerre et entraînés au métier militaire par leurs maîtres, mais elle comporta toujours un fort contingent de Mandingues et de Foulanké du Ouassoulou, compatriotes de Samori lui-même, parlant la même langue, ayant les mêmes mœurs et les mêmes traditions que le chef qui les menait au combat.

L’histoire de Samori intéresse moins exclusivement la colonie du Haut-Sénégal-Niger que celle d’El-hadj-Omar ; elle intéresse même plus la Guinée et la Côte d’Ivoire — dans leurs limites actuelles — que la colonie qui fait l’objet du présent ouvrage. D’un autre côté, l’histoire du conquérant mandingue est beaucoup plus intimement liée à celle de l’occupation française que l’histoire du conquérant toucouleur. Aussi n’en donnerai-je ici qu’un assez court résumé, en insistant seulement sur les faits qui concernent plus spécialement le Haut-Sénégal-Niger et en renvoyant, pour les détails, au volume que M. André Mévil a consacré au célèbre héros soudanais[321], volume que j’ai d’ailleurs fortement mis à contribution, ainsi qu’au chapitre XV de ce volume.

Samori Touré[322] naquit vers 1835, de parents obscurs, à Sanankoro près Bissandougou, dans la partie du Ouassoulou avoisinant le Milo (Guinée Française). Vers 1870, il s’imposa comme chef à Bissandougou, prit Sanankoro et s’y installa. De 1874 à 1877, il s’empara du Sangaran et de quelques cantons voisins à cheval sur le haut Niger, entre le Tinkisso et le Milo. En 1880, il s’intitula amir-el-moumenîn[323] et prêcha la guerre contre les infidèles. Bientôt il franchit le Niger en aval de Siguiri et établit son autorité sur Kangaba et l’Est du Manding, ainsi que sur les cantons banmana de la rive droite (Safé, Guitoumou — ou Djitoumou — et Méguétana), où il fit de nombreux captifs. Puis il menaça Niagassola, à 120 kilomètres de notre fort de Kita qui venait d’être fondé. Le colonel Borgnis-Desbordes, ayant inutilement cherché à entrer en pourparlers avec lui par l’intermédiaire du lieutenant indigène Alakamessa, engagea les hostilités au début de 1882, en allant au secours de Kéniéra, sur la rive droite du Niger (à l’Est-Sud-Est de Siguiri), que Samori assiégeait ; ce dernier prit la fuite, mais son frère Fabou attaqua le colonel comme il repassait le Niger et le harcela presque jusqu’à Kita.

Le 1er février 1883, Borgnis-Desbordes fondait le poste de Bamako, après avoir été attaqué à Daba par les Banmana, sur la route de Kita à Bamako. Peu après, Fabou s’avançait vers le Nord jusqu’à Sibi et coupait la ligne de ravitaillement de Kita à Bamako, tandis que d’autres bandes de Samori détruisaient la ligne télégraphique et arrivaient le 1er avril à 4 kilomètres au Sud de Bamako, au confluent de l’Oyako et du Niger. Le colonel Borgnis-Desbordes engagea l’attaque en cet endroit le 5 avril, avec 400 hommes contre 3.000 ; nos troupes, après avoir franchi l’Oyako, durent reculer, repasser le ruisseau et s’appuyer aux collines rocheuses qui viennent aboutir à sa rive gauche. Après plus de huit heures d’un combat meurtrier, nos troupes, diminuées du dixième, durent rentrer à Bamako, où le capitaine Pietri amena un renfort de Kita. Le 12 avril, Borgnis-Desbordes réunit les hommes valides des deux effectifs, y ajouta 200 auxiliaires, retourna à l’Oyako, y retrouva Fabou et ses bandes et les mit en déroute ; le capitaine Pietri accentua cette déroute à l’aide d’une colonne volante.

Les instructions supérieures étant de ne pas s’engager trop avant, le colonel Boylève, en 1883-84, se contenta de surveiller la ligne des postes, au Sud et à proximité de laquelle se tenaient les avant-gardes de Samori.

En 1884-85, le commandant Combes repoussa les bandes avoisinant Bamako sur la rive droite du Niger, qu’il franchit à Kangaba, puis installa un poste provisoire à Niagassola. Samori envoya attaquer ce poste, que commandait le capitaine Louvel ; ce dernier se porta au devant de l’ennemi, qu’il rencontra au Sud de Niagassola, sur la route de Siguiri, près de Nafadié, au passage difficile de la rivière Komodo. Malinké-Mori, frère de Samori, attaqua vigoureusement le détachement Louvel, au moment où celui-ci s’engageait dans un ravin boisé, mais fut mis en déroute ; Louvel revint sur Nafadié, où il fut attaqué le lendemain par 3.000 sofa qui, ne pouvant prendre d’assaut le fortin provisoire construit à la hâte, en firent le blocus. Le commandant Combes, averti, vint de Koundian par Niagassola et arriva, le 10 juin 1885, à Nafadié, qu’il dégagea. Combes et Louvel se replièrent sur Niagassola, harcelés par les sofa de Malinké-Mori et passant au travers des bandes de Fabou qui cherchaient à les couper de ce dernier point. Les soldats de Samori considérèrent cette marche de nos troupes comme une fuite et, voulant dire que nous avions peur et refusions le combat, ils crièrent aux tirailleurs : Al tarha bôké Niagassola ! « Allez vous soulager à Niagassola ! » (injure demeurée longtemps fameuse parmi nos troupes indigènes).

Fin 1885, le lieutenant-colonel Frey avait à repousser 10.000 sofa établis sur la rive gauche du Bakhoy, sous le commandement de Malinké-Mori qui s’était avancé jusqu’à 30 kilomètres de Bafoulabé, tandis que Fabou tentait de pénétrer dans le Birgo pour prendre Kita entre deux feux et que le lieutenant Péroz était assiégé dans Niagassola. Le lieutenant-colonel Frey, ayant quitté Toukoto le 28 décembre 1885, arriva le 16 janvier 1886 à Galé, que Malinké-Mori venait d’abandonner en l’incendiant ; il le poursuivit au delà de Nafadié[324], à l’Ouest de Niagassola, l’atteignit par surprise, dans la nuit du 17 au 18, près de la rivière Farako ou Fatako, et le mit en déroute.

Samori fit alors demander la paix : Frey répondit qu’il exigeait, pour l’accorder, que tous les sofa se retirassent sur la rive droite du Niger ; Oumar-Diêli, l’envoyé de Samori, donna aussitôt des ordres pour que les chefs de bandes opérant dans le Bouré et le Manding évacuassent la rive gauche. A la demande de Samori, Frey envoya auprès de ce dernier une mission composée du capitaine Tournier, du capitaine indigène Mahmadou Racine, du lieutenant Péroz et de l’interprète Alassane, et chargée de proposer un traité reconnaissant à la France tous les pays de la rive gauche du Niger à partir du confluent du Tinkisso jusqu’à Niamina ; Samori signa le traité qu’on lui proposait et, comme preuve de sa bonne foi, confia à la mission son fils Kièoulé-Karamoko, qui fut emmené en France et rejoignit ensuite son père[325].

Le traité de 1886 ne fut pas ratifié à Paris et, en 1887, le capitaine Péroz fut envoyé à Bissandougou pour proposer à Samori un autre traité, étendant les droits de la France sur la rive gauche du Niger jusqu’aux sources du Tinkisso et établissant le protectorat français sur les Etats de Samori : ce dernier signa ce traité le 25 mars 1887. L’empire de Samori ainsi délimité se composait à peu près du Ouassoulou et était borné à l’Est par le royaume de Sikasso, au Nord par le royaume de Ségou et nos possessions, à l’Ouest par le Fouta-Diallon.

La même année, Samori entrait en guerre avec Tièba[326], roi de Sikasso, et mettait le siège devant cette ville. Il avait demandé au commandant supérieur du Soudan un canon et des renforts et crut que le lieutenant Binger, qui commençait à cette époque son célèbre voyage, était chargé de les lui amener. Détrompé par cet officier lui-même, il ne l’en reçut pas moins bien ; le lieutenant Binger demeura longtemps dans le camp de l’almami, devant Sikasso, mais ne put déterminer Samori à abandonner une lutte sans issue. Celui-ci y aurait peut-être renoncé, mais il avait juré, en quittant Bissandougou, de rapporter la tête de Tièba, et il n’osait pas manquer à son serment. Le siège de Sikasso dura 16 mois (mai 1887 à août 1888) et coûta à Samori nombre d’hommes, mais finalement l’almami dut lever son camp et s’en retourner bredouille.

En mai 1889, des sofa de Samori firent des incursions sur la rive gauche du Niger, en violation du traité de 1887, que l’almami d’ailleurs nous renvoya, furieux que nous ne l’ayons pas aidé dans sa lutte impuissante contre Tièba et que nous soyons entrés en pourparlers avec ce dernier pour le gagner à notre cause. Samori prétendait, avec quelque apparence de raison, qu’aux termes mêmes du traité de 1887 Sikasso et ses dépendances, étant sur la rive droite, faisaient partie de ses propres Etats.

Au début de 1891, le colonel Archinard passait le Niger au Sud de Siguiri et entamait les opérations du côté de Kankan et de Bissandougou, qu’il occupait. Au commencement de l’année suivante, le lieutenant-colonel Humbert continua à opérer dans les mêmes régions et occupa Kérouané et Sanankoro, sans arriver pourtant à pouvoir ruiner la puissance de Samori. Le colonel Archinard, revenu au Soudan comme gouverneur en fin 1892, confia au lieutenant-colonel Combes le soin de poursuivre la lutte ; Combes réussit à déloger les troupes de Samori du Kouranko et de la vallée du Milo, les chassa vers le Sud-Est au delà d’Odienné et fonda les postes de Farana et de Kissidougou.

En 1893, Samori, secondé par l’armée du chef d’Odienné, vint assiéger Ténétou et Bougouni, qui se rendirent à lui au moment où le lieutenant-colonel Bonnier arrivait à leur secours (novembre 1893) ; Bonnier poursuivit l’almami au Sud de Bougouni, mais dut abandonner l’opération commencée pour marcher sur Tombouctou.

C’est alors que Samori s’empara de la région comprise entre Kong et Bondoukou (1894-95) et s’y installa. En 1896-97, ses bandes firent une réapparition sur les territoires qui constituent aujourd’hui le Haut-Sénégal-Niger, sous la direction de son fils préféré Sarankièni-Mori, qui opéra des razzias — souvent malheureuses du reste — dans les pays birifo et dagari du cercle actuel de Gaoua ; c’est là qu’il rencontra et extermina, près de Dokita, le détachement anglais du lieutenant Henderson : cet officier, fait prisonnier par Sarankièni-Mori, fut envoyé par celui-ci à son père à Dabakala (mars 1897) ; Samori le relâcha et le fit reconduire sur les bords de la Volta, où il fut recueilli par une reconnaissance du capitaine Scal.

Le capitaine Braulot, au retour d’une mission chez Babemba qui commençait à nous donner de sérieuses inquiétudes, fut envoyé par Bobo-Dioulasso et Lorhosso en vue d’occuper Bouna, que Samori avait accepté de nous rétrocéder ; cet officier était accompagné du lieutenant Bunas et du sergent Myskiewicz : les trois Européens furent tués près de Bouna, le 20 août 1897, par l’armée de Sarankièni-Mori. Ce massacre décida l’autorité supérieure à en finir avec Samori et des opérations eurent lieu en 1898 dans le Nord de la Côte d’Ivoire actuelle : les commandants Caudrelier et Pineau rabattirent l’almami vers le Sud-Ouest sur le haut Cavally ; il fut arrêté dans sa fuite par divers détachements opérant sous le commandement du lieutenant-colonel Bertin, puis du commandant de Lartigue, et fut pris, le 29 septembre 1898, à Guélémou, près de la route actuelle de Touba à Danané, par une reconnaissance dirigée par les capitaines Gouraud et Gaden.

Samori fut amené à Saint-Louis par Nafadié, Niagassola, Kita et Kayes ; à Saint-Louis, il tenta de se suicider en se donnant un coup de couteau, mais ne réussit qu’à se blesser légèrement. Puis il fut déporté au Gabon avec son fils Sarankièni-Mori, son conseiller Morifing-Dian et sa femme Sarankièni, et mourut à Njolé, sur l’Ogôoué, en 1900, à l’âge de 65 ans environ.

Samori avait surtout donné ses soins à l’organisation de son armée : celle-ci comprenait d’abord une sorte de garde d’élite à cheval, formée des fils, neveux et petits-fils de l’almami et de quelques autres jeunes gens de grandes familles, puis un certain nombre de bataillons d’infanterie dont chacun était commandé par un fils ou un cousin de Samori ou encore par l’un de ses serfs ou esclaves préférés. En outre, de nombreuses bandes d’auxiliaires, à pied ou à cheval, étaient recrutées selon les besoins ou les facilités du moment.

Les soldats étaient pour la plupart enrôlés très jeunes et servaient d’abord comme palefreniers et domestiques sous le nom de bilakoro (enfants vêtus d’une simple pièce d’étoffe ou bila) ; devenus koursitigui, c’est-à-dire en âge de porter la culotte (de 12 à 15 ans), ils recevaient des fusils et accompagnaient au combat les soldats réguliers, non pas tant pour prendre part eux-mêmes à l’action que pour assister les réguliers, porter leurs bagages, les aider à charger leurs fusils et les ramener au camp lorsqu’ils étaient blessés. Les réguliers, véritables soldats, portaient le nom de sofa (littéralement « père du cheval »), non pas qu’ils fussent nécessairement des cavaliers, mais parce qu’ils avaient commencé, comme je viens de le dire, par exercer le métier de palefrenier.

Les sofa étaient armés soit de fusils à pierre, soit de fusils à piston, soit d’armes perfectionnées de systèmes divers : ces dernières provenaient, soit d’achats faits aux comptoirs du Sierra-Leone, du Libéria ou du Sénégal, soit de prises opérées sur des détachements européens, soit — pour une assez large part — de fusils transformés ou fabriqués, sur le modèle de nos Gras ou de nos Kropatchek, par les forgerons que Samori traînait partout avec lui.

Carte 18. — L’empire de Samori.

Illustration from Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire

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