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Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3)

CHAPITRE X

Reading edition

Les empires banmana de Ségou et du Kaarta (XVIIe au XIXe siècles).

I. — L’empire de Ségou (1660-1861).

1o Les origines. — A partir du XIIIe siècle sans doute[269], les Banmana, descendant les vallées du Niger et du Bani, firent leur apparition dans les pays situés à l’Est de Ségou et peu à peu, soit en occupant des contrées jusque là désertes, soit en se mélangeant à des Mandingues, des Sénoufo et des Bobo et en les absorbant progressivement, ils arrivèrent à former la majorité de la population dans ces provinces de l’empire de Mali voisines de Dienné dont Sa’di nous a donné une description sommaire : le Sibiridougou, le Bendougou et le Karadougou. L’un de leurs clans principaux, celui des Kouloubali, s’était établi dans la région comprise entre Barouéli et la rive droite du Niger et, vers l’an 1600, le chef de ce clan, nommé Kaladian, se fixa à Markadougouba, près et en aval du poste actuel de Ségou ; comme les autres villages de la contrée, Markadougouba faisait encore partie, au moins théoriquement, de l’empire de Mali, mais il était alors placé sous la dépendance effective de Dienné, qui venait de se soumettre aux Marocains.

Vers 1620, Kaladian mourut ; l’un de ses fils, Notémé, demeura à Markadougouba ; un autre, appelé Danfassari, établit sa résidence à Ségou-koro et y jeta les bases d’un Etat indépendant. Souma, fils de Danfassari, succéda à son père et réussit à étendre son autorité sur tous les villages peuplés de Banmana qui se trouvaient compris dans le triangle Ségou-Barouéli-Garo ; il régna sans doute de 1645 à 1660 environ, et eut pour successeur son fils Fotigué, dit Biton, véritable fondateur de l’empire de Ségou.

2o Dynastie des Kouloubali (1660-1740). — Biton Kouloubali transforma en un Etat puissant le petit royaume fondé par son grand-père. Son avènement doit se placer entre 1660 et 1670. A cette époque, ainsi que nous l’avons vu au chapitre précédent, l’autorité des pachas de Tombouctou était devenue bien précaire et, comme ils avaient trop à faire en se contentant de lutter pour maintenir leur pouvoir, ils ne pouvaient plus envoyer de troupes pour soutenir leurs caïds ; aussi le caïd de Dienné, comme les autres, n’exerçait plus son commandement que dans les environs immédiats de sa résidence. Comme, d’autre part, l’empire de Mali n’avait pu se relever des coups que lui avaient portés les askia de Gao durant le XVIe siècle, les Banmana jouissaient d’une réelle indépendance de fait et il était facile à un chef entreprenant comme Biton de créer à son profit un nouvel empire soudanais. Il le fit avec une célérité et un succès remarquables.

Cependant l’empereur de Mali, Mama-Maghan Keïta[270], effrayé du prestige naissant de Biton, voulut l’anéantir à ses débuts et il passa sur la rive droite du Niger à la tête de tout ce qu’il avait pu recruter en fait de troupes, pour aller attaquer Ségou-koro. Biton fit entourer d’un mur sa capitale, y construisit une sorte de forteresse et attendit l’ennemi de pied ferme. L’empereur de Mali vint mettre le siège devant la ville vers 1667, mais, au bout de trois ans, n’ayant pas réussi à obtenir le moindre avantage et se voyant abandonné du plus grand nombre de ses partisans, il se retira et reprit le chemin de sa résidence. Biton sortit alors de sa forteresse et poursuivit son adversaire jusqu’en face de Mali à peu près ; Mama-Maghan, acculé au fleuve, n’osa pas accepter le combat et fit la paix avec Biton, jurant de ne plus s’avancer désormais en aval de Mali, tandis que l’empereur de Ségou, de son côté, promit de ne pas aller, du côté d’amont, plus loin que Niamina (1669-1670). Ce serait à la suite de ce piteux échec que le souverain mandingue aurait abandonné sa résidence de Mali pour se reporter plus au Sud, à Kangaba, berceau de sa famille, ramenant ainsi l’empire de Mali aux proportions d’un simple petit royaume isolé.

Délivré ainsi de tout souci du côté du seul rival qu’il pouvait craindre, Biton songea à accroître sa puissance en asseyant son autorité sur les deux rives du Niger. Pour atteindre ce but, il voulut d’abord se constituer une armée solide et toute à sa dévotion, et voici le procédé qu’il employa : lorsqu’un criminel était condamné à une amende, Biton payait cette amende de ses propres deniers et le criminel devenait de droit son esclave ; s’il s’agissait d’un condamné à mort, Biton le graciait, avec un résultat identique ; lorsqu’un de ses sujets ne pouvait arriver à acquitter son impôt, le monarque libérait le contribuable insolvable de sa dette envers l’Etat à condition qu’il se constituât son esclave ou — s’il était trop âgé — qu’il mît un de ses fils à la disposition du souverain. Quel que fût le cas, l’homme ainsi privé de sa liberté individuelle devenait la chose de l’empereur, prenait le nom de ton-dion, c’est-à-dire « esclave de la compagnie réglementée » ou « esclave de la loi, captif légal », et était immédiatement enrôlé sous les drapeaux. Les tondion formèrent ainsi une sorte de garde impériale dont le souverain était le véritable maître ; peu à peu, leur nombre s’accroissant par des engagements volontaires, ils constituèrent une réelle armée permanente, divisée en plusieurs compagnies dont les chefs furent d’abord les premiers tondion et ensuite leurs descendants[271].

Après avoir organisé ainsi son armée, Biton voulut aussi se créer une flottille et un corps d’ingénieurs et, pour cela, militarisa les Somono. Ceux-ci n’étaient pas encore très nombreux ; l’empereur leur donna une grande quantité d’esclaves, en leur enjoignant d’apprendre à ces derniers l’art de construire les pirogues et de les diriger et celui de capturer le poisson. Ces esclaves furent d’ailleurs traités sur le même pied que les hommes libres, mais, en échange, ils devaient acquitter un impôt en cauries, fournir un contingent à l’armée, construire et entretenir les enceintes des villes fortifiées, faire le service des courriers impériaux et des passages et transports de troupes. D’autre part, les Somono reçurent le monopole de la navigation et de la pêche sur le Niger et Biton leur reconnut le droit de percevoir pour eux-mêmes les taxes de passage et de transport des particuliers.

Cependant ce conquérant doublé d’un organisateur remarquable avait des instincts de despote : il persécuta cruellement ceux de ses compatriotes qui n’appartenaient pas au même clan que lui ; beaucoup parmi ces derniers (Taraoré et Diara notamment), comme aussi parmi les Kouloubali de la branche aînée, dits Massassi[272], quittèrent la région de Ségou, franchirent le Niger et allèrent s’établir dans des pays que Biton n’avait pas annexés à son empire, en vertu, sans doute, de la convention passée entre lui et l’empereur de Mali (Bélédougou, Kaniaga, Niamala, Kaarta) : ce fut là l’origine du second empire banmana, dit du Kaarta ou des Massassi, dont je retracerai l’histoire un peu plus loin.

Une fois maître d’une armée et d’une flottille sérieuses, Biton assit solidement son autorité sur la rive droite du Niger, vainquit et chassa sur l’autre rive les Kouloubali-Massassi qui ne le voulaient pas reconnaître pour chef, réprima les révoltes des Soninké récalcitrants commandés par Mama Fofana et Boulé Kané, étendit son rayon d’action vers l’Est sur les deux rives du Bani et vers le Nord-Est jusqu’aux faubourgs de Dienné, englobant dans son empire les anciennes provinces mandingues du Sibiridougou, du Bendougou et du Séladougou et faisant de San le siège d’un gouvernement provincial qui releva directement de Ségou. Puis, franchissant le Niger, il annexait les pays compris entre ce fleuve et le Kaniaga, battait au Bélédougou les chefs Konionmassa et Sama, et s’emparait de la province de Sana ou Sansanding et de celle du Karadougou, qui se trouvait à cheval sur les deux rives du Niger. Poussant plus loin encore, il attaquait les Massassi à Sountian, près Mourdia, tuait leur chef Foulikoro, et ensuite ne tardait pas à conquérir tout le Bagana et à imposer sa suzeraineté au royaume peul du Massina et jusqu’à Tombouctou. Dès 1670, il faisait la loi depuis cette dernière ville jusqu’à Niamina et nous avons vu qu’en 1671 il fut de taille à effrayer le sultan du Maroc Er-Rachid et à refuser de lui livrer la personne de Ali-ben-Haïdar. Ses Etats ainsi constitués, Biton les partagea en 60 districts, dont il confia le commandement à 60 de ses meilleurs tondion.

J’ai dit plus haut[273] que Biton s’était fait construire un palais par un architecte de Dienné : Mage aperçut en 1864 les ruines de ce palais à Ségou-koro. Ce monarque régna de 1660 environ à 1710 ; il mourut du tétanos, après s’être blessé au pied en marchant accidentellement sur une pointe de fer.

Il eut comme successeur son fils aîné Dékoro ou Denkoro Kouloubali (1710-40), qui fut proclamé à Ségou-bougou, sa résidence habituelle du vivant de son père, et fonda ensuite Ségou-koura, près du Ségou actuel où se trouve le poste français[274]. Denkoro était fort cruel[275] ; les chefs des tondion, ayant gagné son esclave de confiance, nommé Bilali, parvinrent à se saisir de la personne de l’empereur pendant qu’il se baignait dans une chambre de son palais et le massacrèrent ainsi que la plupart de ses enfants et que Bilali lui-même. Puis ils élurent pour souverain un autre fils de Biton, nommé Ali[276] ; du vivant de son prédécesseur, ce dernier était allé faire un voyage à Tombouctou, s’y était converti à l’islamisme et avait même étudié l’arabe auprès d’un cheikh de la famille des Bekkaï : c’est de là qu’il avait rapporté son prénom musulman. Les Banmana et notamment les tondion, une fois dissipé l’enthousiasme qu’avait provoqué le remplacement du cruel Denkoro, virent avec un grand déplaisir à leur tête cet empereur qui appartenait à une religion détestée, semblait vouloir la propager parmi ses sujets et affectait d’interdire l’usage des boissons fermentées et le culte des génies. L’un des chefs militaires, surnommé Ton-mansa ou Ton-massa, c’est-à-dire « chef de l’armée régulière », disposant à sa guise d’un millier de tondion, mit à profit le mécontentement général ; avec un autre chef de tondion qui avait le commandement de la cavalerie et s’appelait Kaniouba-Niouma, il organisa un complot qui aboutit, quinze jours après l’avènement de Ali, au massacre de ce prince et de tous les membres de la famille impériale, à l’exception de deux filles (1740). Ces dernières furent sauvées par un ancien esclave de Biton nommé Ngolo Diara, originaire de Niola près Bogué (en face de Niamina), qui les fit conduire sur la rive droite du Bani[277].

3o Les tondion au pouvoir (1740-1750). — Ton-mansa, après l’assassinat de Ali Kouloubali, s’empara du pouvoir et installa sa capitale à Ngoï, à quelques kilomètres au Sud de Ségou, disant qu’il ne pourrait résider là où son ancien maître Denkoro avait été tué. Comme on lui fit remarquer que Ngoï manquait d’eau, il y fit creuser des puits et commença un canal qui devait amener à Ngoï les poissons du Niger. Les autres chefs des tondion, mécontents de ces projets grandioses, le tuèrent après trois ans de règne et élirent à sa place Kaniouba-Niouma (Kaniouba-le-Beau ou le-Bon), qui était, dit-on, d’origine peule et appartenait au clan des Bari ; ce Kaniouba régna également trois ans, après avoir chassé dans le Bendougou le fils de Ton-mansa et ses partisans, et fut remplacé par un de ses collègues Kafa-Diougou (Kafa-le-Laid ou le-Méchant), qui avait dirigé l’assassinat de Denkoro. Après un règne dont la durée est fixée aussi à trois ans par la tradition, Kafa-Diougou fut renversé et tué par Ngolo Diara, cet esclave qui avait sauvé les deux filles de Ali et qui, s’étant emparé du pouvoir, fonda la dynastie des Diara[278]

4o Dynastie des Diara (1750-1890). — Ngolo Diara avait une cinquantaine d’années lorsqu’il monta sur le trône ; il était né en effet du vivant de Biton, sans doute vers la fin du règne de ce prince, aux environs de 1700 ; son père Zan Diara, n’ayant pu acquitter l’impôt en mil dont il était redevable, avait dû, selon la règle, donner un de ses enfants à l’empereur et c’est ainsi que Ngolo, alors âgé de 8 à 10 ans environ, était devenu l’esclave de Biton.

Ngolo ne fut, au début de son règne, qu’un chef de parti : il eut à lutter contre les tondion, qu’il voulait écarter du pouvoir, notamment contre l’un de leurs chefs nommé Sandyi, qu’il fit tuer près de Ségou-koro, et aussi contre les Kouloubali, qui le considéraient comme un usurpateur. Ne se sentant pas en sécurité à Ségou-koura, il transporta sa résidence un peu plus en aval, dans un faubourg appelé Ségou-Sikoro qu’il fortifia, dont il fit sa capitale et qui fut depuis celle de tous ses successeurs. Enfin, après quatre ans d’efforts et de guerres civiles, il réussit à se faire reconnaître définitivement comme empereur ; c’est pour cette raison qu’on ne place généralement son avènement qu’en 1754, bien qu’il se soit emparé du pouvoir en 1750.

Il rétablit sur des bases solides la puissance de l’empire, un peu amoindrie sous les tondion, et réussit à réfréner les ambitions des chefs militaires. C’est de lui qu’entendit parler Jackson à Mogador en 1800 : les informateurs du consul anglais, qui ignoraient sa mort et le croyaient encore sur le trône, l’appelaient Wooloo[279], ajoutant qu’il possédait trois palais à Tombouctou et une résidence à Dienné ; à la même époque, et d’après la même source d’informations, les cadis et les fonctionnaires civils de Tombouctou étaient des descendants de Marocains (Arma), mais les fonctionnaires militaires étaient des Banmana.

Delafosse Planche XXIV

Cliché Paulin Fig. 47. — Vue prise au marché de Baguindé (Tombouctou).

Illustration from Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire

Cliché Paulin Fig. 48. — Vue d’ensemble du marché de Baguindé (Tombouctou).

Illustration from Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire

Ngolo avait réparti la province de Ségou en cinq cantons, à la tête de chacun desquels il avait placé l’un de ses fils : Niénékoro résidait à Ségou-koro, Makoro à Mbébala (en aval des quatre Ségou), Ntyi à Bambabougou ou Bamabougou (au commencement du coude de Sansanding), Diakili à Kéranion ou Kérango (au sommet du même coude) et Mamourou à Ségou-Sikoro, auprès de son père.

Les Peuls répandus entre le Niger et le Bani ayant cherché à secouer l’autorité de l’empereur banmana, ce dernier leur fit la guerre pendant huit ans et contraignit un grand nombre d’entre eux à quitter le pays et à se réfugier dans la partie orientale du Ouassoulou et notamment dans le Ganadougou (cercle actuel de Sikasso), où ils se mêlèrent aux Foulanké. Ntyi, fils de Ngolo, fut tué dans le Karadougou au cours de cette guerre contre les Peuls, qui étaient commandés par un nommé Sidi-Baba.

Ngolo fit deux expéditions contre les Mossi du Yatenga, dont l’empereur Kango avait fait périr cruellement des guerriers banmana mis à sa disposition précédemment par Denkoro ou par Ton-mansa. Repoussé lors de la première expédition (vers 1760), Ngolo retourna plus tard au Yatenga, pour réclamer à Kango des commerçants dioula qui avaient fui de Ségou à la suite d’une sorte de guerre civile et que l’empereur du Yatenga refusait de renvoyer chez eux ; il semble que cette seconde expédition ne fut pas plus heureuse que la première[280] ; en tout cas Ngolo contracta, au cours de cette colonne, une maladie dont il mourut avant d’avoir pu rejoindre sa capitale (1787). Ses restes, cousus dans la peau d’un bœuf, furent ramenés à Ségou par son armée et y furent enterrés en grande pompe. Il avait près de 90 ans lors de son décès et avait régné durant 37 ans, dont 33 ans de règne effectif.

L’aîné de ses fils survivants, Niénékoro ou Nianankoro, lui succéda. Mais il était à peine monté sur le trône que son frère Makoro, fils d’une captive de Ngolo, voulut s’emparer du pouvoir (1787). Niénékoro s’était installé à Ségou-koura et Makoro à Ségou-Sikoro : ces deux quartiers de Ségou furent transformés durant cinq ans en deux citadelles ennemies. Makoro fut d’abord battu par le Soninké Béma, qui commandait l’armée de Niénékoro et maniait très habilement la lance ; alors, afin d’augmenter le nombre de ses partisans, il fit main basse sur le trésor impérial et le distribua à tous ceux qui vinrent lui offrir leurs services. Ce que voyant, Niénékoro fit appel à Dassé Kouloubali, alors empereur du Kaarta, lequel vint camper à Niamina et exigea, pour prix de son alliance, que Niénékoro lui remit le crâne de son aïeul Foulikoro, qui avait été tué par Biton[281] ; Niénékoro accepta cette condition, mais Béma lui ayant fait observer qu’il ne pouvait livrer ce crâne, attendu que les talismans de son père Ngolo étaient renfermés dedans, Niénékoro prit un crâne quelconque et le fit remettre à Dassé, en disant à ce prince que c’était celui de Foulikoro. Dassé fut dupe ou fit mine de l’être, accepta le crâne, et retourna au Kaarta en promettant à Niénékoro qu’il viendrait à son secours quand il le faudrait. Cependant les gens de Makoro gagnèrent Béma à la cause de leur maître en lui donnant une partie de l’or qu’ils avaient reçu de ce dernier, et il fut décidé entre les chefs des deux armées que, lorsqu’on livrerait bataille, les fusiliers des deux camps tireraient à blanc. Une fois cette chose convenue, Makoro envoya ses troupes contre Ségou-koura : l’armée de Niénékoro les reçut à coups de fusils non chargés[282], mais elles firent mine de s’enfuir, attirant Niénékoro à Diofina, au Sud de Ségou-koro ; une bande de guerriers postés là à l’avance prit Niénékoro par le revers, s’empara de lui et le conduisit à Makoro, qui le fit mettre aux fers et le laissa, dit-on, mourir de faim (1792).

Ensuite Makoro se fit proclamer empereur de Ségou sous le nom de Mosson ou Monson Diara, et régna de 1792 à 1808[283].

Dassé arriva en face de Ségou alors que tout était fini. Il chercha à faire croire à Monson que son retard était voulu et qu’il avait désiré la défaite de Niénékoro, et, pour se payer de son abstention dans la lutte, il ne proposa rien moins à Monson qu’une sorte de suzeraineté du Kaarta sur l’empire de Ségou. Monson rejeta ces propositions avec hauteur et partit en guerre contre Dassé. Son principal objectif fut la conquête du Bélédougou, qu’il réussit, sinon à annexer, au moins à piller de fond en comble ; au cours de cette guerre, il ravagea en particulier Gana, Touba-koro et d’autres villages de la région où se trouve aujourd’hui Banamba, tandis que son frère utérin Nkoro-Ntyi étendait l’autorité de l’empire de Ségou sur la contrée comprise entre Niamina et Bamako. Monson voulut même attaquer le Kaarta et pénétra dans le Fouladougou, mais il fut arrêté à Bangassi (à l’Est-Nord-Est de Kita) par le chef de cette ville, nommé Séri Noumoukiè, qui l’obligea à battre en retraite.

Plus tard, des Maures ayant enlevé des bœufs dans un village banmana dépendant de Ségou et les ayant vendus à un chef du Kaarta qui refusa de les rendre à leurs propriétaires, Monson, prenant prétexte de la circonstance, se transporta en plein Kaarta avec une forte armée et vint attaquer Guémou (au Sud de Nioro sur la route de Badoumbé), qui était alors la capitale de l’empire du Kaarta et la résidence de Dassé. Ce dernier prit peur, s’enfuit de Guémou et, passant par Dioka (sur la route de Nioro à Kayes), alla s’enfermer dans Guidingouma, chef-lieu du Guidimaka, qu’il fortifia à la hâte. Monson ravagea tout le Kaarta, puis vint mettre le siège devant Guidingouma, résolu à prendre la place par la famine ; n’ayant pu obtenir encore aucun résultat après deux mois de siège et voyant son armée harcelée sans cesse par les sorties des assiégés, l’empereur de Ségou fit demander 200 cavaliers à Ali, chef des Oulad-Mbarek, qui les lui refusa. Monson leva alors le siège de Guidingouma pour se porter contre Ali et prit la direction de Diara ; comme il arrivait dans les environs de Nioro, il apprit que Ali et ses Maures s’étaient enfuis vers le Nord et, n’osant pas les y poursuivre, il reprit le chemin de Ségou (1796).

Mungo-Park fut témoin, lors de son premier voyage, d’une partie de ces luttes entre les empereurs de Ségou et du Kaarta ; l’attaque de Guémou par Monson eut lieu quatre jours après l’arrivée de l’explorateur à Diara, c’est-à-dire le 22 février 1796. Ce voyageur, qui avait été bien accueilli à Guémou par Dassé, se vit ensuite refuser l’accès de Ségou par Monson ; lors de son second voyage, en 1805, ce dernier prince l’autorisa à s’arrêter à Sansanding pour y construire les embarcations avec lesquelles il devait descendre le Niger jusqu’à Boussa.

Monson passe pour avoir fait en 1803 une expédition à Tombouctou et avoir pillé cette ville, pour punir les habitants de lui avoir refusé le tribut qu’ils devaient payer annuellement à l’empereur de Ségou.

Ce prince mourut dans son village de culture de Sirakoro (entre Ségou et Ngoï) et fut enterré à Ségou-Sikoro (1808).

Monson eut neuf fils qui régnèrent successivement après lui. Da, le premier (1808-27), fut contemporain de Sékou-Hamadou ; lorsque les disciples de ce dernier eurent tué le fils de l’ardo Hamadi-Dikko, celui-ci demanda du secours à Da, qui lui envoya une armée : nous avons vu au chapitre VIII quel avait été le sort de cette armée, dont l’envoi n’empêcha pas le triomphe de Sékou-Hamadou ni la fin de la suzeraineté de Ségou sur le Massina. Un an avant sa mort (1826), Da fit la paix avec le Kaarta, qui n’avait pas cessé depuis trente ans d’être avec Ségou sur un pied d’hostilités. C’est sous le règne de Da Diara que Mama Taraoré, gouverneur de San, chercha à s’affranchir de la tutelle de l’empire de Ségou : Da dirigea une expédition contre lui, s’empara de San après une assez vive résistance, mit le feu à la ville et remplaça Mama Taraoré par Mami Santara. Ce même prince fit également une expédition contre le Manding : remontant la rive droite du Niger, il traversa le fleuve en amont de Bamako et vint razzier Samayana. Il en fit une autre dans les dépendances orientales du Kaarta, mais fut repoussé par les Massassi.

Après Da régnèrent d’abord six de ses frères : Tièfolo (1827-39) ; Niénemba (1839-41) ; Kérango-Bé (1841-49), qui fit une expédition au Bélédougou[284] ; Nialouma-Kouma (1849-51) ; Massala-Demba (1851-54) et Touroukoro-Mari (1854-56). Ce dernier, ayant accepté d’entrer en pourparlers avec El-hadj-Omar et de se soumettre à lui, se vit en butte aux haines de sa famille et de ses sujets et fut assassiné par le huitième fils de Monson, Kégué-Mari ou Massala-Mari, qui, cependant, ne prit pas pour lui le pouvoir et le laissa au dernier des neuf frères, Ali Diara (1856-62).

Depuis l’avènement de Sékou-Hamadou au Massina (1810), ce dernier pays avait échappé, ainsi que Dienné et Tombouctou, à la tutelle des empereurs de Ségou, sans cependant que les rôles aient été renversés, quoi qu’en ait prétendu Hamadou-Hamadou lors de ses démêlés avec El-hadj-Omar : le Massina ne dépendait plus de Ségou, mais Ségou ne relevait pas davantage du Massina ; en réalité les deux Etats se trouvaient indépendants l’un de l’autre, tantôt sur le pied de guerre, tantôt sur le pied de paix. Sous les règnes de Tièfolo[285] et de ses cinq premiers successeurs, les Peuls firent de fréquentes incursions dans le Sarro ou Saro, le Séladougou et le Bendougou, sans pouvoir arriver à entamer les environs mêmes de Ségou. Mais lorsque, sous le règne de Ali Diara, un ennemi commun se fut dressé contre les Peuls et les Banmana en la personne d’El-hadj-Omar, déjà maître alors du Kaarta, les haines entre Hamdallahi et Ségou s’apaisèrent ; Hamadou-Hamadou et Ali se prêtèrent un mutuel concours pour se défendre contre la conquête toucouleure : peut-être cependant leur alliance manqua-t-elle souvent de toute la bonne foi désirable. En tout cas, ni Ali ni Hamadou ne surent en tirer tout le parti qui aurait pu en résulter et ils ne parvinrent pas à enrayer les conquêtes du chef toucouleur[286].

Vers la fin de 1859, Ali Diara, informé de l’approche d’El-hadj-Omar[287], implora le secours de Hamadou-Hamadou : ce dernier vint camper avec une armée sur la rive gauche du Niger, en face de Ségou, et proposa à l’empereur banmana son alliance complète, à condition que Ali se fit musulman et convertit son peuple à l’islam ; Ali fit alors élever une mosquée à Ségou, mais borna là son zèle de néophyte malgré lui ; satisfait en apparence de cette manifestation, Hamadou-Hamadou retourna au Massina avec son armée en promettant de revenir lorsque le besoin s’en ferait sentir. L’occasion ne tarda pas à naître : en avril 1860, El-hadj, grâce à son artillerie et malgré des pertes très sérieuses, s’emparait de la forteresse banmana d’Oïtala (sur la rive gauche du Niger, au Nord-Ouest de Ségou), où le gros de l’armée de Ali s’était concentré sous le commandement de Tata, fils de l’empereur. En mai, le conquérant toucouleur entrait à Sansanding, d’où il menaçait Ségou. Hamadou-Hamadou envoya alors par la rive droite une colonne de 14.000 hommes, dont 8.000 cavaliers, 5.000 fantassins armés de lances et de flèches et 1.000 fusiliers, sous le commandement de son oncle Ba-Lobbo, dans le but de reprendre Sansanding et de protéger Ségou. Cette armée vint camper d’abord à Koni, à 40 kilomètres en aval de Sansanding ; les guerriers du Massina s’occupèrent surtout de prosélytisme religieux : sur l’ordre de Ba-Lobbo, les Somono des bords du Niger, dont beaucoup étaient encore païens, brûlèrent leurs idoles, se convertirent en masse à l’islam et bâtirent des mosquées ; un grand enthousiasme régnait. Tout cela n’empêcha pas les deux armées réunies de Ali et de Ba-Lobbo d’être battues à Tio, en face de Sansanding, en janvier 1861.

Après sa défaite, Ali rentra à Ségou, d’où il s’enfuit du reste dès qu’il apprit l’arrivée d’El-hadj (10 mars 1861), pour aller se réfugier auprès de Hamadou-Hamadou. Celui-ci confia à l’empereur déchu une armée de 30.000 hommes, composée de Peuls et de Banmana et commandée par Ba-Lobbo ; Ali revint dans son pays avec cette troupe et campa à Kogou, à 8 kilomètres de Ségou qu’occupait déjà El-hadj ; après quatorze jours d’attente et un jour de combat, la formidable armée fournie par Hamadou fut mise en déroute, et Ali Diara se sauva à Touna, sur la rive droite du Bani. El-hadj ayant envoyé une colonne détruire Touna, Ali se réfugia au Massina, où il fut fait prisonnier en 1862 par le conquérant toucouleur ; celui-ci le fit mettre à mort l’année suivante.

Lorsque Ali eut été fait prisonnier, les débris de l’armée banmana se choisirent pour chef Kégué-Mari, ce frère de Ali qui s’était démis du pouvoir en faveur de celui-ci. Kégué-Mari, de 1862 à 1870 environ, continua avec ténacité et parfois avec succès la lutte contre les Toucouleurs, rendant souvent difficile à Ahmadou[288], qui remplaçait son père El-hadj à Ségou depuis 1862, l’exercice de son autorité ; il avait installé sa capitale à Touna, que les Banmana avaient réoccupé après le départ de la colonne envoyée par El-hadj contre Ali.

A sa mort, qui survint vers 1870, Kégué-Mari fut remplacé par un de ses neveux, Niénemba II, fils de Da, qui s’installa à Sambala (près Touna), et fut à son tour remplacé en 1878 par Mamourou. Ce dernier ne régna que sept jours et eut pour successeur Massatoma (1878-83) ; celui-ci, abandonnant en 1879 la rive droite du Bani, où ses prédécesseurs avaient conservé leur résidence habituelle pendant seize ans, se transporta sur la rive gauche, à Moribougou (cercle actuel de Dienné), où il mourut. Karamoko lui succéda de 1883 à 1887 et résida en divers endroits, entre Touna et Sama, allant même inquiéter Ahmadou jusque sous les murs de Ségou.

Cependant, malgré leur situation précaire, les derniers descendants de Ngolo Diara trouvaient matière à disputes au sujet de l’exercice du commandement : Karamoko, ne pouvant s’entendre avec ses cousins Togoma et Monson, fils de Tièfolo, les fit empoisonner ; lui-même fut empoisonné peu après à Farako (au Sud-Est de Sansanding) par Ntô, frère de Monson, et remplacé par son propre frère Mari[289], en 1887.

Trois ans après, le colonel Archinard mettait en fuite Madani, successeur d’Ahmadou à Ségou depuis 1884, entrait en vainqueur dans l’ancienne capitale banmana le 6 avril 1890 et rétablissait le 11 avril Mari Diara sur le trône de ses pères, avec un officier français (le capitaine Underberg) comme résident en vue d’exercer notre protectorat ; Mari, n’ayant manifesté sa reconnaissance qu’en organisant un complot dans le but de massacrer l’officier français et ses tirailleurs, fut fusillé le 29 mai de la même année sur l’ordre du capitaine Underberg : ainsi périt le dernier empereur de Ségou, mais en réalité l’empire de Ségou avait pris fin en 1861, le jour de l’entrée d’El-hadj-Omar dans la capitale banmana[290].

II. — L’empire du Kaarta ou des Massassi (1670-1854).

Nous avons vu que le clan des Kouloubali, dès le début de sa formation entre le Bani et le Niger, s’était divisé en deux fractions : d’une part les descendants de Baramangolo, constituant la branche cadette mais détenant le pouvoir parce que leur ancêtre avait, le premier, posé ses pieds sur la rive gauche du Bani[291], de l’autre les descendants de Niangolo ou Massassi, qui représentaient la branche aînée. Ceux-ci avaient d’abord accepté sans trop de difficultés leur situation inférieure, mais lorsque Biton voulut transformer les droits sur le sol de la branche cadette en un joug tyrannique, les Massassi se révoltèrent et, moitié par amour de l’indépendance, moitié par contrainte, ils traversèrent en masse le Niger et, se portant vers le Nord-Ouest, allèrent s’établir en majorité dans la province du Niamala ou Diamala, qui était formée de la partie septentrionale du Kaniaga et se trouvait à la limite orientale du Kaarta.

Leur exode commença peu après l’avènement de Biton, c’est-à-dire vraisemblablement entre 1665 et 1670. Les chefs de cet exode étaient deux frères, descendants de Niangolo, appelés Zié et Sarhaba ou Sa, ce dernier plus connu sous le nom de Sounsa. Le premier mourut probablement dès le début de la migration. Quant à Sounsa, il fixa sa résidence près de Mourdia et y fonda un village qu’il appela Sountian et qui fut la première capitale de l’empire des Kouloubali-Massassi, appelé communément empire du Kaarta (1670). Sounsa en effet, étendant peu à peu son autorité vers l’Ouest, ne tarda pas à soumettre les Mandingues, les Foulanké et les Soninké établis dans le Fouladougou, le Kaarta, le Gangaran et le Bambouk, tous pays qui s’étaient soustraits déjà à l’autorité des derniers empereurs de Mali ou ne relevaient plus d’eux que nominalement. Bientôt il se trouva à la tête d’un Etat considérable et puissant, qui menaçait du côté du Nord-Ouest le royaume diawara de Diara et inquiétait du côté de l’Est l’empire naissant de Ségou. Sounsa passe, dans les traditions indigènes, pour avoir donné à son territoire une forte impulsion agricole. Il laissa, dit-on, 67 garçons et 76 filles.

Il eut comme successeur Bemfa, l’aîné de ses fils (1690-1700). A Bemfa succéda son frère Foulikoro ou Foulakoro (1700-1709) ; ce dernier, au cours d’une expédition du côté du Niger, enleva dans un village dépendant de Ségou une fille de l’empereur Biton : furieux, celui-ci fit envoyer à Foulikoro un vêtement ensorcelé qui devait paralyser les moyens d’action de celui qui l’aurait revêtu, puis il alla mettre le siège devant Sountian ; par l’effet du vêtement magique ou autrement, Foulikoro ne fut pas de taille à résister ; Biton s’empara de Sountian, fit prisonnier Foulikoro, l’emmena à Ségou et là le fit décapiter, conservant sa tête pour en faire une sorte de talisman impérial (1709).

Sébé ou Sié, dit Sié-Banmana, frère de Foulikoro, avait réussi à s’échapper de Sountian au moment de la prise de cette ville par Biton et s’était réfugié au Fouladougou, du côté de Bangassi, où il fut rejoint par les débris de l’armée des Massassi. Il régna très longtemps, de 1709 environ à 1760. Ayant réussi à rassembler une troupe imposante, il quitta le Fouladougou, s’avança vers le Nord et vint dans le Diangounté, où il obtint du gouverneur diawara l’autorisation de fixer sa résidence. Ayant fondé là un village qui fut appelé Guémou[292], il en fit la capitale de l’empire du Kaarta reconstitué.

Sur ces entrefaites, le roi de Diara appela Sébé à son aide pour le soutenir contre les entreprises des Dabora qui, soutenus par les Maures Oulad-Mbarek, devenaient menaçants. Sébé saisit avec empressement cette occasion d’agrandir ses Etats et d’augmenter le nombre de ses femmes et de ses esclaves. Le gouverneur du Diangounté, qui avait accueilli Sébé et lui avait permis de se refaire un royaume, était précisément le chef de la famille des Dabora, ennemie et rivale de la famille des Sagoné à laquelle appartenait le roi de Diara. Sans égard pour les services que lui avait rendus ce gouverneur, Sébé lui déclara la guerre, annexa le Diangounté au Kaarta, s’empara du chef des Dabora et le mit à mort, et chassa la plupart des membres de cette famille vers le Bakounou, le Guidioumé, le Boundou et le Fouta. Puis, éprouvant le besoin d’améliorer sa cavalerie, il acheta soixante étalons au roi du Fouta, auquel il donna en paiement Déni Dabora, le propre fils de l’ancien gouverneur du Diangounté (1750).

Ensuite, sous prétexte de protéger Diara contre les Maures, il se porta vers cette ville avec toute son armée et annexa à son empire ce qui subsistait encore du royaume diawara (1754). Cependant il ne put ou ne voulut fixer sa résidence à Diara et, après un court séjour à Nioro, retourna à Guémou, où il mourut six ans après (1760).

Il eut comme successeur son frère Déni[293] ou Dénimbabo, qui régna de 1760 à 1780 et ravagea le Bakounou, le Diomboko, le Khasso et une partie du Bambouk. Le roi du Khasso, Demba Séga, avait alors sa capitale à Koniakari ; Déni, soutenu par le chef khassonkè de Séro, vint y mettre le siège. Un devin ayant prédit que, tant que Déni vivrait, les Banmana ne prendraient pas Koniakari, l’empereur du Kaarta résolut de sacrifier sa vie au triomphe de son peuple : au cours d’une sortie conduite par les fils de Demba Séga, il se laissa prendre et fut mis à mort. Son sacrifice fut d’ailleurs inutile, car son armée, démoralisée par la perte de son chef, leva le siège[294].

Sirabo (1780-89), successeur de Déni, transféra la capitale de l’empire à quelque distance au Sud-Sud-Ouest de Nioro, à la limite du Kingui et du Lankamané, où il fonda un village auquel il donna le nom de Guémou, en souvenir de la résidence de ses deux prédécesseurs. Il enleva Kita aux Mandingues, conquit une partie du Bélédougou, s’empara du Guidioumé, acheva l’annexion du Bakounou et reprit, au Khasso et au Diomboko, la guerre contre Demba Séga.

Dassé ou Dessékoro (1789-1802) succéda à Sirabo et résida comme lui à Guémou du Kingui. Nous avons vu comment il se rendit à Niamina pour parlementer avec Niénékoro, empereur de Ségou, et comment, dans la suite, il fut attaqué par Monson. Les traditions massassi expliquent la brouille entre Dassé et Monson d’une autre façon que les traditions de Ségou, rapportées plus haut. D’après les informations recueillies à Nioro par MM. les administrateurs Adam et Lasselves, Monson aurait envoyé à Dassé un messager porteur d’une houe, d’une entrave et d’un mors, en lui disant de choisir : l’acceptation de la houe eût signifié que Dassé renonçait aux ambitions conquérantes de ses prédécesseurs et voulait se consacrer exclusivement à l’agriculture, auquel cas Monson promettait de ne pas l’inquiéter ; l’acceptation de l’entrave eût été le symbole de la soumission à l’empereur de Ségou, qui aurait comblé de richesses Dassé devenu son vassal ; mais l’empereur du Kaarta choisit le mors, symbole de la guerre à outrance. C’est alors que Monson marcha sur Guémou (1796). Dassé n’attendit pas son adversaire et s’enfuit par Dioka à Tango, dans le Guidioumé, où il fut battu par Monson après trois jours de lutte. C’est ensuite que se placent le retranchement de Dassé à Guidingouma, dans le Guidimaka, le pillage du Kaarta par Monson, le siège de Guidingouma, la marche de Monson sur Diara et son retour à Ségou (voir plus haut). Une fois Monson rentré à Ségou, Dassé quitta le Guidimaka et vint s’installer près de Dioka, où il fonda un nouveau village fortifié (1797). Des marchands, conduisant 2.500 esclaves, étant venus à passer à Dioka, Dassé offrit aux chefs de la caravane d’hospitaliser les captifs dans son château-fort pendant la nuit, pour empêcher leur évasion ; les marchands acceptèrent, mais, le lendemain matin, Dassé les chassa et garda les esclaves, dont il fit 2.500 soldats. Ayant reconstitué son armée par ce procédé d’une probité douteuse, il recommença ses razzias.

Son frère Moussa-Kourabo lui succéda (1802-1811) ; avec l’aide du chef de Séro, il parvint enfin à s’emparer de Koniakari (1810), y installa son lieutenant Fadigui comme gouverneur, poursuivit Demba Séga à travers le Diomboko et le contraignit à passer sur la rive gauche du Sénégal et à se réfugier au Boundou. Attaqué par Da, empereur de Ségou, il repoussa ce dernier.

Téguenkoro ou Tégakoro (1811-15) parvint à réduire à l’obéissance les Kâgoro du Kaarta, qui avaient réussi jusque là à conserver leur indépendance : leur dernier roi, Bandiougou Mangassa, vaincu par Téguenkoro, reconnut la suzeraineté de l’empereur massassi. Peu après, ce dernier ravagea le Bambouk.

Sous le règne de Sékouba ou Sakhaba (1815-18), Fadigui, gouverneur des provinces khassonkè de la rive droite du Sénégal, se rendit indépendant du Kaarta et fonda un petit royaume éphémère avec Koniakari comme capitale. Pendant ce temps là, Sékouba dirigeait des razzias dans le Bélédougou, le Birgo et le Manding.

Bodian dit Moriba (1818-35) quitta Dioka et alla s’installer à Yélimané. Après avoir défait Fadigui et reconquis Koniakari, il opéra de fructueuses razzias dans le Galam, le Damga, le Saloum, le Boundou et le Bambouk ; au cours de son expédition dans le Boundou, il fit la paix avec Demba Séga, qui revint au Khasso et fonda Médine, où il installa sa résidence.

Sous Garan, qui régna de 1835 à 1844[295], les Diawara de Diara refusèrent le tribut que, depuis 1754, ils payaient à l’empereur du Kaarta. Garan, au cours d’une entrevue qu’il eut avec leurs représentants, les traita avec mépris, disant qu’il n’avait pas l’habitude de discuter avec des Soninké ; les Diawara répliquèrent qu’ils n’étaient pas des Soninké : « Pourquoi alors, leur demanda Garan, parlez-vous le soninké ? si ce n’est pas votre langue maternelle, quelle est-elle donc, votre langue ? — Si tu veux connaître notre langue, répondirent les Diawara, fais-nous la guerre, car nous ne la parlons que dans les combats ! » Malgré ces fières paroles, les Diawara se soumirent dès que Garan eut fait mettre leurs chefs aux fers.

Kandia dit Mamadi (1844-54) fut le dernier empereur de la lignée des Kouloubali-Massassi. D’abord installé à Kodié, il fixa sa résidence à Nioro en 1846, obligeant les Diawara qui s’y trouvaient à émigrer vers le Nord, où ils fondèrent, aux confins du désert plusieurs villages dont l’un porte encore leur nom (Diawara). Quatre ans après, au cours d’une querelle, les fils de Kandia blessèrent mortellement le fils du chef des Diawara et la guerre éclata entre ces derniers et les Banmana ; au bout de sept ans de luttes, en 1853, les Diawara furent vaincus définitivement.

Mais Kandia ne devait pas jouir longtemps de sa victoire : El-hadj-Omar, alors installé à Farabana, entre le Sénégal et la basse Falémé, avait envoyé un messager au gouverneur de Koniakari pour l’inviter à se faire musulman et ce messager avait été mis à mort par les Banmana ; informé de la chose, El-hadj marcha contre le Diomboko. Kandia expédia à sa rencontre une colonne commandée par Goundo Sarhanorho, ancien serf de Bodian ; nous verrons au chapitre suivant comment le conquérant toucouleur mit l’armée banmana en déroute, pénétra dans Koniakari évacué, livra près de Yélimané deux rudes combats aux Massassi, reçut à Simbi la soumission de Kandia, entra à Nioro dont il fit momentanément sa capitale, confisqua le trésor des empereurs massassi et fit exécuter tous les membres de la famille impériale ; Kandia lui-même, qui avait d’abord trouvé grâce devant El-hadj, fut mis à mort peu de temps après (1854).

Carte 16. — Les empires de Ségou et du Kaarta.

Illustration from Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire

Delafosse Planche XXV

Cliché Froment Fig. 49. — Résidence de l’Administrateur, à Ségou.

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Cliché Fortier Fig. 50. — Ségou, la Mosquée.

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Notes in this chapter

Note 1 · Voir 1er volume, pages 283 à 286.Note 2 · D’après une tradition recueillie à Ségou par M. l’administrateur Relhié, il se serait agi, non pas de l’empereur de Mali, mais d’un « roi deNote 3 · Par la suite, les tondion acquirent une puissance considérable et, comme nous le verrons, les empereurs de Ségou, forcés de compter avec leuNote 4 · Biton appartenait en effet à la branche cadette des Kouloubali, comme descendant de Baramangolo ; voir 1er vol., page 286.Note 5 · Chap. IX, page 275, note [261].Note 6 · Il existe quatre villages du nom de Ségou qui sont, d’amont en aval : Ségou-koro (l’ancien Ségou), résidence de Danfassari, Souma et Biton ;Note 7 · On prétend qu’il aurait fait pétrir l’argile des murs de sa résidence avec le sang de captifs égorgés exprès.Note 8 · Alias Bakari.Note 9 · Elles y firent souche de Kouloubali de sang royal qui habitent encore cette région.Note 10 · On donne souvent aux princes de cette dynastie le nom de Ngolossi, c’est-à-dire « postérité de Ngolo ».Note 11 · Le prénom Ngolo, très usité chez les Banmana, est prononcé fréquemment Molo ou encore Ouolo. — En réalité, Ngolo était mort depuis treize anNote 12 · Voir chap. IV, page 144.Note 13 · Voir plus loin l’histoire de l’empire du Kaarta.Note 14 · Ce qui prouve que les Banmana possédaient des fusils à la fin du XVIIIe siècle.Note 15 · On place quelquefois l’avènement de Monson en 1787, parce que l’on ne tient pas compte des cinq ans pendant lesquels il eut à lutter contre Note 16 · Ce prince s’appelait Bé ; il fut surnommé Kérango-Bé parce que, avant son avènement, il résidait à Kéranion ou Kérango.Note 17 · Tièfolo régnait à Ségou lorsqu’El-hadj-Omar y passa en revenant de La Mecque, vers 1828 : l’empereur banmana le fit mettre aux fers, puis leNote 18 · Pour les détails de la lutte d’El-hadj-Omar contre Ségou et Hamdallahi, voir le chapitre suivant.Note 19 · L’empereur de Ségou avait cherché à arrêter les conquêtes d’El-hadj en envoyant des armées au secours des Diawara du Kingui et des Banmana dNote 20 · J’écrirai constamment Ahmadou le nom du fils d’El-hadj-Omar, ce qui permettra de le distinguer de son ennemi Hamadou, fils de Hamadou-Sékou Note 21 · Il y eut trois princes du nom de Mari dans la dynastie des Diara : Touroukoro-Mari, Kégué-Mari ou Massala-Mari et Mari successeur de KaramokNote 22 · Voir pour plus de détails le chap. XV (occupation française). Après la mort de Mari, un nommé Bodian Kouloubali fut installé par nous comme Note 23 · Voir 1er vol., page 286.Note 24 · Il existe un certain nombre de localités appelées Guémou ; celle dont il s’agit ici est située au Sud-Ouest et non loin de Dianghirté.Note 25 · Certaines traditions confondent ce Déni avec Déni Dabora, que Sébé avait donné au roi du Fouta en paiement de ses chevaux ; je crois qu’il sNote 26 · D’après les traditions recueillies par Mage, la fin de Déni aurait été beaucoup moins glorieuse : Demba Séga, avec l’aide de renforts toucouNote 27 · Les dates que je donne ici pour les règnes de Téguenkoro, Sékouba, Bodian et Garan sont celles qui concordent avec les différentes tradition
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