CHAPITRE III (continued 2)
Reading edition
Cependant Boubou-Mariama, roi du Massina, avait déclaré que jamais il ne ferait sa soumission à El-Hadj. Celui-ci chargea Bakari de l’arrêter par surprise et de le lui amener, ce qui fut fait. Boubou-Mariama, une fois en présence de l’Askia, nia avoir tenu les propos qu’on lui prêtait ; El-Hadj lui offrit alors de lui rendre son royaume, mais Boubou préféra demeurer à Gao à la cour de l’empereur et fut remplacé au Massina par Hamadou-Amina.
En 1584, El-Hâdi, gouverneur du Gourma, quitta Tendirma pour aller à Gao dans le but de détrôner son frère. Avant d’arriver à la capitale, il rencontra des envoyés d’El-Hadj qui l’invitèrent à retourner sur ses pas, mais il refusa d’obéir et entra à Gao revêtu d’une cuirasse et précédé de musiciens. L’empereur était malade et incapable d’agir. Le gouvernement du Dendi se trouvait alors vacant depuis la mort de Bâna, qui avait remplacé Kama Koli. Alors Bakari Siladyi, qui avait succédé comme chef de la flottille à Ali Dâdo, dit à El-Hadj : « Nomme-moi Dendi-fari et je t’amènerai El-Hâdi prisonnier. » Bakari Siladyi eut sa nomination, réussit à attirer El-Hâdi dans la maison du prédicateur de la mosquée et le fit arrêter là ; El-Hadj fit périr sous les coups les partisans d’El-Hâdi et fit interner celui-ci à Ganto.
Vers cette époque, Ahmed, sultan du Maroc, envoya une ambassade à Gao avec de superbes cadeaux pour El-Hadj ; le but secret de cette ambassade était de recueillir des informations sur le Soudan et sur les forces militaires de l’empire de Gao. El-Hadj reçut brillamment l’ambassadeur marocain et lui fit présent de nombreux esclaves, de 80 eunuques, etc. Peu après on apprenait que le sultan Ahmed avait envoyé 20.000 hommes sur Ouadân, dans le Nord-Est de la Mauritanie actuelle, avec ordre de pousser au Sud et de s’emparer de tous les pays qu’ils rencontreraient sur les rives du Sénégal et au-delà, et de poursuivre leur route jusqu’à Tombouctou. Cette armée d’ailleurs fut décimée par la faim et la soif et les survivants retournèrent au Maroc sans avoir rien accompli du plan dicté par le sultan.
Plus tard, ce dernier expédia deux cents fusiliers à Teghazza. Les habitants, prévenus à temps, s’enfuirent les uns à El-Hamdiya, les autres au Touat ou ailleurs. Quant aux notables, ils vinrent demander protection à El-Hadj, qui, se sentant trop faible pour reprendre Teghazza aux Marocains, décida qu’on n’extrairait plus de sel de la mine (1585) : Teghazza fut donc abandonnée à cette époque. Les Bérabich et les Messoufa qui exploitaient les carrières de Teghazza et de Teghazzat-el-Ghizlân se répandirent de divers côtés pour chercher d’autres salines ; un certain nombre se portèrent à Taodéni, y pratiquèrent des fouilles et y trouvèrent du sel en abondance, et c’est ainsi que Taodéni remplaça Teghazza, qui d’ailleurs fut réoccupée peu après par les troupes de l’Askia, les Marocains étant repartis ; l’exploitation de Teghazza ne fut abandonnée définitivement qu’en 1596.
Cependant les frères d’El-Hadj se révoltèrent contre lui ; ils allèrent trouver l’un d’eux, Mohammed-Bani, l’amenèrent à Gao et le proclamèrent empereur en remplacement d’El-Hadj le 15 décembre 1586. L’Askia déposé mourut quelques jours après.
8o Règne d’Askia Mohammed-Bani (1586-1588).
Dès son avènement, Mohammed-Bani nomma son frère Sâlih gouverneur du Gourma et fit mettre à mort Mohammed-Bengan et El-Hâdi, internés à Ganto, où ils furent enterrés. On n’eut que du mépris pour le nouvel empereur, qui était cruel — bien que surnommé « le Bon » (Bani) — et n’avait aucune capacité. Ses frères, qui l’avaient fait proclamer, complotèrent sa déposition et son remplacement par Nouha, frère utérin d’El-Hâdi ; mais le complot fut éventé, les conspirateurs révoqués de leurs fonctions et Nouha interné dans le Dendi.
En 1588, le Balama Mohammed-es-Sâdik, dit Saliki Tounkara, frère de l’Askia et de Sâlih, tua Alou, chef de Kabara, homme tyrannique et pervers, s’empara de ses richesses, et excita Sâlih à la révolte en lui promettant le trône. Sâlih se rendit à Kabara à l’appel de Sâliki, mais son entourage lui conseilla de se méfier de ce dernier et d’exiger de lui, comme preuve de sa bonne foi, qu’il livrât le trésor d’Alou. Le Balama ayant refusé, Sâlih lui livra bataille, mais fut tué de la main même de Saliki. Celui-ci réunit ses propres troupes et celles de Sâlih et marcha sur Gao. Mohammed-Bani fut averti de la révolte du Balama par Mar-Nafa, petit-fils de Mohammed I, que Saliki avait fait prisonnier mais qui avait pu s’échapper et s’était enfui à Gao, ayant encore au pied l’un des anneaux de ses chaînes.
Dans l’armée du Balama se trouvait Bakari, gouverneur du Bagana, ainsi que les chefs du Hombori, du Bara, du Karadougou, etc. Mohammed-Bani quitta Gao le 9 avril 1588 pour se porter à la rencontre des révoltés mais mourut le même jour, de colère prétendent certains, d’une congestion disent les autres : malgré la chaleur en effet il avait revêtu une cuirasse qui, vu son obésité, le serrait trop étroitement.
9o Règne d’Askia Issihak II (1588-1591).
Le lendemain de la mort de Mohammed-Bani, Issihak, autre fils de Daoud, fut proclamé empereur à Gao. Lorsque la nouvelle parvint au camp du Balama Saliki Tounkara, les troupes qui accompagnaient ce dernier lui prêtèrent serment de fidélité et le proclamèrent Askia de leur côté. Tombouctou reçut le 21 avril un message du Balama et le reconnut à son tour comme Askia, en organisant de grandes fêtes de réjouissance, car, dit Sa’di, « les gens de Tombouctou avaient en réalité une grande affection pour ce prince qui s’illusionna lui-même et illusionna les autres ».
A Gao, on redoutait fort Saliki, et Issihak demeurait inactif. Aboubakari Lambaro, secrétaire d’Issihak, représenta à ce dernier que l’influence du Balama grandissait au dehors et qu’il était nécessaire de le combattre, et il engagea l’empereur à confier la direction de la résistance à Oumar Kato et à Mohammed, fils d’El-Hadj II, ce que fit Issihak. Oumar Kato jura en public d’amener le lendemain le Balama à Gao et de le tuer de sa lance, et il fit faire le même serment par toute l’armée. Saliki campait alors à Goumbou-koïra, village situé en amont et non loin de Gao ; il fut attaqué là par l’armée d’Issihak : le premier assaillant fut Mar-Nafa, qui lança son javelot contre la tente du Balama ; ensuite arriva un corps de Touareg, puis ce fut le tour de la cavalerie d’Issihak d’engager l’attaque. Alors le Balama s’élança dans la direction d’Issihak, mais il se heurta à Oumar Kato, qui lui lança un javelot : Saliki avait un casque et le javelot, ayant frappé le casque, ricocha en l’air. Le Balama lutta toute la journée mais fut enfin vaincu et s’enfuit à Tombouctou, où il arriva le 25 avril, avec le gouverneur du Bagana et les chefs du Hombori et du Bara, tous blessés sauf le premier ; de là, il se rendit à Tendirma, traversa le Niger[117] et se sauva sur la rive droite, du côté des falaises, avec le chef du Hombori et celui de Boni. Les gens d’Issihak parvinrent à rejoindre les fugitifs et mirent la main sur le Balama et le chef de Boni, qui furent conduits à Ganto, puis mis à mort et enterrés dans cette localité, près de l’endroit où avaient été ensevelis Mohammed-Bengan et El-Hâdi. Quant au chef du Hombori, il fut cousu dans une peau de bœuf et jeté tout vivant dans un trou qu’on recouvrit de terre, dans une écurie d’un quartier de Gao appelé Sonnougoro. Ensuite Issihak fit également mettre à mort le chef des Touareg de Tombouctou et le maire de cette ville. Beaucoup d’autres complices du Balama furent tués, d’autres emprisonnés, d’autres fouettés, dont plusieurs jusqu’à ce que mort s’ensuivit. Les cruautés capricieuses d’Issihak II remplissent quatre pages du Tarikh-es-Soudân.
Delafosse Planche XIX
Cliché Froment Fig. 37. — Griots et chefs Mossi, à Ouagadougou.

Cliché Froment Fig. 38. — Musiciens et danseurs Mossi, à Yâko.

Cependant l’Askia vainqueur allait bientôt voir surgir devant lui un ennemi plus sérieux que Saliki Tounkara. Nous avons vu que, depuis le règne d’Issihak I, c’est-à-dire depuis une quarantaine d’années, les sultans du Maroc n’avaient pas cessé de convoiter les mines de sel de Teghazza et qu’ils avaient usé tour à tour de la menace, des cadeaux et de la guerre pour se les approprier, sans succès du reste. Mais, depuis le retour à Marrakech de l’ambassade qu’il avait envoyée à l’Askia El-Hadj II, les convoitises du sultan Ahmed s’étaient étendues plus loin que Teghazza : ce n’était plus seulement le sel du Sahara qui le tentait, c’était surtout l’or du Soudan, cet or dont la conquête devait lui valoir plus tard le surnom d’Ed-Déhébi « le Doré ». J’ai relaté plus haut qu’en 1584, un an avant l’affaire de Teghazza, une forte armée marocaine envoyée dans l’Adrar pour se porter de là sur le Sénégal avait échoué piteusement ; mais le sultan Ahmed n’avait pas pour cela renoncé à ses projets sur le Soudan.
Un Berbère nommé Ould-Kirinfel, fonctionnaire d’Issihak II tombé en disgrâce et interné par ordre de l’Askia à Teghazza, parvint en 1589 à s’échapper et se réfugia à Marrakech. A cette époque, le sultan Moulaï Ahmed se trouvait à Fez, où il était allé réprimer une révolte. Ould-Kirinfel lui adressa une lettre dans laquelle il lui dépeignait la mauvaise situation politique de l’empire de Gao et l’engageait à profiter de la faiblesse de l’Askia Issihak II pour s’emparer de ses Etats. Impressionné par cette lettre, Ahmed envoya un message à Issihak, demandant à ce dernier d’abandonner l’exploitation des mines de Teghazza et de Taodéni à celui qui protégeait tout le Maghreb contre les incursions des Chrétiens et qui avait par suite tous les droits à régner en maître au Sahara comme au Maroc. Ce message arriva à Gao vers le 1er janvier 1590. Issihak II y répondit par une lettre de menaces et d’injures, à laquelle il joignit une poignée de javelots et deux entraves de fer, indiquant par là qu’il était déterminé à la guerre et qu’il se faisait fort de faire du sultan son captif.
Moulaï Ahmed attendit que la saison des pluies eût répandu un peu d’eau dans les vallées du désert et, en novembre 1590, il mit en marche une armée de trois mille hommes, fantassins et cavaliers, accompagnée d’un grand nombre de porteurs, d’ouvriers et de médecins, et en confia le commandement à un officier d’origine espagnole nommé Djouder, qui avait sous ses ordres dix caïds et deux généraux, dont l’un commandait l’aile droite et l’autre l’aile gauche de l’armée.
Issihak, informé du départ de Djouder, crut que l’armée marocaine allait se porter du côté de Oualata et du Bagana et il se rendit à Kala (Sokolo) pour l’arrêter. Mais il apprit là que Djouder avait pris la direction d’Araouân et de Gao et il rallia en toute hâte sa capitale, où il réunit en conseil tous les dignitaires de l’empire afin de discuter les mesures à prendre. Tous les avis judicieux furent rejetés et rien n’était préparé pour la défense lorsque l’armée marocaine arriva au Niger.
C’est à Karabara, à l’Ouest et près de Bamba, sur la rive gauche, que Djouder atteignit le Niger, le 30 mars 1591 ; il fêta par un grand repas l’heureuse arrivée de ses troupes sur les bords du grand fleuve soudanais et, poursuivant sa route vers Gao en suivant la rive gauche, il rencontra l’armée d’Issihak le 12 avril à Tengodibo, près de Tondibi, c’est-à-dire à une cinquantaine de kilomètres au Nord de Gao.
L’Askia n’avait pas cru que les Marocains pourraient arriver jusqu’aux environs de sa capitale ; pris à l’improviste, il s’était porté rapidement en avant et attendait l’ennemi au bord du fleuve, entouré d’une formidable armée de 30.000 fantassins et 12.500 cavaliers. Les 3.000 hommes de Djouder — ou ce qui en restait, car beaucoup avaient dû périr ou s’égarer en route — dispersèrent en un clin d’œil, grâce à leur discipline relative et surtout aux mousquets dont beaucoup d’entre eux étaient armés, cette multitude sans cohésion qui ne disposait que de flèches, de javelots, de lances et d’épées. C’était la première fois sans doute que les armes à feu faisaient leur apparition dans la vallée du Niger et elles assurèrent aux Marocains une facile victoire contre des gens qui, dans leur ignorance, offraient aux fusiliers de Djouder une cible compacte, mal défendue par de minces boucliers de cuir.
Parmi les fantassins de l’armée de Gao, beaucoup, saisis de panique, jetèrent leurs boucliers à terre et s’accroupirent dessus, se laissant massacrer sans résistance par les Marocains, qui, rapporte Sa’di, ne manquèrent pas de dépouiller leurs victimes de leurs bracelets d’or. Quant à l’Askia, tournant bride avec ses cavaliers dès les premiers coups de feu, il traversa le Niger entre Tondibi et Gao et envoya aux habitants de Gao et de Tombouctou l’ordre de passer comme lui sur la rive droite, pensant que les Marocains, qui n’avaient pas de pirogues à leur disposition, ne pourraient les y poursuivre. Les gens de Gao s’empressèrent d’obéir, mais le passage du fleuve fut difficile, en raison de la bousculade produite par la peur : bien des personnes se noyèrent et beaucoup perdirent tous leurs biens. Quant aux gens de Tombouctou, religieux et commerçants pour la plupart, originaires en grand nombre des pays musulmans du Nord, ils désiraient la conquête marocaine plutôt qu’ils ne la redoutaient, et ils demeurèrent chez eux à l’exception des fonctionnaires impériaux, qui allèrent camper sur la rive droite du fleuve, en un endroit faisant face à l’île de Toya, laquelle se trouve près de Kabara.
Cependant Djouder, étant arrivé à Gao, n’y trouva plus qu’un vieux prédicateur soninké nommé Mahmoud Daramé, des étudiants et des marchands maghrébins ou sahariens. Il témoigna les plus grands égards à Mahmoud Daramé, qui s’était porté au-devant de lui pour le saluer. Il visita le palais des Askia, mais le trouva bien misérable.
Il ne tarda pas à recevoir d’Issihak un message par lequel l’empereur déchu offrait de remettre à Djouder, pour le sultan Ahmed, cent mille pièces d’or et mille esclaves, à condition que l’armée marocaine retournât à Marrakech. Djouder transmit par lettre ces propositions au sultan, en ajoutant que la maison du chef des âniers de Marrakech valait mieux que le palais de l’empereur de Gao, ce qui nous indique ce qu’il faut penser de la soi-disant brillante civilisation du Soudan à cette époque.
Puis, en attendant la réponse de Moulaï Ahmed, Djouder alla se fixer avec ses troupes à Tombouctou, où il entra sans coup férir le 30 mai 1591. Le cadi, Abou-Hafs Omar, avait envoyé un muezzin saluer Djouder en dehors de la ville, sans pourtant lui offrir l’hospitalité. Une fois à Tombouctou, Djouder y fit immédiatement construire un fort dans le quartier des gens de Ghadamès, qui était le plus riche de la cité.
Le vieil empire de Gao, après avoir mis sept siècles à atteindre son apogée, ne l’avait conservée que durant cent ans et toute sa puissance s’était évaporée en quelques minutes au contact de l’armée marocaine. Cependant, quelque artificiel que parût l’édifice politique échafaudé à coups d’intrigues et de razzias par Sonni Ali, Mohammed Touré et leurs successeurs, il était au fond plus solide que celui qu’essayèrent de leur substituer les Marocains, ainsi que nous le verrons dans un autre chapitre. Et surtout, la prospérité du pays se ressentit cruellement du changement de régime, si nous en croyons Sa’di. Cet écrivain, qu’on pourrait plutôt soupçonner de partialité pour les Marocains, nous a laissé à ce sujet un parallèle qui vaut la peine d’être reproduit.
Au moment de l’arrivée de Djouder, dit cet auteur, le Soudan était riche et fertile. La paix et la sécurité régnaient partout, grâce à la forte organisation donnée à l’empire par Mohammed-ben-Aboubakari (Mohammed I) : les ordres donnés de son palais par l’empereur étaient exécutés ponctuellement depuis le Dendi jusqu’à Teghazza et depuis le Bendougou jusqu’au Touat. Vers la fin de la dynastie des Askia cependant, la foi religieuse était bien tombée et les mœurs avaient dégénéré : on pratiquait la sodomie, l’adultère était devenu courant et les enfants des princes avaient des rapports avec leurs sœurs ; l’arrivée des Marocains fut le châtiment de Dieu.
Car tout changea avec la conquête marocaine : elle fut le signal de l’anarchie, du brigandage, des rapines et de la désorganisation générale. Pour la première fois depuis l’avènement du premier Askia, on vit les « barbares » des confins de l’empire attaquer le territoire des Songaï : Samba Lamdo, chef des Peuls de Danga (sans doute dans le Massina Occidental), ravagea la région de Ras-el-Ma ; les Berbères Zaghrâna (peut-être les mêmes que les Sakhoura actuels, vassaux des Kounta) pillèrent le Bara et le Dirma ; enfin, tout un ramassis de païens du Sud-Ouest, que Sa’di englobe sous la méprisante épithète collective de Bambara, saccagèrent de fond en comble le territoire de Dienné, emmenèrent en captivité des femmes libres, des musulmanes, et en eurent des enfants qui furent élevés dans la religion païenne. Sa’di nous a conservé les noms des chefs qui dirigeaient ces bandes sacrilèges : les uns étaient des Peuls, comme Samba Kissi, saltigué ou chef des Ourourbé du Bendougou et du Séladougou, Yoro Bari, chef des Dialloubé de Poromani (entre San et Mopti), Bâbo, chef de Kobikéré (entre Sansanding et Diafarabé) ; les autres étaient des Malinké ou des Banmana, comme Mansa Sama, chef du Fadougou (ou de Farako), Mansa Maghan-Oulé, chef du Bendougou, Bongona Konndé, etc.
D’autre part il convient d’observer que l’autorité marocaine fut loin de se faire sentir partout où s’étendait l’autorité des Askia. D’une façon générale, l’ancien empire de Gao se scinda en deux parties : la région Nord, avec Gao, Tombouctou et Dienné, constitua le royaume de Tombouctou, avec un Askia sans pouvoir ni prestige, nommé par les pachas marocains, qui étaient les seuls vrais représentants de l’autorité ; la région située au Sud de Gao, ou pays songaï proprement dit, forma un royaume indépendant connu sous le nom de royaume du Dendi, dans lequel continuèrent à régner Issihak II et ses successeurs, luttant sans trève et quelquefois avec succès contre les pachas de Tombouctou.
Mais nous nous arrêterons ici et reprendrons la destinée de ces pays lorsque nous traiterons de l’histoire de Tombouctou sous la domination marocaine. Cependant, avant de terminer cet aperçu de l’histoire de l’empire de Gao, il me reste à dire ce qu’était sa capitale sous la dynastie des Askia (XVIe siècle), d’après Léon l’Africain qui la visita du temps de Mohammed I. C’était une très grande ville sans murailles, aux maisons peu confortables, en dehors de quelques assez beaux édifices qui servaient de logement à l’empereur. Les habitants se divisaient en cultivateurs, en pêcheurs et en marchands ; on apportait à Gao beaucoup d’or, que l’on échangeait contre des articles importés d’Europe et de Berbérie, mais la quantité d’or amenée sur la place dépassait la valeur des marchandises et bien des gens ne trouvaient pas à écouler toute la poudre d’or qu’ils avaient apportée et devaient en remporter une partie. Les vivres étaient abondants, notamment le riz ; on vendait aussi à Gao toutes sortes de calebasses. Un grand marché d’esclaves se tenait dans la ville ; il était si bien approvisionné par les razzias de l’empereur et de ses officiers qu’une jeune fille de quinze ans ne se vendait que six ducats — 75 francs environ —, tandis qu’un cheval coûtait de 40 à 50 ducats, que le plus mauvais drap d’Europe s’achetait quatre ducats l’aune, le drap de qualité moyenne quinze ducats et le drap fin de Venise — rouge, bleu ou violet — trente ducats au moins ; la plus médiocre épée valait de trois à quatre ducats et pourtant le sel, qu’on apportait de Teghazza sous forme de « tables », était encore plus cher que tout le reste.
Le pays environnant la ville était couvert de villages de culture et de campements de bergers. Les habitants de la campagne étaient ignorants, complètement illettrés et vêtus misérablement ; ils se couvraient de peaux de mouton durant l’hiver et allaient tout nus pendant l’été, ou bien cachaient leurs parties sexuelles au moyen d’un petit morceau d’étoffe ; certains portaient des sandales.
L’empereur avait une infinité de femmes, gardées par des eunuques. Des gardes à pied et à cheval se tenaient dans une cour séparant l’entrée de l’habitation impériale des appartements privés du souverain. Ce dernier donnait ses audiences dans l’une des loges qui garnissaient chacun des angles d’une grande place entourée de murailles. Bien qu’il eût auprès de lui des secrétaires, des conseillers, des trésoriers, des capitaines, etc., il expédiait toutes les affaires par lui-même.
Les finances de l’Etat n’étaient pas en général dans une très brillante situation : bien que les sujets de l’Askia fussent écrasés d’impôts, les dépenses excédaient toujours les recettes et, pour combler le déficit, il fallait organiser continuellement des expéditions militaires et aller, presque chaque année, razzier une province. Et cependant la situation devait être pire encore sous l’administration marocaine[118].
Carte 9. — L’empire de Gao.
