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Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3)

CHAPITRE XIV

Reading edition

L’exploration européenne.

Ainsi que je l’ai dit dans la première partie de cet ouvrage, la portion du continent africain dont nous nous occupons ici ne fut pas visitée par les Anciens, dont les explorations — pour autant que nous sommes documentés sur le sujet — ne dépassèrent pas les rivages de l’Atlantique d’une part ni le Sahara proprement dit de l’autre. Nous n’avons donc pas à reparler ici du voyage des Nasamons ni de celui de Hannon, pas plus que du périple entrepris sous Néko II ni des tentatives d’Eudoxe de Cyzique. Les expéditions romaines du début de notre ère, si elles atteignirent des pays que l’on peut considérer comme se rattachant au Soudan[354], ne pénétrèrent pas en tout cas dans les territoires qui font l’objet de notre étude.

L’exploration du Haut-Sénégal-Niger par des voyageurs européens ou tout au moins méditerranéens ne commença qu’au Xe siècle de notre ère et fut pendant longtemps monopolisée par des Arabes ou des Berbères de l’Espagne, du Maghreb et de l’Ifrîkia. La plupart de ces premiers explorateurs du Soudan sont d’ailleurs demeurés anonymes ; quelques-uns seulement ont eu la chance d’avoir leurs noms transmis à la postérité par les historiens et les géographes qui ont utilisé leurs renseignements ; ces historiens et géographes, qui ont ainsi tiré profit d’explorations le plus souvent anonymes, sont : Bekri, Zohri, Edrissi, Yakout, Ibn-Saïd, Aboulféda, Gharnati, Ibn-Khaldoun, etc.

Deux seulement, parmi les voyageurs arabes qui ont visité le Soudan du Xe au XIVe siècles, ont écrit des relations dont le texte est parvenu jusqu’à nous : Ibn-Haoukal et Ibn-Batouta.

Le premier (Xe siècle) ne parcourut que l’extrême Nord du Soudan, visitant Aoudaghost et Ghana, pour retourner ensuite au Maroc, et on doit le considérer surtout comme le premier explorateur du Sahara soudanais. Ibn-Batouta, qui se rendit de Oualata à Mali et passa au retour par Tombouctou et Gao (1352-53), peut être cité au contraire comme le premier explorateur du Soudan occidental ; sa relation d’ailleurs ne se borne pas à une sèche nomenclature de gîtes d’étape, ainsi qu’on peut s’en rendre compte à la lecture du chapitre VII du présent volume.

Vers la même époque, des navigateurs européens commençaient à aborder à la côte occidentale d’Afrique[355], mais ils ne pénétraient pas à l’intérieur du continent. C’est seulement vers la fin du XVe siècle, semble-t-il, que les Portugais, établis en Mauritanie, sur la basse Gambie et la Côte d’Or, envoyèrent des missions dans les pays qui forment aujourd’hui le Haut-Sénégal-Niger. Mais nous ne savons rien de ces missions ni des voyages qu’elles accomplirent, en dehors des brèves mentions qu’en a faites Joao de Barros : c’est ainsi qu’aux environs de 1481 le roi Jean II, qui venait de monter sur le trône du Portugal, envoya à l’empereur de Mali deux ambassades, dont l’une, partie de la Gambie, se composait de Rodriguez Rabello, Péro Reinal et Joao Collaçao, et dont l’autre fut mise en route par le gouverneur d’Elmina. Nous ignorons ce qui advint de la première ; quant à la seconde, dont nous ne savons pas la composition, elle parvint effectivement à Mali et constitua sans doute la première reconnaissance du Niger faite par des Européens.

Quelque vingt ans plus tard, vers 1507, Léon l’Africain exécutait à travers le Soudan un voyage mémorable qui devait être mis à contribution pendant plus de deux siècles par tous les géographes, cosmographes et polygraphes de l’Europe et constituer ainsi la base de toutes nos connaissances relatives au pays des Noirs jusqu’au temps de Mungo-Park. A vrai dire, les observations faites par Léon ne sont pas toutes d’un intérêt considérable ni d’une nouveauté bien sensible, et l’on peut se demander s’il a visité personnellement toutes les contrées et les villes qu’il nous décrit : Oualata, Dienné, Mali, Tombouctou, Kabara, Gao, Gober, Agadès, Kano, etc. Les jugements qu’il porte sur les indigènes du Soudan sont assez contradictoires, et l’on serait en droit de supposer qu’il les a recueillis de diverses bouches et qu’ils ne résultent pas de ses propres observations[356].

En 1534 se place un nouveau voyage à Mali d’un ambassadeur portugais : celui-ci se nommait Péroz Fernandez ; il était envoyé par Joao de Barros et accrédité par le roi Jean III. Nous ne savons rien des détails ni des résultats de son voyage, sinon qu’il parvint à la cour de l’empereur de Mali et fut très bien accueilli par lui. Les Portugais qui, vers 1550, s’emparèrent des mines d’or du Bambouk, ne nous ont laissé non plus aucun renseignement sur leurs faits et gestes.

Un siècle se passa ensuite sans que s’accomplit aucune nouvelle exploration européenne dont le souvenir se soit conservé[357]. Puis, vers la fin du XVIIe siècle, apparurent sur le haut Sénégal les premiers voyageurs français. Nos commerçants trafiquaient au Cap Vert et à l’embouchure du Sénégal depuis 1558 et avaient des établissements permanents sur le bas fleuve depuis 1638.

En 1667, 1682 et 1685, des tentatives furent faites, par les différentes compagnies commerciales françaises qui se succédèrent au Sénégal, pour remonter le fleuve jusqu’à la Falémé, mais toutes échouèrent par suite du mauvais vouloir des gens du Fouta. Le voyage de 1682 fut accompli par Dancourt, directeur de la Compagnie, et par le chirurgien Lemaire, et celui de 1685 par le directeur Chambonneau. Ce dernier fut plus heureux l’année suivante et parvint au Galam, à l’Ouest de la Falémé.

En 1687, un commis nommé Bazy réussit à faire de fructueuses opérations de traite au Galam et à remonter « au plus haut du Sénégal, jusqu’au Rocher », c’est-à-dire jusqu’aux barrages rocheux voisins de Kayes ; ce commis obscur fut ainsi sans doute le premier Français ayant pénétré librement dans la colonie actuelle du Haut-Sénégal-Niger. Trois ans après, La Courbe, inspecteur général de la Compagnie du Sénégal, poussait à son tour jusqu’à la chûte du Félou (1690) ; c’est au retour de cette exploration que, le premier, il affirmait que le Sénégal et le Niger ne pouvaient constituer un seul et même fleuve, comme on le croyait encore à l’époque[358].

C’est en 1697 qu’André Brue, directeur de la Compagnie du Sénégal, se rendit pour la première fois au Fouta et visita le roi de ce pays, qui résidait alors non loin de Matam ; mais il ne poussa pas cette fois jusqu’à l’embouchure de la Falémé et se contenta d’envoyer au Galam un commis chargé de porter au tonka ou tounka (roi du Galam) les cadeaux que la Compagnie s’était engagée à lui remettre comme une sorte de tribut annuel. En 1698, lors d’un nouveau voyage, Brue parvint à Dembakané, alors capitale du roi de Galam, qui se trouvait sur la rive gauche du Sénégal, à 200 pas du fleuve et, très vraisemblablement, en amont de l’embouchure de la Falémé ; il visita le roi Boukari, qui venait de s’emparer du pouvoir sur son prédécesseur Maka. Poursuivant son voyage un peu plus en amont, Brue atteignit Dramané (près du village actuel d’Ambidédi), le 1er septembre 1698 ; cette localité était peuplée de marchands soninké, qui professaient l’islamisme, comme le roi du Galam. Brue fonda près de Dramané et à quelques kilomètres en aval, à Makhana ou Makhané, un comptoir qu’il laissa à la garde d’un frère convers de l’ordre des Augustins nommé Apollinaire. Ce moine était en même temps chirurgien. Animé de l’esprit d’entreprise, il chercha à pénétrer au Bambouk, mais n’y put parvenir ; en échange, il explora le Khasso, visita les chûtes du Félou et remonta ensuite une partie du cours inférieur de la Falémé.

En 1710, La Courbe, envoyé en voyage d’inspection au Galam, alla visiter l’île de Cagnou, située près de Médine, qu’il baptisa « île Pontchartrain » ; l’année suivante, le Rouennais Mustellier, l’un des membres associés de la nouvelle Compagnie du Sénégal, se rendit aussi à l’île de Cagnou, et, lors de son retour, mourut à Touabo, près et en aval de Bakel. Des établissements furent créés de 1712 à 1714 sur le Sénégal, entre Kayes et la Falémé, et sur la partie inférieure de ce dernier cours d’eau.

C’est peu après, en 1715-17, que se placent les explorations du maçon Compagnon, qui était employé au fort Saint-Joseph (entre Makhana et Tamboukané) ; Compagnon se rendit d’abord du fort Saint-Joseph au fort Saint-Pierre (à Kaïnoura, sur la basse Falémé, non loin du point terminus de la reconnaissance du frère Apollinaire) ; puis, remontant la rive droite de la Falémé jusqu’à la hauteur de Naye (près et en aval de Sénoudébou), il revint sur le Sénégal et alla ensuite visiter les districts aurifères du Nettéko et du Tambaoura (Bambouk), d’où il rapporta de précieuses observations et des échantillons de minerais que Brue fit analyser.

En 1719, Brue envoya en mission un sieur Tinstall de la Tour, dans le but d’obtenir des renseignements sur Tombouctou et son commerce, mais il ne semble pas que Tinstall ait jamais dépassé le Khasso.

De 1730 à 1732, les minéralogistes Pelays et Legrand firent deux voyages au Bambouk et visitèrent les exploitations d’or établies par les indigènes ; Pelays fut assassiné par ces derniers au cours de son second voyage. De nouvelles reconnaissances furent faites sur la Falémé et dans le Bambouk en 1744 par Delabrue, en 1748 par Duliron et en 1756 par Aussenac.

L’occupation du Sénégal par les Anglais interrompit l’exploration du pays. Elle fut reprise en 1786, sous le gouvernement du chevalier de Boufflers ; à cette époque, Durand, directeur de la Compagnie du Sénégal, envoya l’un de ses employés nommé Rubault au Galam, par la voie de terre. Après avoir traversé le Cayor, le Diolof et le Boundou, Rubault atteignit la Falémé à Kaïnoura, puis le Sénégal à Tamboukané, près des ruines de l’ancien fort Saint-Joseph. Il fut assassiné l’année suivante par les esclaves qu’il avait achetés pour le compte de sa compagnie.

L’exploration française subit ensuite un nouveau temps d’arrêt, tandis que, pour la première fois, les Anglais allaient faire leur apparition au Soudan occidental : quatre grands noms les y représentèrent à cette époque, ceux de Houghton, de Mungo-Park et de Laing, morts tous trois en Afrique martyrs de la science, et celui de Dochard.

Le major Houghton, venant de la Gambie, pénétra au Bambouk, traversa le Sénégal du côté de Kayes et se dirigea vers le Nord-Est avec l’intention de gagner Tombouctou ; mais, parvenu à Simbi, à 35 kilomètres environ au Sud-Sud-Ouest de Nioro, il fut arrêté par ordre du roi des Oulad-Mbarek et mourut, assassiné disent les uns, d’épuisement et de dysenterie disent les autres (1791).

En 1795, l’Ecossais Mungo-Park partait aussi de la Gambie ; après avoir traversé le Boundou, il atteignait le Sénégal près de Bakel et le suivait jusqu’à Kayes, où il arriva le 28 décembre 1795 ; de Kayes, il se rendit à Koniakari, où il visita Demba Séga, roi du Khasso, en janvier 1796 ; puis il se rendit à Guémou, à la frontière du Lankamané et du Kingui, où il arriva le 12 février et où il fut bien accueilli par Dassé Kouloubali, empereur du Kaarta. Ce dernier, qui était en hostilités avec l’empereur de Ségou, ne crut pas pouvoir donner à Mungo-Park la route de l’Est, et le voyageur obliqua vers le Nord-Est, pour contourner au Nord les pays où régnait l’état de guerre. Prenant donc la route de Nioro, il passa à Simbi, où il recueillit les bruits relatifs à la mort de Houghton, puis parvint à Diara. Mais là, il fut arrêté par des Oulad-Mbarek et conduit à Ali, roi du « Loudamar », qui résidait alors à Bénoum, à une cinquantaine de kilomètres au Nord-Est de Nioro. Ali le garda prisonnier dans son camp ; après quatre mois de captivité, Mungo-Park profita d’une attaque de Diara par Dassé Kouloubali, attaque qui jeta le désarroi au camp de Ali, et il parvint à s’échapper ; au prix de fatigues inouïes, en butte à des dangers sans nombre, il réussit à gagner Ouossébougou et à atteindre le Niger en face de Ségou, en juillet 1796. L’empereur Monson, qui ne pardonnait pas au voyageur écossais d’avoir été bien accueilli par son ennemi Dassé, lui refusa l’autorisation de traverser le fleuve ; descendant alors la rive gauche du Niger, Mungo-Park poursuivit sa route jusqu’un peu au-delà de Sansanding ; puis, continuant son voyage en pirogue, il parvint jusqu’à un village situé à deux jours de Dienné et sur la rive droite du Niger (29 juillet 1796) : ce village, qu’il appelle Silla, était probablement Sélé, en amont de Diafarabé. Malade, dénué de tout, en butte à l’hostilité de tous les indigènes, cet homme pourtant si tenace dut s’avouer vaincu et, renonçant à pousser plus loin, il revint sur ses pas. Il repassa par Sansanding, évita le voisinage de Ségou, passa par Niamina et Koulikoro, arriva le 23 août à Bamako et traversa le Manding, où il dut s’arrêter assez longtemps pour cause de maladie. Le 11 mai 1797, il atteignait Satadougou, d’où il revint à la côte en suivant le cours de la Gambie, après dix-huit mois de souffrances dont ceux qui voyagent aujourd’hui au Soudan peuvent difficilement se faire une idée exacte.

L’année suivante, l’Allemand Hornemann, parti de Tripoli, atteignait le Niger du côté de Say et, descendant la rive gauche du fleuve, allait mourir dans le Noupé (1798).

En 1805, Mungo-Park voulut renouveler son expérience ; mais sa seconde exploration fut bien différente de ce qu’avait été la première. Au lieu de partir seul, il emmenait avec lui 40 Européens et un très fort convoi. Ce fut un voyage lamentable, qui se termina de la façon tragique que l’on sait. Venant de la Gambie, l’expédition atteignit la Falémé le 8 juin ; le chef de la mission avait comme assistants principaux Anderson, Scott et le lieutenant Martyr ; ce dernier commandait un détachement de soldats anglais. On longea les montagnes du Konkodougou et du Tambaoura, puis, traversant le Bafing et le Bakhoy et passant près de Kita, l’expédition arriva à Bangassi, d’où elle atteignit le Niger le 19 août en amont de Bamako, après avoir perdu par suite de maladie ou abandonné 29 Européens sur les 40 partis de la Gambie avec Park. Les survivants étaient à Bamako le 21 août ; s’embarquant sur des pirogues près de Toulimandio, ils arrivaient le 14 septembre à Niamina et le 16 à Somi, en face de Ségou, ayant perdu encore quatre d’entre eux depuis Bamako. Monson ne voulut pas recevoir Mungo-Park, mais il l’autorisa à poursuivre son voyage. Partant de Somi le 26 septembre, Park arriva le lendemain à Sansanding et y demeura sept semaines, qu’il employa à faire transformer une grande pirogue en schooner ; trois Européens, dont Anderson, périrent durant ce séjour à Sansanding. Le 16 novembre 1805, Park s’embarquait sur son bateau avec les quatre Européens qui lui restaient : Scott, Martyr et deux soldats ou ouvriers. Postérieurement à cette date, on n’eut plus aucune nouvelle de l’expédition.

En 1810, Maxwell, alors gouverneur anglais du Sénégal, se décida à envoyer aux informations un Noir nommé Isaac, qui avait été interprète de Park et que ce dernier, avant de quitter Sansanding, avait renvoyé à la côte avec des lettres et son journal de route. Isaac revint au Sénégal en 1811, rapportant la nouvelle que Park et ses derniers compagnons avaient péri dans les rapides de Boussa environ quatre mois après leur départ de Sansanding, c’est-à-dire vers fin mars 1806. Par des documents recueillis à Sokoto en 1827 par Clapperton, on sut que les cinq voyageurs avaient abordé à Tombouctou et y avaient séjourné[359] ; ayant fait escale à Gao, ils furent attaqués par les Touareg, qui tuèrent trois des quatre compagnons européens de Park ; ce dernier et Martyr étaient les seuls survivants au moment de l’arrivée aux grands rapides de Boussa : attaqués au moment le plus dangereux par des indigènes massés sur les roches et se voyant perdus, les deux voyageurs se jetèrent à l’eau et y périrent noyés.

En 1818-19, le chirurgien anglais Dochard, venant lui aussi de la Gambie par le Boundou, explora le Bambouk, le Gangaran, le Fouladougou, le Bélédougou, et atteignit le Niger à mi-chemin entre Koulikoro et Niamina, d’où il gagna Bamako (janvier 1819). Revenant ensuite à Bangassi (Fouladougou), il traversa le Kaarta et fut recueilli près de Bakel par des officiers français.

Le major Gordon Laing, parti de Tripoli par Ghadamès et le Touat, atteignit Oualata, puis Tombouctou en 1826 ; obligé de retourner sur ses pas en raison de l’hostilité de Sékou-Hamadou, il fut étranglé par des Bérabich sur la route de Tombouctou à Araouâne le 24 avril (ou le 24 septembre) 1826. Ses restes, retrouvés tout récemment par M. Bonnel de Mézières, ont été déposés à Tombouctou par les soins de l’autorité française[360].

Après Laing, nous rencontrons[361] le nom d’un explorateur français qui, malgré ses origines modestes et son manque absolu de ressources, effectua au Soudan l’un des plus beaux voyages du XIXe siècle et l’un de ceux qui firent faire les plus grands pas à la science géographique : je veux parler de René Caillié. Parti de Kakoundi (Rio-Nunez) le 19 avril 1827 déguisé en Maure, et se faisant passer pour un Egyptien capturé par des Français puis affranchi par son maître au Sénégal et désireux de regagner son pays, il réussit à traverser le Fouta-Diallon, atteignit le Niger à Kouroussa, visita le Ouassoulou, tomba gravement malade à Timé ou Kiémé, près et à l’Est d’Odienné qui n’existait pas encore (Côte d’Ivoire actuelle), se rendit de là à Tengréla, d’où il passa dans le Haut-Sénégal-Niger actuel, atteignit Dienné, entra à Tombouctou le 20 avril 1828 et arriva enfin à Tanger le 18 août de la même année, ayant accompli seul, en seize mois, un voyage de plus de 4.500 kilomètres et rapportant des masses de renseignements précieux.

Entre temps, les reconnaissances parties du bas Sénégal avaient repris leur cours dans la région de Kayes. En 1822, le capitaine de frégate Leblanc avait visité le Galam, et Groux de Beaufort, en 1824-25, puis Duranton en 1828, avaient exploré le Bambouk, le Khasso et le Sud du Kaarta. Bouet-Willaumez, gouverneur du Sénégal, remonta en 1836 le fleuve jusqu’à Médine et visita les chûtes du Félou. Sur son ordre, en 1843, une mission composée du pharmacien Huart, du commis de marine Raffenel et du traitant Pottin-Paterson remonta la Falémé et fit une nouvelle exploration du Bambouk et du Khasso. En 1846, Raffenel fit un second voyage au Soudan et explora le Kaarta.

Ensuite se place la plus belle exploration soudanaise, celle du docteur allemand Barth : il faisait partie d’une expédition scientifique dirigée par Richardson et comprenant en outre Overweg ; partie de Tripoli en 1850, la mission visita Rhât et Agadès, atteignit en 1851 le Haoussa, où mourut Richardson, et explora le Bornou et les rives du Tchad. Overweg étant mort à son tour, Barth, demeuré seul, assuma tout le labeur. Ayant visité l’Adamaoua, le Kanem et le Baguirmi, il revint au Haoussa, séjourna à Zinder, Katséna, Sokoto et Gando, atteignit le Niger en face de Say, le traversa, visita le Yagha, gagna Dori, puis Hombori, arriva le 7 septembre 1853 à Tombouctou où il séjourna sept mois (1853-54), suivit la rive septentrionale du Niger jusqu’à Gao, regagna le lac Tchad et enfin rejoignit Tripoli en 1855, après un voyage de plus de cinq ans dans le cœur de l’Afrique. Durant le séjour de Barth à Tombouctou, Hamadou-Hamadou, alors roi du Massina, avait donné l’ordre de faire chasser l’explorateur hors de la ville ; ce dernier dut en en effet partir, protégé d’ailleurs par Ahmed-el-Bekkaï.

En 1858, Brossard de Corbigny complétait l’exploration du Khasso et du Logo et, en 1859-60, le sous-lieutenant Pascal achevait celle des bassins de la Falémé et du Bafing[362]. En 1860 le lieutenant indigène Alioune Sal partait du Sénégal et, de 1861 à 1862, explorait le Tagant et le Hodh, visitait Oualata, Araouâne, et parvenait à Bassikounou ; arrêté là et fait prisonnier par un détachement de l’armée d’El-hadj-Omar, il parvint à s’échapper et put regagner Bakel.

De 1863 à 1866 s’accomplit le voyage du lieutenant de vaisseau Mage et du docteur Quintin à Ségou. Partis de Saint-Louis, les deux explorateurs s’acheminèrent par Médine — qui était depuis 1855 notre poste le plus avancé vers l’Est —, Bafoulabé et Kita, traversèrent le Fouladougou, passèrent par Banamba, atteignirent le Niger à Niamina le 22 février 1864 et arrivèrent à Ségou, où ils furent reçus par Ahmadou, le 28 fév. suivant. Ils étaient chargés par Faidherbe de négocier un traité avec El-hadj-Omar et d’obtenir de lui l’autorisation de créer un poste français à Bafoulabé. Mais El-hadj guerroyait alors au Massina et Ahmadou ne voulut pas mettre les voyageurs en communication avec lui ; tout en les traitant avec courtoisie, il les garda, en fait, prisonniers à Ségou durant deux ans et deux mois. Les explorateurs mirent à profit ce séjour forcé pour récolter des quantités de renseignements sur l’histoire du Soudan et l’organisation de l’empire d’El-hadj-Omar ; ils eurent aussi l’occasion d’assister de près aux opérations de guerre d’Ahmadou, qu’ils accompagnèrent dans ses expéditions contre Sansanding et contre Koulikoro. Ayant enfin obtenu l’autorisation de quitter Ségou, ils partirent de cette ville dans la nuit du 5 au 6 mai 1866, passèrent par Touba (Touba-koura), Ouossébougou, Bagoïna, Nioro et Koniakari et atteignirent Médine le 28 mai 1866.

Comme on était resté fort longtemps au Sénégal sans avoir de nouvelles des deux voyageurs, l’officier de spahis Perraud et le docteur Béliard furent envoyés en mars 1864 à leur recherche ; partis de Médine, ils s’avancèrent jusqu’à Nioro, mais ne purent aller plus loin, la route de Nioro à Ségou étant coupée par les Banmana révoltés contre les Toucouleurs, et ils durent revenir à Médine.

Le premier Européen qui pénétra dans Ségou et y rendit visite à Ahmadou, après Mage et Quintin, fut Paul Soleillet, qui, venant de Saint-Louis et passant par Koniakari et le Kaarta, atteignit le Niger à Niamina le 20 septembre 1878, fut reçu à la cour du roi toucouleur, et revint au Sénégal en 1879.

Le 1er juillet 1880, Tombouctou recevait la visite de l’explorateur autrichien Oskar Lenz, qui venait du Maroc par l’Oued-Draa, Tindouf et Araouâne ; après avoir séjourné 18 jours à Tombouctou, Lenz se rendit à Bassikounou en passant par Ras-el-Ma, visita Sokolo, Goumbou, Bagoïna, Nioro et Koniakari, et arriva à Médine le 2 novembre 1880.

A la fin de la même année, le capitaine Galliéni, accompagné des lieutenants Vallière et Piétri et des docteurs Tautain et Bayol, quittait Médine, passait à Kita, était attaqué à Dio dans le Bélédougou par le chef de Daba, traversait le Niger au Sud de Bamako à Touréla et s’avançait sur la rive droite jusqu’à Nango, à 35 kilomètres de Ségou, sans pouvoir obtenir d’Ahmadou l’accès de sa capitale. Après dix mois d’attente, il recevait enfin de ce dernier, le 10 mars 1881, la signature d’un traité, et ralliait le poste de Kita, qui venait d’être fondé le 27 février par le colonel Borgnis-Desbordes.

En 1883, le docteur Collin visitait Satadougou, Dabia et Tembé, où il était reçu par Dabakoutou, alors roi du Konkodougou, et lui faisait accepter le protectorat français.

Cette même année, un nommé Buonfanti prétendit que, avec le docteur américain Van Flint, il avait atteint Kouka, venant de Tripoli, était allé à Say, avait remonté le Niger jusqu’à Tombouctou, était allé de là au Mossi et était arrivé à Lagos par le Dagomba et le Dahomey. Il raconta son voyage en 1884 à la Société de Géographie de Bruxelles, disant que, ses bagages lui ayant été volés, il avait perdu toutes ses notes. Les invraisemblances de son récit et l’identité de quelques passages exacts avec les passages correspondants de Barth ont fait suspecter fortement la véracité de Buonfanti, qui mourut au Congo en 1887.

Après notre installation sur le Niger et la création du poste de Bamako (1883), on songea à faire le lever du grand fleuve soudanais d’une façon sérieuse. En 1884, l’enseigne Froger amena du Sénégal au Niger une canonnière démontable, le Niger, qu’il mit à flot en aval des rapides de Bamako et ancra à Koulikoro ; en 1885, le lieutenant de vaisseau Davoust s’embarquait sur cette canonnière et explorait le fleuve jusqu’à Diafarabé. En 1887, le lieutenant de vaisseau Caron construisit à Bamako une nouvelle canonnière, le Mage ; ne recevant pas de France la machine qui lui était destinée, il s’embarqua à Manambougou sur le Niger et, escorté de deux chalands, le Manambougou et le Titi, il poussa jusqu’à Mopti, alla visiter Tidiani à Bandiagara, continua son voyage malgré le mauvais vouloir manifeste du roi toucouleur et mouilla le 16 août 1887 à Kabara ; empêché d’entrer à Tombouctou par l’hostilité des Touareg, qui le prenaient pour l’allié de Tidiani, il fit machine en arrière et regagna Koulikoro.

A la même époque, le lieutenant Binger commençait la merveilleuse exploration qui l’a mis, avec Barth et Nachtigal, au premier rang des découvreurs de l’Afrique et lui a assuré, de façon incontestable, la première place parmi les explorateurs français du continent noir. Ayant traversé le Niger à Bamako le 1er juillet 1887, M. Binger, seul et sans escorte, visitait d’abord Ouolossébougou, Ténétou et Bougouni, parvenait sous les murs de Sikasso qu’il trouvait assiégé par Samori, demeurait quelque temps l’hôte du fameux conquérant, atteignait Tengréla, traversait le Folona et entrait le 20 février 1888 à Kong, dont il révélait l’importance à l’Europe, tout en démontrant l’inexistence de la chaîne de montagnes de même nom, qui figurait alors sur toutes les cartes. Après un long et fructueux séjour à Kong, il visitait Bobo-Dioulasso, pénétrait au Mossi, était reçu à Ouagadougou[363] par le nâba Sanom, revenait au Sud, traversait le Gourounsi et le Dagomba, visitait Salaga et Kintampo, atteignait Bondoukou et revenait fermer son itinéraire à Kong, le 5 janvier 1889 ; il y rencontrait Treich-Laplène, venu de Grand-Bassam par Bondoukou, et achevait son voyage en se rendant avec lui à nos comptoirs maritimes de la Côte d’Ivoire. Non seulement il avait reconnu le bassin supérieur de la Volta et la partie occidentale de la Boucle du Niger, jusqu’alors inconnue — si l’on excepte les renseignements recueillis presque à la même époque par Krause —, niais il rapportait une masse d’informations si abondantes et si précises et d’itinéraires par renseignements si exacts qu’aujourd’hui encore on trouve à s’instruire en lisant sa relation de voyage.

Pendant que s’accomplissait l’exploration de M. Binger, en 1888-89, le lieutenant de vaisseau Jayme reprenait les tentatives de reconnaissance du Niger et parvenait à Korioumé sur le Mage, sans pouvoir entrer à Tombouctou ni pousser son voyage en aval de ce point.

Dans le bassin du Sénégal d’autre part, le capitaine Oberdorff explorait le Konkodougou et mourait à Tembé (1888), tandis que le lieutenant Plat continuait la mission.

En 1890 le docteur Crozat visitait San et le Yatenga et entrait en relations, à Ouagadougou, avec le nâba Bokari-Koutou[364].

De fin décembre 1890 à août 1891, le capitaine Monteil, accompagné de l’adjudant Badaire, traversait de l’Ouest à l’Est la Boucle du Niger, de Ségou à Say, passant par San, Kinian, Sikasso, Bobo-Dioulasso, le Dafina, Koury, Yâko, puis, n’ayant pu pénétrer à Ouagadougou, par Dori, où il arrivait le 22 mai 1891, reliant ainsi les itinéraires de M. Binger à ceux de Barth ; il était le 19 août à Say, franchissait le Niger, gagnait le Tchad par Sokoto et parvenait à Tripoli avec son compagnon après des fatigues excessives.

En 1891-92, le lieutenant Marchand, qui avait été nommé résident auprès de Tièba, roi de Sikasso, explora les cercles actuels de Sikasso et de Bougouni, ainsi que le Nord de la Côte d’Ivoire.

En 1894, la majeure partie de ce qui constitue aujourd’hui le Haut-Sénégal-Niger était explorée, et les reconnaissances qui furent effectuées à partir de cette date appartiennent plutôt au domaine de la conquête et de l’occupation. Cependant, il convient encore de signaler l’exploration du Sud-Est de la Boucle du Niger, qui fut faite ou complétée en 1894 par le mulâtre anglais Fergusson[365], lequel visita Bitou, Tenkodogo et Ouagadougou, et, en 1895-96, par les lieutenants Baud et Vergoz (région de Say), le commandant Decœur (région de Fada-n-Gourma), la mission allemande du docteur Grüner et du lieutenant Von Carnap (Fada-n-Gourma, Tenkodogo et Koupéla), et le capitaine Toutée, qui remonta le Niger de Boussa à Farka (entre Tillabéry et Dounzou). En 1895 également, les lieutenants Baud et Vermeersch, venant du Dahomey par Gambaga et Oua, arrivaient à Bouna (Côte d’Ivoire) et l’administrateur Alby, venu aussi du Dahomey par Sansanné-Mango, poussait jusqu’à Ouagadougou, sans d’ailleurs obtenir l’accès de la ville, tandis que le capitaine Destenave, alors résident à Bandiagara, faisait de nombreuses reconnaissances en pays mossi.

L’année suivante (1896), l’exploration du Niger était achevée depuis Tombouctou jusqu’au golfe de Guinée par le lieutenant de vaisseau Hourst, accompagné de l’enseigne Baudry, du lieutenant Bluzet, du docteur Taburet et du Père Hacquard. Ayant quitté Kabara sur le chaland Jules-Davoust, cette mission atteignait Say le 7 avril 1896 et en repartait le 15 septembre pour arriver quelque temps après à l’embouchure du Niger.

En 1899, la science comptait encore un martyr en la personne du géologue Lejeal, assassiné par les Touareg tandis qu’il explorait les falaises de Hombori.

Pour terminer cette revue d’ailleurs trop incomplète de l’exploration du Haut-Sénégal-Niger, il convient encore de citer les voyages de MM. E.-F. Gautier et R. Chudeau qui, en 1904-05, firent faire un pas décisif à la connaissance du Sahara soudanais, et celui du lieutenant Desplagnes qui, en 1905-06, parcourut et leva de façon précise la région lacustre située au Sud de Tombouctou et le pays montagneux des Tombo.

Bien d’autres voyages auraient mérité de trouver place dans ce chapitre et bien d’autres noms auraient dû y être mentionnés ; que l’on veuille bien m’excuser de les avoir négligés, non par dédain ni par oubli, mais parce que la liste complète de tous ceux qui ont contribué à la connaissance du Soudan Français formerait à elle seule un volume.

Carte 19. — Les grandes explorations.

Illustration from Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire

Notes in this chapter

Note 1 · Expédition de Julius Maternus dans l’Aïr entre 80 et 90 après Jésus-Christ.Note 2 · Le premier voyage accompli par des Européens à l’embouchure du Sénégal date vraisemblablement de 1292 : il fut exécuté par des Italiens, lesNote 3 · Comparez notamment ces deux curieux passages : « Les Noirs meinent une bonne vie, sont de fidele nature, faisans volontiers plaisir aux passNote 4 · Vers la fin de la première moitié du XVIIe siècle (1640 à 1650), Sa’di, l’auteur du Tarikh-es-Soudân, fit plusieurs voyages de Tombouctou à Note 5 · On attribue souvent à tort à André Brue, sur la foi du Père Labat, le mérite de cette exploration : or André Brue ne fit aucunement partie dNote 6 · Selon d’autres témoignages, Park et ses compagnons n’auraient pas pénétré dans la ville de Tombouctou.Note 7 · On a souvent attribué la priorité de la découverte de Tombouctou à un matelot américain nommé Robert Adams, qui aurait atteint cette ville eNote 8 · Je n’ai pas mentionné les belles explorations de Denham, Oudney, Clapperton et Lander (1823-30), qui n’intéressent qu’indirectement les paysNote 9 · En 1859, un juif d’Akka (Maroc) nommé Mardochée se rendit à Tombouctou en passant par Araouâne et renouvela plusieurs fois ce voyage durant Note 10 · Ouagadougou avait été visité déjà en 1886 par le voyageur allemand G. A. Krause, qui, venant du golfe de Guinée, s’était avancé jusqu’à San,Note 11 · Deux ans plus tard, le docteur Crozat accompagnait à Kong la mission du capitaine Binger, du lieutenant Braulot et de M. Monnier, puis, cherNote 12 · Fergusson dressa d’excellentes cartes de la partie nord de la Gold-Coast et des régions voisines ; il fut tué en 1897 près de Dokita (cercle
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