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Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3)

CHAPITRE VIII

Reading edition

Le royaume peul du Massina[204] (XVe au XIXe siècles)

I. — Dynastie des Diallo (1400-1810).

J’ai relaté ailleurs[205] l’arrivée de Maga Diallo vers l’an 1400 dans le Diaga ; j’ai dit comment il avait reçu du gouverneur mandingue du Bagana l’investiture officielle d’ardo ou chef des familles peules qui l’avaient suivi dans son exode du Kaniaga au Diaga. Son autorité ne tarda pas à s’étendre sur les Peuls d’autres clans (Bari principalement) qui vinrent peu après s’établir dans la même région et c’est ainsi que se fonda, au début du XVe siècle, le royaume peul du Massina, sous la suzeraineté de l’empereur de Mali.

Ce nom de Massina était celui d’une mare voisine de Kéké ou Kékey, village situé sur le marigot de Dia, en aval de Dia ou Diaga et un peu au Nord-Est de Ténenkou. C’est auprès de cette mare que Maga Diallo établit sa résidence et c’est en raison de cette circonstance que les Peuls donnèrent le nom de Massina à cette province, jusque-là connue sous celui de Diaga ou Diagara. Par la suite, on fit usage des deux noms, en se servant de préférence du mot « Massina » pour désigner l’habitat des Peuls et leur royaume ; plus tard, lorsque ce dernier prit de l’extension et déborda vers l’Est, d’abord entre le marigot de Dia et le Niger, puis sur la rive droite de ce fleuve lui-même, le mot « Massina » prit une extension correspondante, tandis que « Diaga » continua à désigner plus spécialement la région de Dia ou Diaga et la rive gauche du marigot de même nom.

Maga Diallo mourut vers 1404. Le pouvoir se transmit dans sa famille jusqu’au début du XIXe siècle ; en réalité, l’autorité de l’ardo du Massina ne s’étendait que sur les Peuls et leurs Rimaïbé, tous plus ou moins nomades, tandis que les Noirs sédentaires — Soninké et Bozo — relevaient directement du gouverneur du Bagana ou du chef de Dienné, selon l’endroit qu’ils habitaient. Ce n’est guère qu’au siècle dernier, sous la dynastie des Bari, que le Massina devint un véritable Etat compact, réunissant sous un même sceptre tous les habitants du pays, Peuls et Nègres, nomades et sédentaires.

De 1400 à 1494, le royaume peul du Massina fut vassal de l’empire de Mali. Les princes qui s’y succédèrent durant cette période, après Maga Diallo, furent : son fils aîné Bouhima ou Ibrahim (1404-24) ; son second fils Alioun (1424-33) ; Kanta, fils aîné de Bouhima (1433-66) ; Alioun II, second fils de Bouhima (1466-80), et Nia ou Aniaya, fils de Kanta (1480-1510).

Le Tarikh-es-Soudân nous donne quelques renseignements, surtout généalogiques, sur ces premiers rois du Massina. Outre Bouhima et Alioun, Maga Diallo avait eu de sa première femme, Demmo, fille de Niadel ou Guédal, trois autres fils : Demba, Kouba et Harendi ; d’une seconde femme, il avait eu Nialel, et, d’une troisième nommée Bindo, il avait eu encore deux fils : Hamadi et Samba. Bouhima épousa d’abord Yédenké, dont il eut un fils nommé Makiba ou Nankaba, ensuite Kaffo, dont il eut Kanta et Alioun II, et enfin Tiddo ou Teddi, dont il eut un dernier fils nommé Hamadi. Kanta épousa une femme de la tribu des Sangaré, nommée Safo Daramé, dont il eut six fils : Diâdié, Nia ou Aniaya, Demba-Dondi, Yoro, Lambourou et Kania ; d’une autre femme nommée Bounga, il eut un septième fils, Maka.

Delafosse Planche XXII

Cliché Froment Fig. 43. — Une danse Tombo, à Bandiagara.

Illustration from Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire

Cliché Froment Fig. 44. — Danseurs Tombo, à Bandiagara.

Illustration from Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire

Kanta périt dans un combat contre les Zaghrâna[206], qui furent vainqueurs des Peuls. C’est sous le règne de son successeur Alioun II que le Massina fut attaqué par Sonni Ali-Ber, empereur de Gao, qui fut repoussé et défait par les Peuls du Borgou ou Massina central (entre le marigot de Dia et le Niger) ; c’est vers la fin du règne du même ardo que le pays fut traversé et ravagé par l’armée mossi de Nasséré dans sa marche sur Oualata : d’après Sa’di, Alioun II aurait infligé une défaite aux Mossi.

Sous le règne de Nia ou Aniaya, le Massina tout entier fut annexé à l’empire de Gao, en 1494, par Omar Komdiago, frère et lieutenant du premier askia Mohammed Touré. Les Peuls n’acceptèrent pas cette annexion de gaieté de cœur et demeurèrent, autant qu’ils le purent, fidèles à l’empereur de Mali. C’est ainsi que, comme nous l’avons vu, sous le commandement de Demba-Dondi, l’un des frères de Nia ou Aniaya, ils aidèrent Ousmana, gouverneur mandingue du Bagana, à résister à l’askia en 1498-99 ; mais ils furent vaincus comme Ousmana lui-même, Demba fut tué et les rois peuls du Massina furent désormais vassaux de l’empire de Gao. C’est vers l’an 1500, après la défaite de son frère Demba par Mohammed Touré, que le roi Nia quitta Kéké et transporta sa résidence dans le Guimbala, près du lac Débo[207]. D’une façon générale, les rois de la dynastie des Diallo habitèrent tantôt sur la rive gauche du marigot de Dia (soit à ou près de Kéké, soit à ou près de Ténenkou), tantôt entre ce marigot et le Niger, ou encore à Soï, entre le Niger et le Bani.

Le successeur de Nia Diallo fut Soudi ou Saouadi, petit-fils de Bouhima par Diâdié ; il régna de 1510 à 1539. A sa mort, son fils Ilo et Hamadou-Siré, fils de Nia, se disputèrent le pouvoir ; le litige fut porté devant l’askia Issihak I, qui décida de s’en remettre à la volonté du peuple ; mais les gens du Massina se divisèrent en deux fractions et en vinrent aux mains : Ilo attaqua son rival et le chassa du pays ; aidé par les Sangaré, Hamadou-Siré rentra au Massina, fut défait de nouveau et alla à Gao implorer l’aide de l’askia. Celui-ci invita Ilo à venir lui parler et le fit tuer sur la route : Ilo avait régné un an (1539-40)[208].

Hamadou-Siré (1540-43) lui succéda et fut déposé, au bout de quatre ans de règne, par Issihak I, qui fit nommer à sa place Hamadou-Poullo, frère d’Ilo. Ce dernier s’étant mis à persécuter beaucoup de familles qui appartenaient comme lui au clan des Dialloubé et ayant obligé plusieurs d’entre elles à quitter le Massina, Issihak I lui enleva le pouvoir l’année suivante (1544) et le confia à son neveu Boubou-Ilo (Boubou fils d’Ilo), qui régna de 1544 à 1551. C’est sous le règne de Boubou-Ilo, en 1550, que les Peuls de la région de Nampala, sous la conduite de Diâdié Toumané, se révoltèrent contre l’askia Daoud, qui venait de monter sur le trône ; Daoud leur infligea une sanglante défaite et fit sur eux de nombreux prisonniers, dont des griots de la caste des Mabbé ou Maboubé.

Après Boubou-Ilo régnèrent Ibrahim-Boye (1551-59) et Boubou-Mariama (1559-83), tous les deux fils de Hamadou-Poullo. Ibrahim-Boye mourut à Dienné, au moment où l’askia Daoud y passait en revenant de son expédition au Mali (1558-59). En 1582, vers la fin d’un règne de vingt-quatre ans, Boubou-Mariama[209] voulut se distinguer par un coup d’audace : il attaqua sur le Niger — ou sur l’un de ses bras — et pilla une embarcation qui ramenait de Dienné vers Gao El-hadj Mohammed, fils de l’askia Daoud et son futur successeur ; Mohammed-Bengan, autre fils de Daoud et chargé alors des fonctions de gouverneur du Gourma, marcha aussitôt sur le Massina, ravagea le pays et massacra un grand nombre d’habitants, dont beaucoup de lettrés musulmans. Boubou-Mariama se réfugia à Fi, entre Kobikéré et Kokry, puis revint au Massina après le départ de Mohammed-Bengan. Lorsqu’El-hadj Mohammed (Mohammed III) succéda à son père à la fin de la même année (1582), Boubou-Mariama refusa de faire acte de soumission entre ses mains. Nous avons vu comment il fut arrêté en 1583, sur l’ordre de l’askia, et emmené à Gao, et comment, malgré l’offre de Mohammed III de lui rendre son royaume, il préféra demeurer à la cour de son ancien ennemi.

Il fut remplacé au Massina par Hamadou-Amina, fils de Boubou-Ilo (1583-1603). Ce prince fut contemporain de l’écrasement de l’askia Issihak II par les Marocains (1591) ; son prédécesseur Boubou-Mariama, qui vivait encore à ce moment et avait suivi l’armée de l’askia à Tondibi, fut tué dans la mêlée. Les pachas de Tombouctou remplacèrent désormais les empereurs de Gao comme suzerains du Massina, mais leur suzeraineté fut plus nominale et plus précaire que ne l’avait été celle de ces derniers. C’est ainsi qu’en 1598 Hamadou-Amina se révolta ouvertement contre les autorités marocaines ; le caïd Moustafa-et-Tourki, partant de Tendirma, marcha sur le Massina à la tête de 700 soldats marocains et songaï et joignit l’ardo près de Diaga en un endroit appelé Touloufina. Hamadou avait avec lui un grand nombre d’alliés banmana ; se sentant malgré cela en état d’infériorité, il s’enfuit avec ses Peuls, laissant les Banmana aux prises avec l’armée du caïd. Celle-ci cerna les Banmana, en tua un grand nombre et s’empara de la famille de leur chef, qui fut emmenée captive à Dienné. Après s’être débarrassé des Banmana, Moustafa se mit à la poursuite de Hamadou-Amina, qu’il n’abandonna qu’en arrivant dans le Kaniaga ; l’ardo s’enfuit jusqu’à Diara (près Nioro), tandis que le caïd revenait vers le Massina en passant par Koukiri ou Kokry, où se trouvait alors le gouverneur de la province du Karadougou. Arrivé en face de Ténenkou, sur la rive droite du marigot de Dia, Moustafa héla les habitants de cette ville, leur demandant de lui envoyer des pirogues pour traverser le fleuve ; les gens de Ténenkou obtempérèrent à cet ordre : aussitôt débarqué sur la rive gauche, le caïd attaqua Ténenkou et s’en empara. Le futur pacha Ali-ben-Abdallah, qui se trouvait à côté de Moustafa durant l’assaut, fut blessé d’une flèche empoisonnée par les assiégés, mais il guérit grâce à des vomissements provoqués par la fumée de tabac. Moustafa fit à Ténenkou[210] de nombreux prisonniers qu’il emmena à Tombouctou ; il devait, peu après le retour de son expédition, être assassiné à Kabara sur l’ordre de Djouder (juillet 1598). Avant de quitter le Massina, Moustafa y avait installé comme roi, en remplacement de Hamadou-Amina, un prince de la famille royale nommé Hamadi-Aïssata.

Lorsque Hamadou-Amina apprit la mort du caïd Moustafa, il quitta Diara et retourna au Massina, où il fit sa rentrée en 1599, puis il reprit le commandement des mains de Hamadi-Aïssata. La même année, il prêta son concours à Mamoudou III, empereur de Mali, pour attaquer Dienné : j’ai dit comment les Marocains, qui étaient conduits par Moustafa-el-Fîl et un Portugais nommé Abdelmalek, eurent le dessus, et comment Hamadou-Amina se replia à Soï (entre Dienné et Mopti), à moins que ce ne fût à Soua, dans le Pondori. Tandis que, quelque temps après, le caïd Slimân-Chaouch revenait d’une expédition au Bendougou, Hamadou-Amina l’attaqua sur les bords du Bani, en face de Tié, et lui infligea une si sévère défaite que les Marocains traitèrent avec lui et lui promirent de respecter désormais le territoire formant son royaume.

Boubou-Aïssata, dit Niamé, fils de Hamadou-Amina, succéda à son père et régna de 1603 à 1613. Après lui vint Bourahima-Boye, son frère (1613-25), qui eut comme successeur Silamaga-Aïssata, frère de père et de mère de Boubou-Aïssata ; Silamaga régna seulement deux ans (1625-27) et fut, d’après Sa’di, un prince juste et énergique.

Hamadou-Amina II, fils de Boubou-Aïssata, monta sur le trône en 1627[211]. Lorsque, l’année suivante, le pacha Ali-ben-Abdelkader prit le commandement à Tombouctou, il fit ordonner à Hamadou-Amina II de venir recevoir de ses mains l’investiture officielle. L’ardo refusa. Aussi, en 1629, Ali-ben-Abdelkader entreprit une expédition contre le Massina ; mais les Peuls se dérobèrent, n’acceptant pas le combat et fuyant devant les Marocains pour revenir ensuite les attaquer sur leurs derrières. Le pacha se fatigua bientôt de cette campagne inutile et revint à Tombouctou. De là, il envoya un message à Hamadou-Amina II pour l’aviser qu’il le reconnaissait officiellement comme roi du Massina et l’autorisait à percevoir l’impôt ; Sa’di, l’auteur du Tarikh-es-Soudân, qui se rendit au Massina cette même année (1629) pour aller visiter un de ses amis, le cadi Samba, eut l’occasion de voir Hamadou-Amina II au moment où il venait de recevoir le message du pacha.

En 1634, Hamadou-Amina se transporta à Dienné sous prétexte d’aller y chercher un captif évadé et, se jouant de deux caïds marocains envoyés pour l’arrêter, il arriva jusqu’à la ville, posa sa main sur les remparts et repartit sans qu’on osât l’inquiéter. Dix ans après, le pacha Mohammed-ben-Mohammed dirigea contre lui une expédition, avec le concours de son vassal l’askia du Nord El-hadj et celui de la garnison de Dienné ; l’armée marocaine essuya d’abord une sanglante défaite, le 20 mai 1644, du côté de Soï, mais, le lendemain, ce fut au tour de Hamadou-Amina d’être mis en déroute. L’ardo se replia sur Kéké et les débris de son armée se sauvèrent dans le pays des Banmana, pensant y trouver un refuge ; mais les Banmana, pour se venger des nombreux actes de brigandage auxquels les Peuls se livraient habituellement sur leur territoire, s’emparèrent de tout ce qui tomba entre leurs mains, hommes et biens. Cependant le pacha avait fait demander aux chefs du Sana (Sansanding) et du Fadougou (Farako) d’arrêter Hamadou-Amina : ces deux chefs armèrent treize pirogues, s’embarquèrent à Nakry le 12 juillet 1644, descendirent le Niger, puis le marigot de Diaga, et rencontrèrent l’ardo à Kéké. Ce dernier leur ayant demandé ce qu’ils venaient faire au Massina, les deux chefs se troublèrent et, sans oser aucune tentative pour s’emparer de la personne du roi, ils lui dirent qu’ils allaient à Tombouctou saluer le pacha ; Hamadou-Amina les engagea à n’en rien faire, mais, comme ils semblaient persister dans leur projet, il les laissa aller et leur donna même des vaches en cadeau. Continuant leur chemin, ils rencontrèrent à Karan (rive gauche du marigot de Dia, à hauteur de Kakagnan) l’armée du pacha ; celui-ci accueillit les deux chefs avec bienveillance, malgré l’échec de leur mission ; puis il prononça la déchéance de Hamadou-Amina II et nomma à sa place, comme roi du Massina, son cousin Hamadi-Fatima, fils de Bourahima-Boye ; ensuite il renvoya les chefs du Sana et du Fadougou, en les chargeant de nouveau de s’emparer de Hamadou-Amina. Mais ce dernier, ayant eu connaissance de leurs desseins, s’était réfugié à Fi (près Kobikéré) et la flottille ennemie ne le trouva plus à Kéké. Après être passés à Diaga, les chefs du Sana et du Fadougou, étant arrivés à hauteur de Fi, envoyèrent un émissaire au chef de ce village pour l’engager à chasser de chez lui Hamadou-Amina et à le capturer si possible. Le chef de Fi déclara donc à l’ardo en fuite qu’il ne pouvait pas lui accorder plus longtemps l’hospitalité, mais il ne lui fit aucun mal, et Hamadou-Amina put retourner au Massina, rassembler ses partisans, mettre en déroute ceux de Hamadi-Fatima et reprendre le pouvoir (18 septembre 1644) : il le conserva jusqu’à sa mort, qui eut lieu en 1663, après trente-six ans d’un règne glorieux mais souvent agité.

Nous ne possédons que fort peu de renseignements sur ses successeurs, qui furent : Alioun III, frère de Hamadi-Fatima (1663-73), Gallo-Haoua (1673-75), Gourori, fils du précédent (1675-96), Guéladio (1696-1706), Guidado, neveu du précédent (1706-61), Hamadou-Amina III, fils de Guidado (1761-80), Ya-Gallo (1780-1801) et Hamadi-Dikko ou Gourori II, fils de Ya-Gallo (1801-1810). Tous furent plus ou moins vassaux, non plus des pachas de Tombouctou, qui n’existaient plus depuis 1670 environ en tant qu’autorité constituée, mais des empereurs banmana de Ségou[212].

Hamadi-Dikko fut le dernier roi de la dynastie des Diallo, qui avait ainsi exercé la suprématie au Massina durant plus de quatre cents ans. Bien que nous n’ayons pas d’indications précises à cet égard et que quelques-uns des princes de cette dynastie portent des prénoms musulmans, il semble bien qu’aucun d’eux n’ait professé l’islamisme : ce fut, en tout cas, la raison qu’invoqua Sékou-Hamadou, fondateur de la dynastie des Bari, pour s’emparer du pouvoir, ainsi que nous l’allons voir à l’instant.

II. — Dynastie des Bari (1810-1862).

Les Peuls du Massina appartiennent à un certain nombre de familles réparties en plusieurs clans, ainsi que j’ai eu l’occasion de le dire. Au début de leur organisation, le clan Diallo ou des Dialloubé avait le pas sur les autres, et c’est ainsi que Maga Diallo put s’emparer du commandement et que ses descendants le conservèrent durant quatre siècles. Le clan le plus puissant après celui des Dialloubé était le clan des Daébé, qui est connu également sous les noms de Bari et Sangaré et qui correspond au clan toucouleur des Si et au clan mandé des Sissé[213]. On a vu qu’à plusieurs reprises les Bari ou Sangaré avaient pris le parti des ennemis du Massina contre les rois dialloubé.

A la fin du XVIIIe siècle vivait à Yogoumsirou près d’Ouromodi (Massina central) un pieux musulman originaire du Fitouka (région à l’Est de Niafounké), qui appartenait au clan peul des Bari et était appelé Hamadou-Lobbo ou Ahmadou-Lobbo[214], parce qu’il avait pour mère une femme nommée Lobbo, ou encore Hamadou-Boubou, parce que son père s’appelait Boubou. Hamadou-Lobbo avait eu à Malangal ou Maréval (Massina central) un fils auquel il donna le même nom qu’il portait lui-même et qu’on appela pour cette raison Hamadou-Hamadou-Lobbo, c’est-à-dire « Hamadou fils de Hamadou fils de Lobbo » ; lorsque, plus tard, ce fils reçut le surnom de Sékou ou « vénérable » (corruption du mot arabe cheikh), on l’appela Sékou-Hamadou, c’est-à-dire « Sékou fils de Hamadou »[215].

Sékou-Hamadou, après avoir été instruit par son père à Yogoumsirou, se mit à voyager. Il accompagna en 1800 Ousmân-dan-Fodio dans ses expéditions en pays haoussa et, au retour, vint s’établir dans un hameau peul voisin de Dienné et nommé Nonkama. Les Arma de Dienné l’en ayant expulsé, il alla se fixer à Sono, dans le Sébéra, pays d’origine de sa mère Fatimata, et y fonda une école. Ses talibé ou disciples s’étant rendus un jour au marché de Siman, près et au Nord de Dienné, un fils de Hamadi-Dikko, l’ardo du Massina, leur chercha dispute et confisqua leurs couvertures ; ils vinrent se plaindre à Sékou-Hamadou, qui leur conseilla de tuer le fils de l’ardo, ce que firent les talibé. Alors, pour fuir la colère de Hamadi-Dikko, Sékou-Hamadou alla s’établir auprès de Soï.

Cependant l’ardo, effrayé des agissements et de la renommée grandissante de Sékou-Hamadou, implora contre ce dernier l’aide de Da, alors empereur de Ségou et suzerain du Massina. Da ordonna à l’un de ses généraux, nommé Fatouma-Séri, d’aller s’emparer de la personne du cheikh ; arrivé à Dotala (près et au Nord-Est de Dienné), Fatouma-Séri comprit que Sékou-Hamadou, dont la réputation de science et de vertu était déjà considérable, constituait un adversaire sérieux ; il fit occuper la rive du Niger par les guerriers de l’ardo et celle du Bani par Galadio, chef du Kounari (pays de Kouna, entre Mopti et Sofara). Puis il marcha sur Soï à la tête de l’armée banmana. Sékou-Hamadou proclama alors la guerre sainte, marcha au devant de Fatouma-Séri, battit ses troupes près de Soï et les repoussa jusqu’à Yari, à côté de Dotala, où elles se fortifièrent. On prétend que le cheikh n’avait à sa disposition que quinze cavaliers, mais que, ayant fait rassembler un grand troupeau de bœufs, il fit recouvrir ces animaux de guenilles auxquelles on mit le feu et les lâcha ensuite sur les Banmana, parmi lesquels les bœufs, affolés par la douleur, jetèrent le désarroi et la panique. Fatouma-Séri, en apprenant qu’il s’était ainsi laissé jouer par son adversaire, se tua de honte et de dépit ; quant à ses guerriers, ils se dispersèrent, et c’est à partir de cet événement que l’empire de Ségou perdit la tutelle qu’il avait jusque-là exercée, depuis 1670 environ, sur le Massina.

Sékou-Hamadou avait envoyé deux de ses frères auprès de Ousmân-dan-Fodio, empereur de Sokoto, pour solliciter sa bénédiction et lui demander des drapeaux ; ces drapeaux arrivèrent au moment de la déroute de Fatouma-Séri et ne contribuèrent pas peu à fortifier le prestige dont jouissait déjà le cheikh. Il en profita pour imposer fortement son autorité à tout le Sébéra, où il plaça l’un de ses Rimaïbé, Sanoussi Sissé, comme gouverneur. Les Peuls de la région, heureux en somme de l’occasion qui s’offrait à eux d’échapper au joug des Banmana, firent leur soumission à Sékou-Hamadou et lui livrèrent la personne de Hamadi-Dikko, le dernier ardo du Massina (1810). Sékou-Hamadou en effet répudia ce titre d’ardo (guide, conducteur, chef de migration ou de tribu nomade), qui lui paraissait trop modeste, et prit celui d’amirou-l-moumenîna (prince des Croyants). Cependant, il installa son neveu Bokar-Amina à Ténenkou, avec le titre d’amirou tout court (commandant), en lui donnant le gouvernement du Massina occidental et en en faisant en quelque sorte le successeur local de Hamadi-Dikko.

Les habitants de Dienné, fervents musulmans et surtout marchands avisés, toujours du parti du plus fort, firent leur soumission au cheikh, qui envoya des représentants dans la ville pour y exercer l’autorité en son nom. Mais les Arma, descendants des derniers caïds marocains, qui avaient remplacé ces derniers dans le commandement de la ville et de ses environs, ne voulurent pas supporter ces maîtres qu’on leur imposait malgré eux et les massacrèrent. Sékou-Hamadou vint alors mettre le siège devant Dienné, qui se rendit au bout de neuf mois avec d’autant plus de facilité que, à part les Arma, tous ses habitants étaient favorables au cheikh. Une fois maître de Dienné, Sékou-Hamadou traversa le Bani et se rendit dans le Kounari pour y fixer sa résidence ; Galadio, mécontent, alla à Tombouctou pour implorer le secours des Bekkaï, lesquels formaient la principale famille des Kounta et détenaient alors la suprématie politique à Tombouctou. Les Bekkaï refusèrent de donner leur appui à Galadio qui, après deux ans de lutte, fut définitivement battu par Sékou-Hamadou et alla, avec ses partisans, se réfugier au Yagha, entre Dori et Say, où son fils Ibrahim jouissait encore d’une réelle autorité vers la fin du XIXe siècle.

Sékou-Hamadou fonda alors dans le Kounari, sur la rive droite du Bani et au pied des montagnes du Pignari, entre Kouna et Sofara, un village qu’il appela Hamdallahi (glorification de Dieu) et dont il fit sa capitale (1815). C’est là qu’il reçut la visite d’El-hadj-Omar, vers 1838, lorsque ce dernier revenait de La Mecque ; Sékou-Hamadou lui prédit, dit-on, qu’il serait un grand prince mais périrait misérablement.

Une fois solidement installé à Hamdallahi, il organisa ses Etats[216], les partagea en provinces, mit dans chaque province un gouverneur et un cadi, établit des impôts et une sorte de service militaire. Les impôts consistaient principalement en une dîme sur les récoltes : un dixième de la dîme formait la solde du percepteur, un cinquième revenait au roi et le reste servait à payer le chef de province, à entretenir le contingent militaire et à secourir les indigents. On percevait en outre un impôt en nature sur les troupeaux, impôt dont le montant était dépensé par le roi en frais de représentation : le taux était d’un taureau sur trente, une vache sur quarante, un mouton sur quarante et une chèvre sur cent. De plus, Sékou-Hamadou institua une sorte d’impôt somptuaire, qui consistait à prélever le quarantième de la fortune monnayée des gens riches (or et cauries) et le quarantième de leur provision de sel. A la fête de la rupture du jeûne, chaque chef de famille payait un moudd[217] de mil par adulte, dont un cinquième revenait au roi, le reste étant affecté au personnel des mosquées et aux indigents. Les serfs devaient aussi une contribution en mil ou en riz pour la nourriture de l’armée. Tous ces impôts étaient annuels.

En dehors des impôts existait la taxe de l’oussourou ou du dixième des marchandises importées de l’extérieur et vendues dans le royaume. Quant au butin fait à la guerre, une fois diminué d’un cinquième qui servait à payer le chef de la colonne et à racheter les prisonniers, il était partagé entre les guerriers à raison d’une part par fantassin et de deux parts par cavalier. Pour son alimentation et celle de sa cour et des hôtes de passage, le roi se réservait dans chaque province des terrains qui étaient cultivés par les Rimaïbé attachés à la couronne.

Chaque village devait fournir un contingent militaire divisé en trois fractions qui étaient appelées à tour de rôle ; mais, en cas de nécessité, elles pouvaient être appelées toutes les trois à la fois. On faisait généralement une expédition militaire ou une razzia tous les ans, au moment de la saison sèche ; pendant la durée de l’opération, les guerriers recevaient une indemnité de vivres en grains ou en cauries. Il y avait cinq généraux : le général en chef ou amirou mawngal résidait à Dienné et campait durant la saison sèche au Pondori, d’où il surveillait les Banmana ; trois généraux résidaient à Hamdallahi pendant la saison des pluies : le reste du temps, l’un campait à Poromani (ou Foromana), sur la rive droite du Bani et à peu près en face de Dienné, pour surveiller les Minianka, un autre au Kounari pour surveiller les Tombo et les Mossi, et le troisième à Saréniamou, au Nord de Bandiagara, pour surveiller les Touareg et les Peuls de la Boucle ; un cinquième général résidait à Ténenkou et surveillait la frontière de l’Ouest : c’était le remplaçant local des anciens rois de la dynastie des Diallo.

Dans chaque chef-lieu de canton et dans chacun des sept quartiers de Hamdallahi était un cadi jugeant les affaires civiles. Le grand cadi de Hamdallahi, entouré des cadis de quartier, connaissait des crimes et, en appel, de tous les jugements des cadis secondaires. On pouvait en appeler au roi des jugements du grand cadi ; lorsqu’il y avait divergence entre l’avis de ce dernier et celui du roi, on avait recours à l’arbitrage d’un jurisconsulte réputé. L’assemblée des jurisconsultes de la capitale formait auprès du roi une sorte de Conseil d’Etat.

Sékou-Hamadou réussit à convertir à l’islam presque tous les Peuls, dont la plupart étaient encore païens au début du XIXe siècle, et même beaucoup de Banmana ; ces derniers d’ailleurs abandonnèrent presque tous l’islamisme après la chute de l’Etat toucouleur qui remplaça au Massina le royaume des Bari. Du temps de la domination des Diallo, le système de succession en usage dans le pays était le système de succession patriarcale : Sékou-Hamadou l’interdit et imposa à ses sujets la succession en ligne directe.

Sékou-Hamadou régna de 1810 à 1844. Il avait étendu son autorité surtout du côté de l’Est, jusqu’aux premières montagnes des Tombo, et au Sud-Est, jusque vers le confluent de la Volta Noire et du Sourou. Au Nord son pouvoir s’exerçait depuis 1827 jusqu’à Tombouctou, où son influence néanmoins était contrebalancée par celle des Bekkaï et par celle des Touareg. C’est en 1826-1827 que Sékou-Hamadou avait conquis Tombouctou et en avait fait une dépendance du Massina ; lorsqu’il mourut, les habitants de la ville, qui détestaient les Peuls, firent appel à El-Mokhtar Bekkaï, qui résidait alors à Mabrouk : celui-ci intervint auprès des Touareg de la région et, grâce à leur concours et à celui de ses Kounta, il parvint à affranchir Tombouctou du joug du Massina et à en chasser la garnison peule (1844).

Hamadou-Sékou, fils de Sékou-Hamadou, succéda à son père ; deux ans après son avènement, il faisait de nouveau accepter la suzeraineté du Massina par Tombouctou (1846), sans cependant réoccuper la ville ; grâce à une convention passée avec El-Bekkaï, frère d’El-Mokhtar, les susceptibilités des habitants purent recevoir satisfaction : il fut décidé que tous les fonctionnaires seraient des Songaï, à l’exception d’un percepteur peul qui assisterait le percepteur songaï dans le recouvrement de l’impôt à verser au roi du Massina.

Hamadou-Sékou abdiqua en 1852 en faveur de son fils Hamadou-Hamadou, au détriment de ses frères Ba-Lobbo et Abdessâlem. Hamadou-Hamadou régna de 1852 à 1862 ; sa lutte avec El-hadj-Omar et sa défaite seront contées dans l’histoire de l’empire toucouleur. Qu’il me suffise de dire ici qu’El-hadj, après s’être emparé de Sansanding en 1860, puis de Ségou en 1861, marcha contre Hamadou-Hamadou et prit Hamdallahi en 1862, après quoi il fit arrêter Hamadou-Hamadou près de Tombouctou et le fit mettre à mort. Ba-Lobbo cependant continua la lutte contre les Toucouleurs et arriva même à se tailler dans la Boucle du Niger une sorte de royaume assez étendu, mais en réalité le royaume peul du Massina et la dynastie des Bari avaient pris fin avec l’entrée d’El-hadj-Omar à Hamdallahi. Le récit des difficultés que rencontrèrent dans le Massina El-hadj et ses successeurs, tant de la part des Bari et des Peuls en général que de celle des Bekkaï de Tombouctou, appartient à l’histoire de l’empire toucouleur plutôt qu’à celle du royaume peul.

Carte 14. — Le royaume du Massina.

Illustration from Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3): l'histoire

Notes in this chapter

Note 1 · L’histoire du royaume peul du Massina est intimement liée à celle de la domination marocaine à Tombouctou (ch. IX), à celle de l’empire banmNote 2 · 1er vol., p. 228 et 229.Note 3 · Il est difficile de savoir quelle est exactement la population que Sa’di désigne par le terme de Zaghrâna : tantôt il s’agit, semble-t-il, dNote 4 · Guimbala (région de la grande eau) est le nom donné en mandingue à la région du Débo ; nos cartes portent ce mot au Nord du lac, mais il désNote 5 · M. Ch. Monteil fait régner Ilo en 1520-21 : cette date me semble difficile à admettre puisque le Tarikh-es-Soudân, notre seul guide en la maNote 6 · Ce nom indique que la mère de Boubou s’appelait Mariama. Les Peuls font suivre leur nom tantôt de celui de leur mère, tantôt de celui de leuNote 7 · Moustafa gardait rancune aux gens de Ténenkou parce qu’ils avaient, quelque temps auparavant, facilité le passage du fleuve à des Banmana quNote 8 · Sa’di nous dit que ce prince régnait depuis 25 ans au moment où lui-même rédigeait son ouvrage, lequel fut écrit vers 1652 et complété ensuiNote 9 · Je donne les noms et les dates des rois du Massina, de 1663 à 1810, d’après la Monographie de Djenné de M. Ch. Monteil.Note 10 · De là l’appellation de Sissé donnée couramment à la dynastie des Bari.Note 11 · Les noms Hamadou et Ahmadou, Hamadi et Ahmadi, Amadou et Amadi, sont au fond identiques : ce sont des déformations différentes du prénom araNote 12 · Les quatre personnages constituant la dynastie des Bari portant tous le même nom, Hamadou — qui est généralement chez les Peuls le nom donnéNote 13 · Presque tous les détails concernant la vie et le règne de Sékou-Hamadou ainsi que l’organisation de son royaume ont été empruntés à la MonogNote 14 · Mesure de capacité variant au Soudan entre un et trois litres.
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