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Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3)

CHAPITRE PREMIER

Reading edition

Le Soudan occidental avant notre ère.

L’histoire proprement dite des pays du Soudan qui constituent aujourd’hui la colonie civile du Haut-Sénégal-Niger ne commence qu’au début de notre ère, et encore est-il bien difficile de la retracer jusque-là avec quelque exactitude. Entre la naissance de J.-C. et l’hégire, c’est-à-dire pour les six premiers siècles, nous n’avons pour nous guider que les traditions orales des indigènes, et j’ai dit déjà le peu de foi qu’il convenait de leur accorder. Pour les âges précédant l’ère chrétienne, c’est le néant ; je n’oserais même pas dire que ce soit la préhistoire, car, au Soudan, la préhistoire n’est éclairée que par des hypothèses, sans, pour ainsi dire, aucun fait matériellement prouvé sur lequel ces hypothèses puissent trouver un point d’appui solide.

Le plus ancien document écrit parlant du Soudan Occidental que nous possédons à l’heure actuelle date du Xe siècle de notre ère ; c’est la relation de voyage d’Ibn-Haoukal. Je ne veux pas dire qu’avant cette date des auteurs n’aient pas parlé des Nègres de l’Afrique Occidentale ; mais ils ne nous ont rien dit sur leur pays, qu’ils ignoraient, ni naturellement sur leur histoire. Et ceux qui nous ont livré leurs impressions sur la race noire ne l’avaient étudiée que dans la personne des esclaves vivant auprès d’eux, en Europe ou dans le Nord de l’Afrique. Tel Galien (IIe siècle ap. J.-C.), dont l’appréciation sur les Nègres a été souvent reproduite, en particulier par Ibn-Saïd, et, d’après ce dernier, par Aboulféda ; pour le célèbre médecin grec de l’antiquité, les Nègres se distinguaient des Blancs par dix caractères principaux : leurs cheveux crépus, leur barbe maigre, leurs narines larges, leurs lèvres épaisses, leurs dents aiguës, leur peau mal odorante, leur couleur noire, l’écartement de leurs doigts et de leurs orteils, la longueur de leur membre viril et leur grand amour des réjouissances. Ce portrait succinct n’est pas mal tracé et n’a pas perdu de sa valeur en vieillissant, mais il ne suffit pas à nous éclairer sur l’état du Soudan au temps de Galien.

Tout au plus peut-on glaner, par-ci par-là, dans les auteurs de l’antiquité un vague renseignement se rapportant aux populations de l’extrême Nord du Soudan. Mais, en dehors de maigres indications relatives à quelques tribus berbères du Sahara, de données géographiques vagues ou erronées, il n’y a rien à tirer, je crois, en ce qui concerne le Soudan Français, des historiens grecs et latins, pas plus que des papyrus de l’ancienne Egypte.

Tout ce que nous apprennent ces sources d’information, c’est que, avant J.-C. comme depuis, le Soudan a approvisionné d’esclaves et de poudre d’or les pays méditerranéens. Mais nous ne savons même pas comment ces deux produits parvenaient en Europe ni même dans le Nord de l’Afrique, ni quelle population allait les chercher. Hérodote nous dit bien[1] que les Carthaginois se rendaient par mer en un pays situé au-delà des colonnes d’Hercule, dans le but d’y acheter de l’or aux indigènes : il est vraisemblable que ce pays, découvert sans doute par Hannon, était situé entre le Maroc actuel et le Sénégal, peut-être même à l’embouchure de ce dernier fleuve ; mais il est peu probable que les Carthaginois aient jamais quitté leurs vaisseaux pour s’avancer dans l’intérieur des terres et qu’ils aient pénétré dans la région que nous appelons aujourd’hui le Soudan. D’ailleurs leurs procédés commerciaux, qu’a décrits Hérodote, ne permettent pas de supposer qu’ils aient eu un contact quelconque avec les indigènes, même avec ceux de la côte : dès leur arrivée, les Carthaginois tiraient de leurs vaisseaux les marchandises apportées de leur pays, les rangeaient le long du rivage, remontaient ensuite sur leurs navires et allumaient des feux dont la fumée servait à signaler leur présence aux naturels de la contrée ; ceux-ci alors s’approchaient du bord de la mer et disposaient des petits tas de poudre d’or à côté des paquets de marchandises, puis s’éloignaient. « Les Carthaginois, continue Hérodote, sortent alors de leurs vaisseaux, examinent la quantité d’or que l’on a apportée, et, si elle leur paraît répondre au prix de leurs marchandises, ils l’emportent et s’en vont. Mais, s’il n’y en a pas pour leur valeur, ils s’en retournent sur leurs vaisseaux, où ils restent tranquilles. Les autres reviennent ensuite, et ajoutent quelque chose, jusqu’à ce que les Carthaginois soient contents. Ils ne se font jamais tort les uns aux autres. Les Carthaginois ne touchent point à l’or, à moins qu’il n’y en ait pour la valeur de leurs marchandises ; et ceux du pays n’emportent point les marchandises avant que les Carthaginois n’aient enlevé l’or. » Un tel système de troc faisait assurément le plus grand honneur à la loyauté et au bon sens commercial des Carthaginois comme des Berbères ou des Nègres côtiers, mais il ne devait guère permettre aux premiers de se documenter sur les seconds, sur leurs institutions et leur histoire.

Il est fort probable que les Noirs du Soudan étaient aussi en relations par terre avec les Carthaginois, les Cyrénéens et les Egyptiens. Peut-être des Egyptiens ou d’autres gens du Nord se rendaient-ils au Soudan pour y chercher de l’or : quelques traditions que j’ai recueillies autrefois à la Côte d’Ivoire tendraient à le prouver, mais elles ne constituent qu’un argument bien faible. Il est peu vraisemblable par contre que des Nègres se soient jamais avancés de leur propre volonté jusqu’aux bords de la Méditerranée. Mais on a parfaitement le droit de supposer qu’autrefois comme aujourd’hui des caravanes s’organisaient dans le nord de l’Afrique et, traversant le Sahara, allaient porter au Soudan des tissus, du cuivre, des verroteries[2], etc., pour s’y procurer en échange de l’or et des esclaves. Sans doute celles de ces caravanes qui se dirigeaient vers les pays du Niger et du Haut-Sénégal se composaient surtout de Berbères, voyageant soit pour leur propre compte, soit pour celui de commerçants puniques, grecs ou égyptiens. Mais rien ne peut nous fixer exactement à cet égard.

Il paraît bien certain que les changements politiques survenus dans l’Afrique du Nord n’ont pas eu de répercussion sensible au Soudan, en dehors de quelques exodes déterminés par certains de ces changements et dont il a été question dans la deuxième partie de cet ouvrage.

Les Egyptiens ont pu constituer leurs différentes dynasties ; les Assyriens, les Chaldéens, les Mèdes et les Perses ont pu guerroyer dans l’Afrique du Nord, les Phéniciens et les Grecs y fonder des colonies florissantes, les Romains s’emparer du pouvoir sur les Carthaginois et les Berbères : il ne semble pas que l’écho de ces bouleversements ait traversé le Sahara. Si les colonnes romaines se sont avancées jusque dans le Sud du Maroc avec Suétonius Paullinus, dans le Fezzan et au-delà avec Cornelius Balbus et Septimius Flaccus, si elles ont même atteint l’Aïr avec Julius Maternus, ces reconnaissances ne furent jamais poussées jusqu’à la région qui nous occupe présentement, et les renseignements récoltés par les officiers latins — ou tout au moins ceux d’entre ces renseignements qui nous sont parvenus — ne jettent aucun jour sur l’état du Soudan à cette époque reculée.

Si maintenant nous demandons à l’archéologie et à l’épigraphie les indications que l’histoire ne peut nous fournir, nous nous trouvons en présence d’un pareil néant.

On a découvert, il est vrai, en plusieurs points de l’Afrique Occidentale — en Guinée, dans le bassin du Haut-Sénégal, dans la boucle du Niger, à la Côte d’Ivoire, au Sahara soudanais et ailleurs, — des gisements nombreux d’ustensiles en pierre polie ou taillée et même des grottes aux parois constellées de dessins divers. Mais il est absolument impossible, jusqu’à présent, d’assigner en général[3] une date quelconque à ces ustensiles et à ces dessins, dans des régions où certaines peuplades appartenaient hier encore à l’âge de la pierre polie et où d’autres y appartiennent encore aujourd’hui dans une certaine mesure : ces stations, qu’on les appelle paléolithiques ou néolithiques, peuvent remonter à cent ans aussi bien qu’à trois ou quatre mille ans. Il n’est pas démontré non plus que les objets trouvés dans une station n’y aient pas été apportés d’ailleurs : plusieurs Européens — entre autres M. Vuillet, directeur du service de l’agriculture à Koulouba — ont rencontré dans la boucle du Niger des forgerons qui, sans les avoir fabriqués eux-mêmes, utilisent dans la pratique de leur métier des instruments en pierre ; Lenz a signalé que les Nègres d’Araouân se servent, pour les travaux du ménage, d’outils en pierre polie qu’ils rapportent de Taodéni. Et d’autre part, dans plusieurs contrées du Haut-Sénégal-Niger et du Sahara soudanais, on fabrique encore de nos jours, en même temps que des ustensiles en fer, des objets en pierre tels qu’anneaux de bras, ornements de lèvres, boules servant à écraser le tabac ou les arachides, marteaux pour frapper les écorces de certains ficus, etc. ; j’ai pu, pour ma part, assister dans le cercle de Gaoua à la fabrication de ces objets divers, ainsi qu’au forage de perles en pierre.

Les ruines nous apprennent moins encore : sauf, je crois, chez les Tombo des falaises, on ne bâtit au Soudan qu’avec de l’argile et du bois. Seuls, les soubassements des murs sont souvent en pierres brutes, maçonnées avec de la boue. Aussi les ruines que l’on peut rencontrer sont fatalement récentes : j’estime qu’au bout de deux siècles au maximum, nulle trace ne peut subsister d’une cité soudanaise ; tout au plus pourra-t-on reconnaître, par la présence de certains arbres, l’emplacement d’un village disparu, et encore sera-t-il impossible d’assigner une date à la disparition de ce village, car les arbres actuels peuvent provenir des graines de ceux que l’homme avait plantés. Les plus importantes des villes soudanaises dont nous ont parlé les auteurs arabes du moyen-âge ne se composaient, au dire de ces auteurs eux-mêmes, que de huttes cylindriques aux murs d’argile surmontés d’une toiture en paille, exception faite des maisons de Ghana qui avaient parfois des murs en pierre ; il semble, comme je l’ai dit précédemment, que les premières maisons à terrasse n’ont fait leur apparition au Soudan qu’au XIVe siècle : il y a bien des chances pour que les habitations antérieures à notre ère n’aient pas été autrement construites et pour que, par conséquent, il soit absolument impossible aujourd’hui d’en retrouver les restes.

Il y a bien, il est vrai, les débris de poteries et d’ustensiles divers que l’on peut exhumer des tumuli ou des emplacements des villes disparues. Mais que prouvent ces débris ? Tous ceux que l’on a trouvés jusqu’à présent ne se distinguent pas des poteries et ustensiles fabriqués de nos jours au Soudan ; tout au plus a-t-on trouvé en telle ou telle région des débris ne répondant pas au type actuellement en usage dans cette région mais répondant à un type encore en usage dans une contrée voisine : comme, de tout temps, des échanges ont existé entre les divers pays du Soudan et même entre le Soudan et les pays méditerranéens, cela même ne peut fournir matière à aucune déduction certaine[4].

Restent les fameuses ruines du Lobi. On trouve près de Gaoua, ainsi qu’entre Gagouli ou Galgouli et Lorhosso, des ruines de constructions en pierres maçonnées dont on ignore l’origine. Ce qui les caractérise surtout, c’est la rectitude et le parfait alignement des murs ; ces murs, généralement en latérite, se présentent sous l’aspect d’une enceinte rectangulaire, dans laquelle est parfois inscrite une seconde enceinte parallèle à la première, comme c’est le cas pour les ruines de Gaoua et celles de Karankasso (près de Lorhosso) ; à Tioboulouma (à l’Ouest de Gagouli), on aperçoit même les ruines d’une véritable maison en pierres qui possédait un étage et qui présente encore des traces d’embrasures de portes et de fenêtres en pierres apparemment taillées.

Quelle peut être l’origine de ces ruines ? Sont-elles les vestiges d’établissements qu’auraient installés des chercheurs d’or portugais des XVe ou XVIe siècles ? Il semble peu probable que les Portugais se soient avancés aussi loin dans l’intérieur des terres : Gagouli en effet est à plus de cinq cents kilomètres du point le plus proche de la côte (dans l’espèce Grand-Bassam) et à plus de 1.500 kilomètres de l’embouchure du Rio Grande. Ces constructions furent-elles l’œuvre d’une population indigène aujourd’hui disparue ? En dehors du fait, insolite au Soudan, qu’elles ont été bâties en maçonnerie, le parfait alignement de leurs murs et la rectitude des angles paraissent difficilement conciliables avec le génie architectural de la race noire. Seraient-ce les restes d’une poussée vers le Sud de quelques peuples méditerranéens ? Cette dernière hypothèse me semble aussi invraisemblable que les autres ; elle aurait besoin en tout cas, pour se pouvoir soutenir, de quelques éléments supplémentaires d’information.

Les indigènes qui habitent actuellement les régions où se trouvent ces ruines — Lorho, Gan, Lobi, Birifo — affirment tous n’être pas autochtones ; ils affirment également tous que, lors de l’arrivée de leurs ancêtres, ces ruines existaient déjà dans leur état actuel, sans que les autochtones d’alors — là où il s’en trouvait — en connussent l’origine. Ces déclarations permettraient de faire remonter la construction de ces bâtiments au-delà du XIe siècle de notre ère[5], mais c’est tout ce qu’on en peut conclure avec quelque raison. On peut encore espérer que des fouilles exécutées méthodiquement nous révéleront quelque jour, au moins en partie, l’origine de ces ruines du Lobi : pour le moment elles demeurent un mystère inexpliqué et ne nous fournissent aucun renseignement.

Quant aux inscriptions relevées dans le Haut-Sénégal-Niger, elles ne nous apportent aucune indication de quelque importance, au moins en ce qui concerne l’époque ancienne. Les dessins et signes divers découverts dans les grottes n’ont pas encore pu être expliqués ; la plupart d’ailleurs ressemblent singulièrement aux dessins et signes ornementaux tracés de nos jours sur les murs des habitations et sur certains rochers et ils peuvent être l’œuvre, non pas d’anciens troglodytes, mais de modernes indigènes du Soudan, de chasseurs notamment, qui vont se réfugier dans ces grottes pour y dormir ou s’y abriter de la pluie et qui ont pu les décorer pour tromper leur désœuvrement momentané ; d’autres semblent avoir une origine et une signification religieuses, mais il est impossible absolument de leur donner une date ; rien même ne prouve que ces dessins soient contemporains des objets en pierre trouvés dans quelques-unes de ces grottes.

Les inscriptions en tifinarh sont rares, le plus souvent indéchiffrables et ne portent point de date. On n’en a d’ailleurs rencontré aucune, jusqu’à présent, dans le Soudan proprement dit ; elles sont localisées aux pays qu’occupent ou ont occupés les Berbères (Mauritanie, Sahara soudanais et surtout Sahara propre)[6].

Les inscriptions arabes sont plus nombreuses ; on en a trouvé en particulier une quantité considérable à Bentia, à Gao et en d’autres points voisins du Niger : toutes celles qui ont pu être déchiffrées sont des inscriptions funéraires, gravées sur des pierres tombales. La plupart sont datées et les plus anciennes ne remontent pas au-delà du XIVe siècle ; comme d’autre part elles ne contiennent pas autre chose que le nom du défunt, la date de sa mort et quelques formules pieuses, l’intérêt qu’elles offrent n’est que fort secondaire : elles montrent seulement qu’il y avait des musulmans établis dans la région de Gao à partir du XIVe siècle au moins, ce que nous savions déjà d’autre part[7].

Et c’est ainsi que, de tout ce chapitre une seule certitude se dégage : c’est que nous ne savons rien de l’histoire du Haut-Sénégal-Niger antérieure aux premiers siècles de notre ère et que nous n’avons que bien peu de probabilités d’être mieux informés dans l’avenir sur cette obscure période.

Notes in this chapter

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